II – Mia

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II MIABruxelles, 19 septembre, à l’aube Mia déplia la feuille de journal froissée et la déposa sur l’îlot central de la cuisine. Ensuite elle la lissa longuement, si longuement et si puissamment que l’encre d’imprimerie vint colorer la paume de ses mains. Seulement quand la ligne de vie de sa main droite se teinta complètement de noir, elle cessa. Alors tout en douceur, elle attrapa la lampe en pâte de verre posée sur l’îlot et l’emballa consciencieusement dans cette feuille de papier journal. Le gros titre de la presse devint illisible, les lettres se chevauchaient, formant des vagues au point qu’il ne lui était plus possible de voir la une qui annonçait « Enlèvement d’une jeune femme à Liège ». Nerveusement, elle rangea son précieux paquet dans son sac de voyage en cuir. Elle n’avait qu’une seule idée en tête, retrouver le marionnettiste. Plus jamais, il ne kidnapperait parce qu’elle le tuerait avant qu’il ne puisse récidiver. Pour arriver à ses fins, elle se tenait prête à balayer du revers de la main ses six dernières années passées à Bruxelles. Un déchirement nécessaire. Ce soir, elle quitterait pour toujours sa demeure bruxelloise. Elle avait cru que l’achat de cette maison allait marquer un tournant décisif dans son existence. Si cela avait été le cas, elle s’apprêtait délibérément à tourner cette page heureuse pour en ouvrir une autre, bien plus sombre. Pourtant, il y a deux ans de cela, la façade en brique donnant côté rue et le quartier européen lui avaient tout de suite plu. Un coup de cœur partagé par l’homme qu’elle avait rencontré peu de temps auparavant. Tout était allé si vite entre eux, une course folle au bonheur. Ils avaient voulu acheter cette maison ensemble, emménager rapidement, s’aimer pour toujours. Lucas avait été tout de suite enthousiaste lorsqu’elle lui avait présenté la maison. « Quelle magnifique demeure », avait-il dit sur le ton de la plaisanterie – le terme de demeure n’était pas en adéquation avec la taille de la maison – puis il lui avait promis « c’est là que notre couple fera son nid ». Sincérité de l’instant. Promesse qu’il n’avait pas pu tenir. Lucas l’avait quittée fin août. Vivre en couple, c’est accepter de faire des concessions. Lucas les avait faites durant leurs deux premières années de vie commune mais s’était lassé de les faire ces derniers mois. Au moment où Mia aurait eu le plus besoin du soutien de Lucas, il n’était plus là pour la protéger. Absence qui la meurtrissait, tout en la rassurant. Elle ne souhaitait garder en mémoire que les jours heureux, leur emménagement au milieu des cartons, leurs premiers mois de vie commune parmi les gravats lui semblaient être si loin. Aujourd’hui, derrière la façade classique en brique rouge se cachait une étonnante décoration, qu’ils avaient peaufinée ensemble, mêlant vintage et galerie des curiosités. De cette maison aux pièces sombres et exiguës, ils avaient su tirer parti en créant des espaces ouverts et lumineux. Au rez-de-chaussée, les portes d’origine avaient été retirées et les cloisons abattues pour faire place à une grande pièce à vivre. L’escalier en bois, elle n’y avait pas touché en dépit des protestations de Lucas. Elle avait tant aimé laisser courir ses doigts sur le bois de la rampe peinte en noire. Ce matin encore, ses doigts caressaient la matière, non pas le bois mais le marbre de Carrare de l’îlot central de la cuisine. Le grand miroir biseauté, la magnifique banquette danoise aux lignes épurées et les deux coussins violines qu’elle avait finement brodés, elle voulait les garder en mémoire. Quant à cette lampe en pâte de verre chinée dans une brocante de la rue Blaes, elle y tenait trop pour la laisser. À bien y réfléchir, c’était la seule chose qu’elle souhaitait emporter parce que c’était un cadeau de Lucas, souvenir des jours heureux. Elle retenait l’ambiance cosy du lieu, elle absorbait la lumière de la pièce par tous ses pores. Ses yeux d’un vert profond dévoraient l’espace pour la dernière fois. La nostalgie envahissait encore Mia mais elle devait la repousser pour se concentrer sur ce qu’elle aurait à accomplir dans les jours à venir. Elle se sentait armée pour tirer un trait sur hier, peut-être insuffisamment mais armée. Sa décision avait été mûrement réfléchie, deux mois de cogitation pour en arriver là. Elle allait abandonner sa demeure bruxelloise. L’agence immobilière s’occuperait de la vente. Les nouveaux propriétaires resteraient à jamais des inconnus et c’était mieux ainsi. Désormais le temps lui était compté.
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