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1403 Mots
L’automne s’installait à Tôtes, parant les champs d’un voile de brume et les arbres de teintes cuivrées. Dans la maison de Charles Bovary, le temps semblait s’écouler au rythme lancinant de l’horloge du salon, dont le tic-tac résonnait comme un rappel de la routine. Emma, désormais mariée depuis un mois, sentait l’ennui peser sur elle comme une cape trop lourde. Les murs gris de la maison, l’odeur persistante de camphre, les attentions maladroites de Charles, et l’échec de son expérience au cabinet médical avaient éteint les derniers éclats d’espoir qu’elle nourrissait pour sa nouvelle vie. Ses journées se résumaient à des tâches ménagères, à des promenades solitaires dans le jardin, et à des lectures secrètes de Les Amants de Vérone, cachée dans la chambre. Chaque page l’éloignait un peu plus de Tôtes, la transportant dans un monde de passion et de grandeur qu’elle désespérait de connaître. Ce matin-là, un mercredi d’octobre, Emma était assise à la table de la cuisine, épluchant des pommes de terre avec une lassitude mécanique. La lumière pâle du jour, filtrée par des nuages bas, rendait la pièce encore plus terne. Charles, revenu d’une visite matinale chez un patient, triait son courrier près de la cheminée. Parmi les enveloppes – factures, ordonnances, une lettre de sa mère – une se distinguait par son papier épais et son cachet de cire rouge. Charles, fronçant les sourcils, brisa le sceau et déplia la missive. Ses yeux s’écarquillèrent, et un sourire incrédule apparut sur son visage. « Emma, écoute ça ! » s’exclama-t-il, sa voix vibrant d’une excitation rare. « Le marquis de Vaubyessard nous invite à une réception dans son manoir, samedi prochain. Une soirée avec musique, dîner, tout ! » Emma lâcha son couteau, qui tinta contre la table. « Le marquis ? » répéta-t-elle, incertaine d’avoir bien entendu. Le marquis de Vaubyessard était une figure quasi légendaire à Tôtes, un aristocrate fortuné dont le manoir, perché sur une colline à quelques lieues, dominait la région comme un château de conte. On parlait de lui en chuchotant : ses terres vastes, ses fêtes somptueuses, ses relations avec la noblesse de Rouen. Charles, encore sous le choc, expliqua : « Il m’a croisé l’an dernier, quand j’ai soigné son intendant. Il a dû vouloir nous remercier. » Il tendit la lettre à Emma, qui la saisit avec des doigts tremblants. L’écriture, élégante et précise, confirmait l’invitation : Monsieur et Madame Bovary sont conviés à une soirée au manoir de Vaubyessard, le 14 octobre, à partir de sept heures. Le papier, parfumé d’une légère odeur de lavande, semblait venir d’un autre monde. Emma sentit son cœur s’emballer. Une réception au manoir ! C’était une porte ouverte sur l’univers de ses romans, un lieu où les héroïnes dansaient sous des lustres, où les conversations scintillaient comme des bijoux. Elle leva les yeux vers Charles, qui souriait toujours, mais son enthousiasme à lui était teinté de simplicité. « Ce sera amusant, non ? Une soirée pour se détendre. » Amusant ? Le mot semblait trop petit pour ce que ressentait Emma. Ce n’était pas une simple soirée, c’était une promesse d’évasion, une chance de goûter à la vie qu’elle imaginait depuis toujours. « Oui, merveilleux », murmura-t-elle, sa voix tremblante d’excitation. Charles, ravi de sa réaction, l’embrassa sur le front avant de retourner à son courrier. Mais Emma, la lettre toujours en main, était déjà ailleurs, perdue dans des visions de robes, de musique, de regards enflammés. Dès cet instant, la réception devint son obsession. Chaque tâche quotidienne – laver la vaisselle, repriser une chemise – était éclipsée par ses préparatifs mentaux. Elle passa la journée à rêver, imaginant le manoir : des salles aux parquets cirés, des miroirs dorés, des tables chargées de mets raffinés. Dans ses romans, les bals étaient des tourbillons de passion, où une danse pouvait changer une vie. Elle se voyait au centre de l’attention, vêtue d’une robe somptueuse, entourée d’hommes élégants et de femmes en soie. Charles, inconscient de l’ampleur de ses rêveries, continuait sa routine, mais Emma, pour la première fois depuis des semaines, sentait une énergie nouvelle l’animer. Le lendemain, elle entreprit de préparer sa tenue. Dans