Chapitre 12

1709 Mots
Chapitre 12 Moi, j’ai continué à suivre A. C’est fou comme les gens peuvent adhérer lorsque le changement proposé est sincère, quand ils y sont associés. Même dans notre boutique poussiéreuse… Je n’y croyais pas. Même moi, j’ai suivi. J’ai commencé à circuler de réunion en réunion aux quatre coins de la région. Le scénario n’est jamais le même, mais cela tient plus au casting qu’au dialoguiste. Les acteurs sont imposés, l’improvisation est libre, mais ils se distribuent toujours dans un jeu de rôles convenu. L’oppositionnel porte-parole est contre, même s’il ne parle qu’en son nom. L’institutionnel est forcément pour, parce que la hiérarchie en a décidé ainsi. Le rigolo parle beaucoup, mais se garde de s’engager. Le sage revenu de tout sentence de temps en temps sur un fond de pessimisme du haut de son expérience. Le timide aimerait bien, mais a peur de faire croire qu’il veut être porte-parole. L’enthousiaste veut immédiatement faire tout et son contraire. Et s’ajoutent tous ceux qui simplement s’emmerdent. Dans le lot, se trouve aussi finalement toujours un qui veut faire quelque chose de concret. La grande astuce de A. c’est de ne jamais chercher l’adhésion du plus grand nombre. Qu’il y ait une idée ou qu’il y en ait dix, qu’il y ait une personne ou qu’il y en ait trente prêtes à s’engager, il fait avec, il avance, il aide à réaliser, il met en relation tous ceux qui agissent dans le concret. De semaine en semaine, les projets ont pris corps, de mois en mois des personnalités se sont détachées, un réseau s’est constitué. C’est déjà le printemps, je ne vois plus le temps passer. Avant, j’usais mes souliers par la pointe parce que j’arrivais au boulot à reculons, maintenant je les use par les talons parce que je veux aller vite. Si ça continue comme ça, je vais à nouveau les user par la pointe parce que je viendrai en dansant ! Le Roquet me fout la paix, il a ses bilans, il a ses comptes-rendus, il ne me demande rien de plus. Le Bouledogue est à la niche. C’est l’état de grâce. En public, elle assure, en rajoute même dans l’enthousiasme, mais j’ai souvent un doute. En fait, elle ne peut pas arrêter une machine lancée par le Patron et qui fonctionne aussi bien. Mais j’ai la conviction qu’elle ronge son frein. Tout cela est trop spontané, trop joyeux, trop libre pour lui plaire. Elle adore exercer la contrainte, elle adore les faibles qu’elle fait dévots lorsqu’elle leur concède de rentrer dans sa cour. Elle les torture, elle les vide, puis les jette lorsqu’ils ne servent plus, lorsqu’ils font mine de décrocher, que ce soit d’épuisement ou d’écœurement. Je fais mes fiches depuis maintenant depuis plusieurs mois, depuis l’Affaire. Sur l’entourage du Patron et de son Bouledogue. Ils s’environnent de médiocres, de malades, au propre ou au figuré. C’est fou le nombre de reclassements médicaux qui gravitent dans leur proximité, les dépressifs de tout poil qui se croient soudain choisis le jour où grâce leur est accordée d’approcher la direction. Ils adorent les accidentés de la vie. Rien de tel qu’un bon ancien alcoolique dépressif pour faire un esclave en lui proposant de travailler, mais de travailler sans heures, sans horaires et sans vacances. Rien de tel qu’un comptable sans affectation, interdit d’exercice pour fraude, pour faire un gardien jaloux de la fortune publique, prêt à mourir ou à tuer pour un centime après la virgule. Le Bouledogue aime les petits hommes faibles, un peu gras parce que trop gâtés par leur maman, qui viennent manger dans sa main quand elle les siffle. Le Patron aime les femmes élégantes et discrètes pour la décoration et les hommes autoritaires pour la conversation. Deux sortes de personnages