14 heures 50. Pendant la pause-déjeuner.— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de lave-linge ? s’inquiéta maître Vignault pendant que Lebèze épluchait méticuleusement l’un de ses œufs durs.
— Demande-lui, répondit Martine en désignant son mari. D’ordinaire, il s’occupe de la lessive une fois tous les trente-six du mois… Pour que ça mousse comme ça, il a dû mettre au moins la moitié d’un paquet…
— Le lieutenant de Kermadec était là ?
— Il m’a suivie jusque dans la cuisine et il m’a interdit de sortir le linge de la machine.
Maître Vignault se caressa le menton à plusieurs reprises, signe, chez lui, de réflexion autant que d’embarras.
— Qu’est-ce qui t’a pris, Jean ?
Lebèze croqua, mâcha son jaune d’œuf durci.
— Pour aider Martine, finit-il par déglutir… Pouah ! C’est fade sans sel… Nous devions partir à Locmariaquer en début d’après-midi pour surveiller l’avancement des travaux de la maison. Je voulais lui faire gagner du temps.
— Quels vêtements lavais-tu ? reprit maître Vignault. Les tiens, ceux de Martine ? Ne me cache rien !
— Je ne sais plus, moi ! Les deux sûrement… Il devait y avoir mon jean, une chemisette, mon slip, peut-être mes chaussettes… Si tu crois que j’en ai dressé la liste !
— On peut parier que ces vêtements sont déjà en cours d’analyse, conclut maître Vignault. Ce n’est pas par humanité que ce lieutenant te laisse manger en paix. Il doit attendre les premiers constats ou résultats d’analyse. Je n’aime pas ça…
— Pourquoi ?
— Tu es inconscient ou quoi ? s’énerva maître Vignault. Ma parole, à force de vivre dans tes bouquins, ton Pascal et compagnie, tu n’as plus les pieds sur terre ! Tu ne vois donc pas qu’il t’a inscrit sur la liste des meurtriers possibles de cette… Laurence Bonnemaison…
Sous son fond de teint ou du moins ce qu’il en restait depuis l’épongeage, Martine Lebèze devint livide.
— Jean, dis-moi que ce n’est pas vrai ? Qui est cette fille ?
— Tu ne nous caches vraiment rien ? insista maître Vignault.
Lebèze avala presque en entier son second jaune d’œuf.
— Oh, pardon ! s’excusa-t-il auprès de sa femme. Tu en voulais peut-être ?
— Je n’ai pas faim, lâcha Martine Lebèze angoissée. Réponds à Jean-Jacques !
— Mais puisque je vous dis que je suis innocent ! Combien de fois me faudra-t-il le répéter ?
VII