sa malle, ses robes étaient simples : des cotonnades et des laines, taillées pour la vie de tous les jours. Aucune ne convenait à une soirée au manoir. Elle fouilla parmi ses affaires, exhumant le coupon de soie bleue acheté impulsivement au marché. Le tissu, lisse et chatoyant, semblait fait pour l’occasion. Mais elle n’avait ni patron, ni assez de fil, ni le savoir-faire pour en faire une robe digne d’un bal. Une vague de frustration la traversa. Dans ses romans, les héroïnes avaient des couturières à leur service, des armoires débordant de satin. Elle, elle n’avait qu’une aiguille et un coupon trop court. Elle envisagea de demander à la vieille couturière du village, Madame Leroux, mais Charles, toujours économe, risquait de s’y opposer. Elle décida de retoucher une robe existante, une mousseline blanche de son mariage, qu’elle pourrait agrémenter de rubans et de la soie. Elle passa les jours suivants à coudre, ses doigts piqués par l’aiguille, ses yeux fatigués par la lumière faible de la lampe. Chaque point était un acte de foi, une tentative de transformer sa réalité en quelque chose de plus grand. Elle ajoutait des volants, ajustait le corsage, cousait des morceaux de soie pour donner une touche d’élégance. Charles, rentrant un soir, la trouva penchée sur son ouvrage, des mèches de cheveux tombant sur son front. « Tu travailles dur pour cette soirée », dit-il, amusé. « Ce n’est pas si important, tu sais. Juste une fête. » Emma, piquée par sa désinvolture, répondit sèchement : « C’est important pour moi. » Charles, surpris, ne répondit pas, mais son regard trahissait une incompréhension. Pour lui, la réception était une distraction ; pour Emma, c’était un rêve éveillé. Entre deux séances de couture, Emma s’échappait dans ses rêveries. Elle imaginait les invités : des comtes, des barons, des femmes aux bijoux étincelants. Elle se voyait danser, légère, guidée par un cavalier au regard intense – pas Charles, dont la maladresse à la danse était évidente depuis leur mariage. Elle repensait au marchand du marché, à son sourire audacieux, et se demandait si des hommes comme lui fréquentaient de telles soirées. Ces pensées, fugitives, la faisaient rougir, mais elle ne les repoussait pas. Elles étaient comme les pages de ses romans, un refuge contre la fadeur de sa vie. Elle ouvrit son carnet secret, caché sous une latte du plancher, et y écrivit : Samedi, je serai quelqu’un d’autre. Une femme qu’on remarque, qu’on admire. Les mots, griffonnés à la hâte, étaient une prière autant qu’une promesse. La veille de la réception, Emma ne tenait plus en place. Elle essaya sa robe, désormais ornée de rubans et de touches de soie. Devant le miroir fêlé de la chambre, elle tourna sur elle-même, imaginant le bruissement du tissu dans une salle de bal. La robe, bien que modeste, lui donnait une allure nouvelle, presque aristocratique. Elle releva ses cheveux, piquant une épingle ornée d’une perle, un souvenir de sa mère. Pour la première fois depuis son arrivée à Tôtes, elle se trouva belle – non pas l’épouse d’un médecin, mais une héroïne digne de ses lectures. Charles, entrant à cet instant, s’arrêta net. « Emma, tu es… splendide », dit-il, sincère mais maladroit. Elle sourit, mais son regard glissa vers la fenêtre, où l’horizon semblait l’appeler. Ce soir-là, après le dîner, Emma ne put rester assise. Elle descendit dans le salon, où l’horloge marquait neuf heures. Charles, plongé dans un traité médical, leva les yeux. « Tu devrais te reposer, la soirée sera longue. » Mais Emma, incapable de tenir en place, se mit à fredonner une valse qu’elle avait entendue au mariage. Elle tourna sur elle-même, les bras écartés, riant malgré elle. Charles, perplexe, la regarda comme on observe un oiseau rare. « Tu es bien joyeuse », dit-il, un sourire incertain aux lèvres. Emma, essoufflée, s’arrêta, ses joues roses. « Je veux juste être prête », répondit-elle, énigmatique. Elle monta se coucher, mais le sommeil ne vint pas. Allongée dans le noir, elle imaginait la musique, les lumières, les regards. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pensait pas à Charles, ni à la maison, ni à Tôtes. Elle pensait à elle-même, à la femme qu’elle deviendrait, ne serait-ce que pour une nuit.
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