les entourent, les complices et les exécutants. J’ai fait un jeu des familles avec mes fiches. Lorsque je découvre un nouvel exécutant, je cherche la faille qui l’a rendu dépendant de la petite cour et de son monarque. Je finis toujours par trouver. Alcool, dépression, faute professionnelle, etc. Parfois la seule corde pour le pendre, c’est le contrat précaire au sortir d’un chômage désespéré et désespérant ou d’un conflit bien envenimé dont notre maison a le secret. J’essaye de calculer une durée de vie, mais les pronostics sont difficiles, les plus faibles sont parfois les plus résistants à la douleur et les plus pervers dès qu’une parcelle de pouvoir leur échoit. J’ai décompté les complices, en commençant par le premier cercle, j’en suis maintenant au troisième cercle. Les premiers cercles ont des points communs, à commencer par la tournure de langage et l’humanisme de salon. Les cercles éloignés sont hétéroclites, et n’ont parfois de point commun apparent que leur centre, la petite cour circulaire qui est aux commandes de la Tour. Parfois je me trompe et situe mal le cercle, ou alors les positions bougent et les cercles sont perméables. Je ne sais toujours pas où mettre A. Il n’est pas exécutant, il poursuit sa propre ligne de conduite, guidé par une apparente foi naïve, qui pourrait s’apparenter au calcul tant elle est efficace. Il ne me semble pas complice, n’ayant je crois jamais usé de son accès à la cour pour son profit, gardant une défiance d’ailleurs partagée, le Roquet ayant eu consigne de ne pas abandonner la surveillance, ce qu’il s’est empressé de me répercuter. Dans mon jeu des familles, je ne sais donc que faire de la carte A. qui semble en trop, venue d’un autre jeu. Mon jeu, justement, est de plus en plus encombrant, j’ai besoin d’une grande table de travail si je veux étaler les cercles et je m’y perds parfois lorsque je trouve non pas un complice isolé mais un autre cercle, relié par le complice. J’ai tout reporté sur des fiches cartonnées, en utilisant des codes de couleurs. Je fais ce petit travail quand tout le monde est parti du bureau. Un soir particulièrement tard, j’étais à ma table pour terminer un bilan. Je venais accessoirement d’identifier un nouveau personnage à faire rentrer en fiches. Avec mes feutres, j’hésitais sur le code de couleur. Il était bénéficiaire, il touchait sa part, mais je ne savais pas encore si c’était la seule logique du système d’arrosage qui l’amenait là ou si c’était le résultat d’un calcul. Il me manquait des éléments de parcours, les points de passage qui permettent de reconnaître si la montée s’est faite par l’ascenseur de gauche ou celui de droite. J’avais sorti quelques spécimen du jeu, ceux qui me servent de repère et d’étalon pour coter mon candidat à l’entrée dans le cercle, du s****d parfait à la victime consentante. C’était encore l’hiver. La nuit était tombée, la Tour était quasiment déserte. Tout le monde laisse toutes les lumières allumées, selon le bon principe que le contribuable est là pour régler les factures. J’en étais là de mes réflexions colorimétriques quand j’ai entendu du bruit à côté. Ma porte était fermée à cause du froid et je n’avais rien vu passer. Je savais qu’il n’y avait plus personne depuis plus d’une heure, j’ai tout de suite su que c’était un rôdeur. Cela n’était pas la première fois que des inconnus profitent de l’anonymat des couloirs pour piquer ce qui traîne, jusqu’à des ordinateurs. Mais il y avait eu aussi par deux fois des camés en manque qui avaient agressé physiquement des personnes isolées. J’ai posé mes fiches sans bruit et j’ai reculé ma chaise doucement, très doucement. J’entendais distinctement des tiroirs ouverts les uns après