Je jette un coup d'œil furtif, presque malgré moi, vers le balcon de marbre de l'étage supérieur. Dame Marie nous a annoncé ce matin, avec son ton pincé habituel, que le Grand Duc Ferdinand était parti pour la capitale de l'empire et qu'il ne reviendrait pas avant plusieurs jours. Cette nouvelle a agi comme une bouffée d'air frais sur tout le personnel du château. Même la gouvernante semble avoir relâché la pression de son chignon. On murmure en cuisine qu’il est parti pour ses habituelles frasques de coureur de jupons ; le seul titre qui lui convient véritablement, à mon sens.
Je serre les poings, mes ongles s'enfonçant dans mes paumes. Le souvenir de ce b****r volé me brûle encore. Je dois l'effacer, le rayer de ma mémoire comme on arrache une mauvaise herbe. Je refuse de laisser le frisson qui m'a parcourue ce jour-là définir qui je suis. Après avoir arrosé les parterres avec une ardeur inhabituelle, je récupère ma maigre bourse et me dirige vers la pharmacie la plus proche. Le médecin a laissé une liste de remèdes coûteux pour le cœur de mon père. En comptant mes pièces une à une, je sens une boule d'angoisse se former dans ma gorge. J'espère que mon humble salaire suffira à retarder l'inévitable.
De retour au moulin, un calme de plomb règne sur la maison. Mon père sombre dans un sommeil léthargique et Karl est encore à l'école. Je m'assois à la table de la cuisine, le soleil haut dans le ciel moquant ma détresse. Je mâche frénétiquement le bout de mon stylo, griffonnant des chiffres sur un morceau de papier jauni. Neuf mois. Neuf mois de loyer impayés dont je n'avais aucune idée... Comment a-t-il pu nous cacher une telle dette ? Peut-être que si je supplie Dame Marie pour des heures supplémentaires, si j'accepte les tâches les plus ingrates comme femme de chambre, je pourrais...
Je me prends la tête entre les mains, les coudes s'enfonçant dans le bois de la table. Une semaine. Il ne nous reste qu'une petite semaine avant que l'huissier ne revienne pour nous jeter à la rue. Je sèche mes larmes d'un revers de manche et entre dans la chambre de mon père. Il semble si fragile sous les draps.
— Père... murmuré-je en lui prenant la main.
Il entrouvre péniblement les yeux, un voile de fatigue recouvrant ses prunelles autrefois si vives.
— L'Archi-duchesse... parvient-il à dire dans un souffle. Elle me doit un service... il y a longtemps, j'ai fait quelque chose pour elle. Va la voir après-demain, Eilish. Dis-lui que tu viens de ma part. Je suis certain qu'elle aura la noblesse de nous venir en aide.
Je hoche la tête, un fragile espoir renaissant dans mon cœur, et je dépose un b****r sur son front brûlant.
Quelques jours plus tard, je me tiens devant les grilles de l'Archiduché, rajustant mon chapeau pour masquer ma nervosité. L'Archiduchesse est la tante paternelle du Grand Duc Ferdinand. Bien que son titre soit prestigieux, j'ai cru comprendre qu'elle ne possédait ni la richesse colossale, ni l'influence tentaculaire de son neveu, dont les commerces s'étendent à travers tout l'empire.
Le domaine est vaste, bien que plus modeste que le Grand Duché. Après avoir longuement négocié mon entrée avec une domestique hautaine — en vérité, j'ai dû ravaler ma fierté et la supplier — elle finit par me laisser passer. Je la suis à travers des jardins qui sont de véritables havres de paix. Les roses anciennes y exhalent un parfum enivrant, et des fontaines de pierre sculptées de figures mythologiques murmurent une mélodie apaisante. Mais je n'ai pas le cœur à la rêverie.
Nous atteignons une terrasse baignée de lumière. Là, assise avec une élégance souveraine, l'Archiduchesse déguste son thé. Sa robe de soie bleu profond, rehaussée de broderies d'argent, contraste avec la blancheur de ses doigts délicats. Son visage est marqué par le temps, mais respire une sagesse aristocratique. Cependant, alors que je m'approche, mon sang se glace dans mes veines.
À ses côtés, installé avec une magnificence insultante, se tient le Duc Ferdinand.
Que fait-il ici ? N'était-il pas censé être à la capitale ? Il porte un manteau de velours noir brodé d'or, des épaulettes massives et une chaîne d'or massif qui luit sur sa poitrine. Son allure est celle d'un monarque absolu. Je baisse immédiatement les yeux, mon cœur ratant un battement sous l'effet de sa présence magnétique et glaciale.
— Eilish, très chère, lance joyeusement l'Archiduchesse, comme si ma présence était un enchantement.
Je m'incline profondément, le corps tremblant.
— Votre Excellence, commencé-je d'une voix mal assurée. Mon père, Thomas, m'a envoyée vers vous. Il m'a confié que vous lui deviez un service...
L'Archiduchesse me dévisage, un sourire poli aux lèvres qui n'atteint jamais ses yeux métalliques — les mêmes yeux gris que ceux du Duc.
— Thomas ? Ah, oui... je me souviens de lui. Quel service cet homme espère-t-il obtenir de moi après tant d'années ?
— Mon père est très malade, Votre Excellence, répondis-je, les larmes bordant mes paupières. Nous n'avons plus de quoi payer ses remèdes, et une menace d'expulsion pèse sur notre foyer pour neuf mois d'arriérés. Je vous en supplie... aidez-nous.
L'Archiduchesse soupire avec une compassion qui sonne étrangement faux. Elle pose sa tasse de porcelaine fine avec un petit bruit sec.
— C’est une histoire bien triste, ma petite. Mais je crains de ne pouvoir vous être d'aucun secours. Mes propres finances traversent une période difficile, et je ne peux me permettre une telle générosité en ce moment.
Le sol semble se dérober sous mes pieds. Tout espoir s'évapore comme une brume au soleil.
— Je... je comprends, Votre Excellence. Merci de m'avoir reçue, murmuré-je, la voix brisée par l'émotion.
À cet instant, mon regard croise celui du Duc. Il est assis là, impassible, portant sa tasse de thé à ses lèvres d'un geste d'une lenteur calculée. Il feint d'être absorbé par son journal, mais je sens son attention de prédateur fixée sur ma détresse. Il n'a pas dit un mot, mais son silence est plus lourd qu'un reproche.
Je me détourne pour partir, les larmes coulant désormais librement sur mes joues. Je suis perdue. Cette noble dame ne lèvera pas le petit doigt pour des gens comme nous. Pourquoi le ferait-elle ? Nous ne sommes que de la poussière à ses pieds, des ombres incapables de lui rendre la pareille.
Je m'éloigne à travers le jardin, mais le paysage a changé. Les fontaines me semblent se moquer de mes pleurs, et le parfum des roses m'écœure. Chaque pas m'éloigne de la survie et me rapproche de la misère, de la faim, de la rue. Je pense à Oscar, mais je sais que même en vendant tout son pain pendant un an, il ne pourrait réunir la somme.
Je quitte l'Archiduché, la vue brouillée par les sanglots. Je suis seule au bord du gouffre