Le soleil matinal, filtré par un ciel de nuages bas, jetait une lumière pâle sur la petite maison de Charles Bovary, située à l’orée de Tôtes. Emma, encore enveloppée dans les souvenirs flous de son mariage trois jours plus tôt, descendait de la carriole, sa malle à la main. Charles, tout sourire, lui tendit le bras avec une galanterie maladroite, ses yeux brillant d’une fierté simple. « Bienvenue chez nous, Madame Bovary », dit-il, sa voix teintée d’une chaleur sincère. Emma hocha la tête, forçant un sourire, mais son regard glissa vers la façade de la maison : un bâtiment carré aux murs de pierre grise, aux volets verts écaillés, et à la porte d’entrée légèrement voilée par l’humidité. Ce n’était pas un château, ni même une demeure élégante. C’était un foyer de médecin de campagne, fonctionnel et sans éclat, comme tout ce qu’elle avait vu à Tôtes jusqu’à présent.
Charles poussa la porte, qui grinça sur ses gonds, révélant un vestibule étroit où flottait une odeur mêlée de cire et de médicaments. Emma fronça légèrement le nez, surprise par cette senteur aigrelette, mais elle suivit Charles sans un mot. Il s’enthousiasmait déjà, lui montrant chaque recoin avec une joie presque enfantine. « Voici le salon, là, avec la cheminée – elle tire bien, tu verras ! Et ici, la cuisine, où ma mère faisait des tartes aux pommes… Oh, et le cabinet médical, juste à côté. » Emma acquiesçait, son regard errant sur les murs nus, où des rectangles plus clairs trahissaient l’absence de tableaux disparus. Les meubles, en bois massif mais usés par le temps, semblaient figés dans une époque révolue. Une horloge en chêne, dans un coin du salon, égrenait ses tic-tac avec une régularité oppressante, comme un métronome de l’ennui.
Dans la cuisine, une table rustique trônait sous une fenêtre donnant sur un jardin mal entretenu, où des herbes folles disputaient l’espace à quelques rosiers rachitiques. Charles, inconscient du silence d’Emma, ouvrit un placard pour lui montrer des bocaux de confiture. « Ma mère les préparait chaque été. On en a encore quelques-uns, si tu veux goûter. » Emma murmura un vague « Bien sûr », mais son esprit était ailleurs. Elle se revoyait, adolescente, cachée sous les combles de la ferme de son père, dévorant des romans d’amour à la lueur d’une chandelle. Dans ces pages, les héroïnes vivaient dans des manoirs aux parquets cirés, entourées de tapisseries et de candélabres, leurs journées rythmées par des intrigues passionnées. Cette maison, avec ses rideaux ternes et son odeur de pharmacie, était une insulte à ces visions. Elle chassa cette pensée, se reprochant son ingratitude. Charles faisait de son mieux, après tout.
Il l’entraîna à l’étage, montant un escalier étroit dont les marches craquaient sous leurs pas. La chambre conjugale, au bout d’un couloir sombre, était aussi dépouillée que le reste. Un lit à baldaquin, dont le tissu jauni pendait mollement, occupait la pièce, flanqué d’une armoire massive et d’une table de chevet où trônait une lampe à huile. Une unique fenêtre, aux carreaux légèrement troubles, laissait entrer une lumière blafarde. Charles, radieux, ouvrit l’armoire pour montrer l’espace réservé aux affaires d’Emma. « J’ai tout rangé pour te faire de la place. Tu verras, c’est pratique. » Emma posa sa malle au sol, son regard fixé sur la fenêtre. Dehors, la campagne s’étendait, plate et monotone, jusqu’à l’horizon gris. Une vague de claustrophobie l’envahit, comme si les murs se resserraient autour d’elle.
« C’est… charmant », dit-elle enfin, sa voix manquant de conviction. Charles ne sembla pas le remarquer. Il s’approcha, lui prenant les mains avec une tendresse désarmante. « Je sais que ce n’est pas un palais, mais on y sera heureux, Emma. Je te le promets. » Elle sourit, touchée par sa sincérité, mais une petite voix intérieure murmurait : Heureux, mais comment ? Elle se détourna pour déballer ses affaires, espérant que l’activité chasserait son malaise. Dans sa malle, parmi les robes simples et les châles, elle retrouva un livre, soigneusement dissimulé sous une chemise : Les Amants de Vérone, un roman qu’elle avait lu tant de fois que les pages en étaient cornées. Elle caressa la couverture, un instant tentée de l’ouvrir, mais Charles était encore là, occupé à redresser un cadre au mur. Elle glissa le livre sous une pile de linge, comme un secret qu’elle ne pouvait partager.
