Chapitre 7

1056 Mots
Chapitre 7 Bernard était du genre entêté. Alors il est revenu à la Tour. Il sentait pourtant une discrète mais insistante pression pour lui faire abandonner toute investigation. Des remarques en réunion. Des dossiers emmerdants, demandant beaucoup de temps, qui tombaient régulièrement sur lui. Et puis des appels du bureau du procureur, demandant des nouvelles. L’affaire n’avait aucune importance, puisque c’était un suicide évident, mais paradoxalement il fallait absolument des informations probantes pour boucler rapidement le dossier. Ils auraient donné n’importe quoi pour avoir un témoin ayant vu A. se flinguer dans la rue, ou même simplement jeter quelque chose qui ressemble à l’arme. Parce que c’était bien là le problème : comment un type peut se suicider entre le premier et le neuvième étage d’un ascenseur et faire disparaître l’arme ? Alors Bernard avait entrepris l’enquête classique, muni d’une photo de A., il avait fait les cafés, les commerces, les prostituées entre gare-métro et la Tour. Comme il s’y attendait, tout le monde connaissait A. et sa régularité de métronome. Toujours le même métro, puis la même rue, le même trottoir. Pas d’arrêt, pas de conversation, un bonjour amical à la vieille tapin qui monopolisait le trottoir face à l’ancien musée de l’industrie, avec ses hauts talons et son fume-cigare. Elle avait repéré depuis longtemps le manège de Bernard. Lui aussi l’avait bien vue et savait que rien des mouvements du quartier ne lui échappait, d’autant que même pour une fille d’un modèle plus récent, l’heure à laquelle arrivait A. le matin n’était pas propice. « Alors mon mignon, on travaille dur ? » Elle ponctua la question d’un clin d’œil appuyé, plissant davantage encore sa vieille peau de rousse. Elle l’avait vu venir du bout de sa rue et savait qu’il passerait forcément par elle, ayant épuisé méthodiquement tous les recoins et tous les pas de porte jusqu’au carrefour où elle arpentait. Il ne répondit pas tout de suite et ne se donna pas la peine de sortir la photo. « Tu l’as trouvé ton gars ? Si tu avais commencé par moi, tu aurais gagné du temps. – Faut garder les meilleures pour la fin. On va prendre un café ? – Tout ce que tu veux, mon mignon ! » Elle gardait une certaine allure, mais plus que son âge c’était son style qui faisait terriblement vieux, noir et blanc, brumes et mauvais garçons en maillot rayé de marin. Ils s’assirent dans le fond du café, servis par un patron rondouillard et goguenard. « Alors la grande Simone, tu prends quoi ? – Un café et une bistouille, c’est monsieur qui régale. – Et notre Maigret, il prend quoi ? – Café. » Il attendit qu’ils soient servis avant de commencer à parler sérieusement. Il siffla son café brûlant d’un trait. La grande Simone aussi, mais elle versa ensuite délicatement le petit verre de genièvre dans la tasse chaude, qu’elle respira voluptueusement avant d’en maculer la bordure de ses vieilles lèvres fardées. « Vous le connaissiez, alors ? – Connaître, connaître… Pas bibliquement, si c’est ça que tu veux savoir mon mignon. Mais un type qui passe tous les jours et qui dit bonjour en souriant, forcément ça crée des habitudes. On parlait un peu, chaque matin, en général du temps qu’il fait, quoi. – Depuis quand vous ne l’avez pas vu ? – C’est bien ça, il a disparu, hein ? Je savais bien que sinon je l’aurais revu, il serait passé me voir, juste comme ça. – Il est mort. – Ah ben merde ! Mais de quoi ? – J’essaie de savoir. Alors, quand vous l’avez vu ? – Il est passé tous les jours pendant deux ans, un peu moins, un an et demi peut-être. Tous les jours absolument, et toujours à la même heure, et même la fois où il a été hospitalisé, il est passé, un matin, alors qu’il n’avait pas repris le travail, je suis sûre qu’il voulait juste me dire bonjour. Des types comme ça, c’est une crème, leurs bourgeoises ont intérêt à les couver, parce que moi, je lui aurais bien piqué… – Et la dernière fois ? – D’abord, il a changé de boulot. Ses chefs l’ont envoyé faire le gratte-papier je-ne-sais-où. Il était complètement déprimé. Il en avait après une bonne femme de là-haut, il l’appelait la Grosse, une bourgeoise. Je l’ai pas vu pendant plusieurs semaines, et puis un matin, il n’y a pas quinze jours, il est passé, mais pas à son heure. Il m’a dit qu’il était pressé, qu’il n’avait pas le temps et m’a dit au revoir… – Il était habillé comment ? – Manteau et cache-nez, il était plutôt frileux. – Son manteau était ouvert ou fermé ? – Eh, je suis pas une caméra vidéo ! Mais c’est bien parce que c’est toi, mon mignon. En fait, je n’ai pas de mal, il faisait froid, il avait le manteau fermé, le col relevé et il faisait de la buée. – Vous êtes certaine ? – Comme je te le dis ! – Et l’heure ? – Onze heures et demie. – Sûre ? – Cent pour cent, parce qu’après j’avais froid aussi, alors je suis venue ici au troquet, il y avait Bébert qui jouait l’accordéon, alors ils ont fermé la télé et des types râlaient qu’ils voulaient regarder je sais plus quelle émission qui commence à la demi tapante. – C’était combien de temps après l’avoir croisé ? » Il avait sorti la photo et la vieille n’avait pas répondu tout de suite, sifflant d’abord le fond de son alcool. « C’était tout de suite après, comme qui dirait que je l’ai suivi, pratiquement, je l’ai vu tourner au coin de la rue, il était pressé. – Merci beaucoup, cela va m’aider. Je dois y aller. Je vous laisse payer, je n’ai pas de monnaie. » Il avait posé un billet, et sans se retourner, il sortit du bistrot pour reprendre le chemin de la Tour. Du coin où Simone l’avait vu tourner à l’entrée du bâtiment où il travaillait, A. n’avait eu que quelques dizaines de mètres à faire. D’un côté du trottoir, déjà des bâtiments administratifs et les murs du jardin de l’hôtel particulier où logeait le Patron. De l’autre des immeubles, un chantier avec une benne pour les gravats et puis un commerce de photocopies et de matériel informatique. Il savait déjà que personne du magasin ne pourrait le renseigner sur ce qui s’était passé le jour fatidique, il avait déjà interrogé les vendeuses. Il retourna voir les ouvriers du chantier. « Encore vous ! On vous a dit qu’on le connaissait pas votre bonhomme ! – Je sais. Depuis quand elle est là, la benne ? – Depuis trois semaines. Pourquoi, vous croyez qu’il est dedans ? – C’est à qui, cette benne, c’est votre entreprise ? – Non, c’est une autre boîte, c’est sous-traité. – Quelle entreprise ? – C’est marqué là. » Il releva le numéro et s’isola pour téléphoner discrètement, demandant un enlèvement immédiat et la livraison dans les locaux de la police. Il obtint la promesse d’un enlèvement dans l’heure, appela le commissariat pour avoir une surveillance, craignant d’avoir un peu trop piqué la curiosité des ouvriers. Quand la voiture de police libéra sur le pavé deux jeunes gardiens imberbes et stagiaires, il se dirigea vers la Tour.
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