08

1319 Mots
L’aube pointait à peine lorsque la carriole de Charles et Emma s’arrêta devant leur maison à Tôtes. Le ciel, d’un gris laiteux, semblait écraser la petite ville sous un voile de silence, et le vent frais d’octobre agitait les branches nues des pommiers. Emma, encore enveloppée dans son châle, descendit lentement, ses jambes lourdes d’une fatigue qui n’était pas seulement physique. La nuit au manoir de Vaubyessard – les lustres scintillants, la musique envoûtante, la danse avec le vicomte – tournait en boucle dans son esprit, comme un rêve dont elle refusait de s’éveiller. Mais la maison, avec ses volets verts écaillés et sa façade de pierre terne, se dressait devant elle comme une sentinelle de la réalité, prête à étouffer ses souvenirs. Charles, tenant les rênes, bâilla bruyamment. « Quelle soirée ! Je suis épuisé », dit-il, un sourire satisfait aux lèvres. Emma, le regard perdu, ne répondit pas. Elle franchit le seuil, sa robe de mousseline froissée par le voyage, et sentit un poids s’abattre sur elle. Le vestibule, sombre et étroit, l’accueillit avec son odeur familière de cire et de camphre. Chaque détail – les murs nus, le plancher usé, l’horloge du salon égrenant son tic-tac monotone – semblait hurler la médiocrité de son existence. Quelques heures plus tôt, elle évoluait dans une salle aux parquets cirés, entourée de rires et de parfums exotiques. Maintenant, elle était de retour dans cette cage, où la lumière même semblait hésiter à entrer. Charles, inconscient de son trouble, posa son chapeau sur la patère et s’étira. « Je vais dormir un peu avant les visites. Tu devrais te reposer, Emma. » Il l’embrassa sur le front, un geste tendre mais mécanique, et monta à l’étage, ses pas résonnant dans l’escalier. Emma resta seule, immobile, la main serrée sur son châle, comme pour retenir un fragment de la nuit passée. Elle entra dans le salon, où la cheminée éteinte et les meubles fatigués accentuaient la désolation. Elle s’assit sur le fauteuil râpeux, celui où elle passait tant d’heures à rêver ou à s’ennuyer. Les souvenirs du manoir l’assaillirent avec une clarté cruelle : le goût du champagne, pétillant sur sa langue ; le contact de la main du vicomte, ferme et assuré ; les conversations pleines d’esprit, où chaque mot semblait chargé de promesses. Elle ferma les yeux, essayant de se transporter là-bas, mais l’horloge, avec son tic-tac implacable, la ramena à Tôtes. Elle rouvrit les yeux, et la pièce lui parut plus petite, plus laide qu’avant. C’était comme si la splendeur du manoir avait révélé l’indigence de sa vie, rendant chaque détail insupportable. Pour chasser cette oppression, Emma décida de ranger sa robe. Elle monta dans la chambre, où Charles ronflait déjà, étendu sur le lit à baldaquin. La lampe à huile, laissée allumée, projetait une lueur faible sur les murs. Elle ouvrit sa malle et déplia la robe avec précaution, caressant les touches de soie bleue qu’elle avait cousues avec tant d’espoir. Le tissu, qui scintillait sous les lustres du manoir, semblait terne ici, comme si la maison absorbait sa beauté. Elle l’accrocha dans l’armoire, mais au lieu de la ranger, elle la laissa pendue, une relique d’une nuit où elle s’était sentie vivante. Elle s’assit sur le lit, le regard fixé sur la robe, et murmura : « Ce n’était pas un rêve. C’était réel. » Mais la réalité, c’était cette maison, ce lit, ce mari endormi. Charles, avec sa bonté simple et ses maladresses, ne pouvait lui offrir ce qu’elle avait goûté au manoir. Là-bas, elle avait dansé, ri, été vue – non pas comme l’épouse d’un médecin, mais comme une femme digne d’admiration. Ici, elle n’était qu’Emma Bovary, prisonnière d’une vie sans éclat. Une mélancolie sourde s’installa en elle, comme un brouillard qui enveloppait tout. Elle voulut écrire dans son carnet secret, mais la fatigue l’en dissuada. À la place, elle descendit dans la cuisine, espérant que l’activité apaiserait son esprit. Elle alluma une