les autres et fouillés consciencieusement. Il faut être idiot ou complètement allumé pour croire qu’il peut y avoir de l’argent dans des tiroirs de bureau. Je ne savais pas quoi faire. Attendre c’était risquer le face-à-face qui pouvait devenir soudain très v*****t. J’ai calculé le nombre de tiroirs et d’armoires, le temps qu’il faudrait pour tout ouvrir avant de changer de bureau. Plus qu’il ne m’en fallait pour disparaître. Sans plus réfléchir, j’ai saisi mon manteau et mon sac, ouvert la porte, regardé rapidement le couloir désert et j’ai pris la direction de la sortie. J’avais fait quelques mètres quand j’ai entendu le bruit caractéristique de quelqu’un se cognant au pied d’une table d’imprimante, mal placée à côté de la porte dans le bureau exigu à côté du mien. Je ne sais pas pourquoi ce bruit familier et inoffensif m’a fait tourner la tête. C’était le Roquet ! J’ai réalisé à ce moment précis que j’avais tout laissé en plan sur le bureau, les jeux de fiches, la collection d’organigrammes, le bilan. J’ai fait demi-tour au pas de course, sans réfléchir. Le Roquet était tétanisé, la main sur la porte et l’œil fuyant sous le verre de lunettes. Il a hésité, comme s’il allait passer dans mon bureau, ce qu’il avait de toute évidence l’intention de faire, et puis il a marqué un temps d’arrêt. Je lui ai lancé un sonore : « Bonsoir ! J’ai oublié quelque chose… » Il n’a pas répondu, mais il avait déjà retrouvé sa contenance de roquet hargneux. « Ce n’est pas normal de rester aussi tard ! Ce sont les gens qui ne savent pas travailler qui restent tard ! » J’étais déjà devant mes papiers, le dos tourné pour cacher la vue. J’ai rassemblé le tout en un tour de main, pris une chemise et fourré tout ensemble. Il était maintenant planté dans mon dos, cherchant à voir ce que je faisais et m’empêchant de sortir. Je lui fis face, il voulait savoir ce que j’avais pris. « Vous emmenez un dossier chez vous ? Vous n’avez pas le droit ! – Un dossier ? Ce sont mes fiches d’anglais ! Regardez. Bon j’y vais, je suis en retard. » Je lui avais brandi une fiche sous le nez sans qu’il ait le temps de lire. Coup de chance inouï, c’était la fiche d’un type de Calais, avec un nom à consonance anglaise. De toutes manières, il n’avait pas eu le temps de voir et je n’avais aucune intention de m’éterniser, il s’est écarté de mauvaise grâce et j’ai filé au pas de course. Il ne fallait plus laisser mes papiers scabreux au bureau. Je les planquais, mais pas suffisamment pour faire face à une fouille méthodique. Je ne pouvais plus entreposer cela au bureau. Tout est maintenant dans un placard chez moi, la compilation des organigrammes qui m’aide à mesurer les mouvements des cercles et des petits soldats, les bonnes feuilles de la comptabilité, les bilans des périodes avant, pendant et après Fabienne, et mon jeu des familles. Est-ce que le Roquet avait déjà découvert quelque chose ? Je ne pense pas, j’aurais perçu une réaction, un changement chez lui, j’aurais perçu le dérangement de mes affaires. Et puis, sans me vanter, il aurait commencé la fouille par mon bureau au lieu de commencer par la comptabilité des petites fournitures administratives, puisque c’est cela qu’il visitait en premier. À moins que ce ne soit pas la comptabilité qui l’intéresse, mais les personnes. Je vais faire le décompte des gens du bureau d’à côté et voir qu’est-ce qui aurait pu l’intéresser. Il y en a une qui est syndiquée, mais enfin c’est à F.O., c’est pas l’organisation de Ben Laden ! Ce qui est certain, c’est que depuis ce moment-là, j’ai changé de comportement. C’était en février. À ce moment-là, les ennuis n’étaient pas encore trop graves.
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