Le reste de la journée passa dans une lenteur presque irréelle. Charles, appelé pour une visite à un patient, laissa Emma seule dans la maison. Elle erra de pièce en pièce, cherchant à s’approprier l’espace. Dans le salon, elle s’assit sur un fauteuil dont le tissu râpeux irrita ses mains. Elle tenta de lire un journal médical oublié par Charles, mais les termes techniques l’ennuyèrent. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, espérant que l’air frais dissiperait son oppression. Le jardin, avec ses rosiers mal taillés, lui rappela la ferme de son père, un lieu qu’elle avait toujours voulu fuir. Elle referma la fenêtre, le cœur lourd. L’horloge sonna trois heures, et chaque coup résonna comme un reproche.
Pour s’occuper, Emma décida de ranger la cuisine. Elle lava les assiettes laissées par la vieille gouvernante de Charles, une femme bourrue qui ne viendrait plus désormais. Elle frotta les bocaux de confiture, notant les étiquettes écrites d’une main tremblante : « Prunes, 1847 », « Abricots, 1849 ». Ces traces du passé, si ordinaires, si ancrées dans la routine, lui semblaient une prophétie de sa propre vie : des années à remplir des bocaux, à attendre Charles, à écouter le tic-tac de l’horloge. Elle reposa un bocal trop fort, et le verre tinta contre le bois. Elle sursauta, craignant de l’avoir brisé, mais il était intact. Son reflet dans le verre, déformé, lui renvoya un visage qu’elle reconnut à peine : celui d’une femme déjà prisonnière.
Le soir, Charles rentra, les joues rougies par le vent. Il portait un bouquet de fleurs sauvages, cueillies sur le chemin. « Pour toi », dit-il, un peu gêné, en lui tendant les tiges désordonnées. Emma les prit, émue malgré elle. Les fleurs, des coquelicots et des bleuets, étaient simples, mais leur couleur vive tranchait avec la grisaille de la maison. Elle les disposa dans un vase ébréché, espérant qu’elles apporteraient un peu de beauté à la pièce. Charles, assis à la table, lui raconta sa journée : un fermier avec une entorse, une vieille femme grippée. Emma écoutait, hochant la tête, mais ses pensées s’égaraient. Elle imaginait une héroïne de roman recevant non pas des fleurs sauvages, mais des roses rouges, offertes par un amant au regard ardent. Charles, lui, continuait à parler, inconscient du gouffre qui se creusait déjà entre eux.
Après le dîner – un ragoût préparé à la hâte avec les provisions de la veille – Charles s’installa dans le salon pour lire un traité médical. Emma, prétextant une migraine, monta dans la chambre. Là, seule, elle ouvrit sa malle et en sortit Les Amants de Vérone. Elle s’assit sur le lit, la lampe à huile projetant des ombres dansantes sur les murs. Elle tourna les pages jusqu’à un passage qu’elle connaissait par cœur : celui où l’héroïne, dans un palais italien, dansait avec son amant sous des lustres scintillants. Les mots, familiers, ravivèrent ses rêves d’adolescente : une vie de passion, de grandeur, de beauté. Elle referma le livre, le pressant contre sa poitrine. Dehors, un chien aboya, et le vent fit trembler les volets. La maison semblait plus silencieuse que jamais, comme si elle conspirait pour étouffer ses aspirations.
Avant de se coucher, Emma s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit. L’air froid de la nuit lui caressa le visage, portant l’odeur humide de la terre. Elle regarda l’horizon, où les champs s’étendaient sous un ciel sans étoiles. Une pensée, aussi fugitive qu’un souffle, la traversa : Et si je ne trouve jamais ce que je cherche ici ? Elle referma la fenêtre, frissonnant, et se glissa sous les draps froids. Charles, déjà endormi à ses côtés, ronflait doucement. Elle fixa le plafond, où une fissure courait comme une cicatrice. La maison, avec ses murs gris et son odeur de médicaments, n’était pas un foyer, mais une cage. Et dans cette cage, Emma sentait déjà son cœur s’agiter, cherchant une issue qu’elle ne pouvait encore nommer.