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1413 Mots
L’automne s’approfondissait à Tôtes, et les journées raccourcissaient, enveloppant la petite ville d’une lumière pâle et mélancolique. Dans la maison de Charles Bovary, le froid s’infiltrait par les fenêtres mal jointes, et l’odeur de camphre semblait plus tenace, comme si elle s’était incrustée dans les murs eux-mêmes. Emma, mariée depuis près de deux mois, sentait l’insatisfaction qui la rongeait se transformer en une force vive, presque douloureuse. La réception au manoir de Vaubyessard, avec ses lustres et ses valses, avait éveillé en elle un désir ardent pour une vie plus vibrante, mais son retour à la routine – la maison terne, les attentions maladroites de Charles, l’échec de ses efforts pour embellir leur foyer – l’avait plongée dans une mélancolie qu’elle ne pouvait plus ignorer. Ses romans, autrefois un refuge, ne suffisaient plus à apaiser son cœur. Elle avait besoin d’un exutoire, d’un espace où exprimer ce qu’elle n’osait dire à voix haute. Ce matin-là, un mardi gris d’octobre, Emma était assise dans la chambre, près de la fenêtre donnant sur le jardin. Les rosiers, désormais dépouillés de leurs fleurs, se dressaient comme des squelettes sous un ciel bas. Elle tenait un châle sur ses épaules, ses doigts jouant distraitement avec une mèche de cheveux. Charles, parti pour une visite à un patient, ne rentrerait pas avant midi. La maison, silencieuse hormis le tic-tac de l’horloge du salon, semblait attendre quelque chose, tout comme Emma. Elle se leva, traversée par une impulsion soudaine, et ouvrit sa malle, où elle gardait ses affaires les plus précieuses : ses robes, son coupon de soie bleue, et Les Amants de Vérone. Mais ce n’était pas le roman qu’elle cherchait. Au fond, sous une pile de mouchoirs, elle retrouva un petit carnet à la couverture de cuir noir, acheté des années plus tôt dans une librairie de Rouen. Elle l’avait utilisé pour noter des poèmes ou des pensées fugitives, mais il était resté vierge depuis son mariage. Aujourd’hui, il lui semblait l’endroit idéal pour confier ses secrets. Elle s’assit à la table de chevet, alluma la lampe à huile malgré la lumière du jour, et ouvrit le carnet. Les pages blanches, légèrement jaunies, l’invitaient à parler. Elle saisit une plume, trempa la pointe dans l’encrier, et hésita. Que dire ? Par où commencer ? Puis, comme si une digue cédait, les mots jaillirent. Je ne peux plus supporter cette maison, cette vie, ce silence, écrivit-elle, sa main tremblant légèrement. Le manoir était un rêve, mais il était réel. Les lumières, la musique, le vicomte – tout cela m’appartient, d’une certaine façon. Pourquoi suis-je ici, entourée de murs qui m’étouffent ? Elle s’arrêta, relisant ses mots, surprise par leur véhémence. Écrire, c’était comme ouvrir une porte sur son âme, laisser s’échapper des pensées qu’elle n’avait jamais osé formuler, même à elle-même. Elle continua, les phrases s’enchaînant avec une urgence presque fiévreuse. Charles est bon, mais sa bonté est une chaîne. Il ne voit pas qui je suis, ce que je veux. Je veux danser, rire, être admirée. Je veux vivre comme les héroïnes de mes livres, pas comme une épouse qui épluche des pommes de terre. Elle pensa au vicomte, à son sourire assuré, à ses mots sur Paris. Elle pensa au marchand du marché, à son regard audacieux. Ces hommes, même brièvement croisés, incarnaient une possibilité, un ailleurs. Elle écrivit : Et si un autre homme, un autre monde, m’attendait ? Ces mots, audacieux, la firent frissonner. Était-ce un fantasme, ou une vérité qu’elle découvrait ? Elle ne savait pas, mais les écrire lui donnait une étrange liberté. Elle remplit plusieurs pages, décrivant la réception en détail : les lustres, le goût du champagne, la sensation de la main du vicomte sur la sienne. Elle décrivit aussi sa frustration, la maison qu’elle avait tenté de transformer, le vase brisé dans un accès de rage. Je ne suis pas faite pour cette vie, nota-t-elle. Je suis plus grande que cela, plus vivante. Chaque mot était une révolte contre sa réalité, un cri muet contre la médiocrité qui l’enserrait. Mais écrire ces pensées, si libérateur, était aussi dangereux. Que dirait Charles s’il lisait ceci ? Que dirait-elle à elle-même, face à ce miroir de ses désirs ? Elle referma le carnet, le cœur battant, et chercha un endroit où le cacher. Elle souleva une latte du plancher près du lit, un interstice qu’elle avait découvert par hasard, et y glissa le carnet, le recouvrant avec soin. Ce serait son secret, son refuge. Les jours suivants, le carnet devint une obsession. Chaque fois que Charles s’absentait, Emma écrivait, parfois des heures durant. Elle y consignait ses souvenirs du manoir, mais aussi des fantasmes plus audacieux. Elle imaginait fuir Tôtes, monter dans une diligence pour Paris, vivre dans un appartement aux fenêtres donnant sur la Seine. Elle décrivait un amant sans nom, inspiré du vicomte ou du marchand, un homme qui la comprendrait, qui l’emmènerait danser sous des étoiles qu’elle n’avait jamais vues. Ces rêveries, couchées sur le papier, étaient à la fois un baume et un poison. Elles apaisaient son ennui, mais amplifiaient son mécontentement. La maison, Charles, tout lui semblait plus fade après avoir écrit. Un après-midi, alors qu’elle rédigeait une scène où elle dansait dans un palais italien, un bruit la fit sursauter. Charles entra dans la chambre, son sac médical à la main, plus tôt que prévu. « Emma ? Tu es là ? » appela-t-il, sa voix résonnant dans le couloir. Paniquée, elle referma le carnet, renversant l’encrier dans sa hâte. Une tache d’encre noire s’étala sur la table, tachant ses doigts. Elle glissa le carnet sous un tas de mouchoirs et attrapa une aiguille et un bout de tissu, feignant de coudre. Charles apparut à la porte, les joues rougies par le froid. « Il pleut dehors, je suis rentré plus tôt. Qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-il, jetant un regard curieux à la pièce. Emma, le cœur battant, répondit d’une voix qu’elle espérait calme : « Oh, juste un peu de couture. Une chemise à raccommoder. » Elle montra le tissu, priant pour qu’il ne remarque pas l’encre sur ses mains. Charles, confiant, ne soupçonna rien. « Tu travailles trop, tu sais », dit-il, s’approchant pour l’embrasser sur le front. Emma esquissa un sourire, mais son estomac se noua. La proximité du carnet, caché à quelques pas, lui donnait l’impression d’être une traîtresse. Pourtant, une partie d’elle refusait la culpabilité. Écrire n’était pas un crime, n’est-ce pas ? C’étaient ses pensées, son espace, un lieu où Charles n’avait pas sa place. Il s’assit sur le lit, ôtant ses bottes boueuses. « Un patient a annulé, alors je suis libre cet après-midi. On pourrait faire une promenade, si la pluie s’arrête. » Emma acquiesça distraitement, ses yeux glissant vers la latte du plancher. « Peut-être », murmura-t-elle, espérant qu’il sortirait bientôt. Lorsqu’il descendit pour préparer un thé, Emma nettoya l’encre avec un chiffon, les mains tremblantes. Elle vérifia que le carnet était bien caché, puis s’assit, le regard perdu. Cet incident, si banal, avait révélé la fragilité de son secret. Mais il avait aussi renforcé son besoin d’écrire. Le carnet était devenu plus qu’un journal ; c’était un miroir de son âme, un espace où elle pouvait être la femme qu’elle rêvait d’être. Elle pensa à ses mots : Et si un autre homme, un autre monde, m’attendait ? Cette idée, autrefois un fantasme, prenait une réalité inquiétante. Elle aimait Charles, d’une certaine manière, mais son amour était une habitude, pas une flamme. Et si elle trouvait un jour cet « autre monde » ? Serait-elle assez courageuse pour le saisir ? Ce soir-là, au dîner, Charles parla d’un patient atteint de fièvre, décrivant les symptômes avec une précision qui ennuya Emma. Elle hochait la tête, mais ses pensées revenaient au carnet, à ses mots interdits. Après le repas, alors que Charles s’endormait dans le fauteuil du salon, elle remonta dans la chambre. Elle sortit le carnet, incapable de résister, et écrivit : Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux plus. Cette maison, cette vie, ce silence – ils ne sont pas pour moi. Elle referma le carnet, le replaçant sous la latte, et fixa la fenêtre. Dehors, la pluie tombait, brouillant l’horizon. Une question, insistante, s’imposa : jusqu’où irait-elle pour échapper à cette cage ? Dans l’obscurité, elle n’avait pas de réponse, mais le simple fait de l’écrire lui donnait l’illusion d’une porte entrouverte.
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