chandelle et entreprit de préparer un thé, mais les gestes, si familiers, lui semblaient absurdes. La théière en étain, les tasses ébréchées, le sucre grossier – tout contrastait avec les coupes de cristal et les plats d’argent du manoir. Elle versa l’eau chaude, mais renversa un peu, jurant à voix basse. Le thé, trop fort, était imbuvable. Elle repoussa la tasse, frustrée, et s’adossa à la chaise, les mains sur les tempes. Une image s’imposa : elle-même, dansant avec le vicomte, ses mots sur Paris résonnant comme une invitation. Elle fredonna la valse qu’ils avaient jouée, un air doux et entraînant, et se leva, tournant lentement dans la cuisine, les bras écartés. Pendant un instant, elle était de retour là-bas, légère, libre. Mais son pied heurta une chaise, et le bruit la ramena à la réalité. Elle s’arrêta, le souffle court, les joues brûlantes de honte. « Ridicule », murmura-t-elle, se rasseyant. Le reste de la journée passa dans une brume. Charles, réveillé à midi, partit pour ses visites, lui proposant une promenade. « Ça te ferait du bien, tu as l’air pâle », dit-il, inquiet. Emma refusa, prétextant une migraine. « Je vais me reposer », répondit-elle, la voix éteinte. Dès qu’il fut parti, elle s’enferma dans la chambre, tirant les rideaux pour bloquer la lumière. Elle sortit Les Amants de Vérone de sa malle et lut un passage où l’héroïne assistait à un bal, éblouie par l’élégance et l’amour. Les mots, autrefois un refuge, lui semblaient maintenant cruels, comme s’ils se moquaient de sa vie. Elle referma le livre, le pressant contre sa poitrine, et laissa échapper un sanglot étouffé. Ce n’était pas la fatigue, ni la migraine, mais une douleur plus profonde : la certitude que la nuit au manoir était une exception, un éclat fugitif dans une existence grise. Elle tenta de recréer l’ambiance du manoir. Elle déplia le coupon de soie bleue, l’enroula autour de ses épaules comme une étole, et se regarda dans le miroir fêlé. Mais l’image qu’il lui renvoya – une femme aux yeux cernés, drapée d’un tissu qui semblait déplacé – était pathétique. Elle arracha la soie, la jetant sur le lit, et s’effondra sur une chaise. « Pourquoi ne puis-je vivre ainsi ? » murmura-t-elle, les mots s’échappant comme une prière. La réponse, implicite, était dans la maison elle-même : les murs, l’horloge, le lit où Charles dormait. Cette vie était la sienne, et le manoir n’était qu’un mirage. Le soir, lorsque Charles rentra, il trouva Emma dans le salon, fixant le feu qu’elle avait allumé. « Tu vas mieux ? » demanda-t-il, posant une main sur son épaule. Elle tressaillit, surprise par son contact. « Oui, un peu », mentit-elle, forçant un sourire. Il s’assit à ses côtés, racontant une anecdote sur un patient, mais Emma n’écoutait pas. Ses pensées revenaient sans cesse au vicomte, à son rire, à la valse. Charles, inconscient, lui proposa un dîner simple – du pain, du fromage, les restes d’un ragoût. Elle acquiesça, mais chaque bouchée lui coûtait un effort. Le fromage, fade, contrastait avec les sorbets du manoir ; le pain, sec, semblait moquer les pâtisseries aériennes. Après le repas, Charles s’endormit dans le fauteuil, un journal médical sur les genoux. Emma, seule avec ses pensées, monta dans la chambre. Elle ouvrit son carnet secret, caché sous la latte du plancher, et écrivit d’une main tremblante : Je ne peux pas oublier. Les lumières, la musique, les regards – c’était moi, la vraie moi. Cette maison n’est pas ma place. Les mots, hachés, reflétaient son tumulte intérieur. Elle referma le carnet, le regard fixé sur la fenêtre. Dehors, la nuit était noire, sans étoiles. Une résolution germait en elle, vague mais tenace : elle ne pouvait pas laisser cette soirée n’être qu’un souvenir. Elle devait trouver un moyen de revivre cette sensation, de faire de sa vie un roman. Mais comment ? La réponse, pour l’instant, lui échappait, perdue dans l’obscurité de Tôtes.
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