– Vous pouvez les garder, vos cinq cents louis ; ils vous font plus besoin qu’à moi !
Et certes, elle eût été bien embarrassée de justifier son singulier plaisir, et de donner un nom à tous les sentiments confus qui gonflaient son cœur intrépide. Mais à cet instant elle ne désira rien de plus que d’humilier son amant dans sa pauvreté, et le tenir à sa merci.
Avoir, une heure plus tôt, franchi la nuit d’un trait vers l’aventure, défié le jugement du monde entier, pour trouver au but, ô rage ! un autre rustre, un autre papa lapin ! Sa déception fut si forte, son mépris si prompt et si décisif qu’en vérité les événements qui vont suivre étaient déjà comme écrits en elle. Hasard, dit-on. Mais le hasard nous ressemble.
Qu’un niais s’étonne du brusque essor d’une volonté longtemps contenue, et qu’une dissimulation nécessaire, à peine consciente, a déjà marqué de cruauté, revanche ineffable du faible, éternelle surprise du fort, et piège toujours tendu ! Tel s’applique à suivre pas à pas, dans son capricieux détour, la passion, plus forte et plus insaisissable que l’éclair, qui se flatte d’être un observateur attentif, et ne connaît d’autrui, dans son miroir, que sa pauvre grimace solitaire ! Les sentiments les plus simples naissent et croissent dans une nuit jamais pénétrée, s’y confondent ou s’y repoussent selon de secrètes affinités, pareils à des nuages électriques, et nous ne saisissons à la surface des ténèbres que les brèves lueurs de forage inaccessible. C’est pourquoi les meilleures hypothèses psychologiques permettent peut-être de reconstituer le passé, mais non point de prédire l’avenir. Et, pareilles à beaucoup d’autres, elles dissimulent seulement à nos yeux un mystère dont l’idée seule accable l’esprit.
Après un dernier effort, la brise essoufflée s’était tue. Les bosquets de lauriers qui faisaient à la vieille maison une triple ceinture s’étaient depuis longtemps rendormis qu’au fond du parc les puissants arbres au feuillage noir, les pins de soixante pieds, frémissaient encore de la cime, en grondant comme des ours. La lumière de la lampe brillait plus fort, tiède, familiale, au bout de la table de noyer, avec un grésillement monotone. Et si près de la nuit, vue dans les vitres d’un noir opaque, l’air tiède et un peu lourd semblait doux à respirer.
– Tiens ! rage si tu veux, Mouchette, dit tranquillement le marquis ; tu ne me mettras pas en colère ce soir. Parole d’honneur ! c’est plaisir de te voir ci-dedans !
Il tassa les cendres de sa pipe d’un doigt minutieux, et reprit, mi-sérieux, mi-plaisant :
– On peut refuser cinq cents louis, mignonne. Mais on ne crache pas dans la main d’un pauvre diable qui offre loyalement le fond de sa bourse. De toi à moi, ce bout d’explication suffit. La misère ne me fait pas honte, petite…
Aux derniers mots, Germaine rougit.
– Je n’en ai pas honte non plus, fit-elle. Ai-je jamais rien demandé, d’abord ?
– Non pas… non pas… Mouchette. Mais Malorthy, ton père…
Il s’arrêta net, ayant parlé sans malice, en voyant trembler la bouche de sa maîtresse, et le cou précieux, gonflé d’un sanglot d’enfant.
– Hé bien quoi ! Malorthy, Malorthy ? Qu’est-ce que cela me fait à la fin ! C’est trop fort ! Il est faux que je t’aie dénoncé, c’est un mensonge ! Ah ! quand hier soir… devant moi… il a osé dire… J’étais folle de rage ! Tiens ! Je me serais enfoncé mes ciseaux dans la gorge, je me serais égorgée devant lui, exprès, sur la nappe ! Vous ne me connaissez pas, tous les deux. Va ! les malheurs ne font que commencer !
Elle tâchait d’enfler sa voix frêle, frappant du poing sur la table, à petits coups secs et répétés, un peu risible dans sa colère, avec ce rien d’emphase dont les plus sincères des femmes s’étourdissent, avant d’oser prendre parti.
Cadignan, sans l’interrompre, l’admirait au contraire pour la première fois. Un autre sentiment que le désir, une espèce de sympathie paternelle jamais éprouvée jusqu’alors, l’inclinait vers l’enfant révoltée, plus âpre et plus fière que lui, son compagnon féminin… Quoi !… Peut-être un jour ?… Il la regarda bien en face, et sourit. Mais elle se crut bravée.
– J’ai tort de me fâcher, dit-elle froidement. Cela devait être. Oui, j’aurais fini par mourir dans leur maison de briques et leur jardin de poupée… Mais vous, Cadignan (lui jetant son nom comme un défi), je vous aurais cru un autre homme.
Elle se raidissait pour achever la phrase avant que sa voix ne se brisât. Si hardie et confiante qu’elle s’efforçât de paraître, elle ne voyait depuis un moment nulle autre issue que la trappe du logis paternel, bientôt retombée, l’inévitable souricière qu’elle avait fuie deux heures plus tôt, dans un délire d’espérance. « Il m’a déçue », songeait-elle. Mais en conscience, elle n’eût su dire comment ni pourquoi. Déjà la maîtresse et l’amant, encore face à face, ne se reconnaissent plus. Le bonhomme à son déclin croit faire assez en payant naïvement des félicités bourgeoises d’un dernier écu que la petite sauvage eût plus détesté que la misère et la honte… Qu’était-elle venue demander, à travers cette première libre nuit, à ce gaillard déjà bedonnant qui ne tenait que de sa race paysanne et militaire une énergie toute physique, et comme une espèce de grossière dignité ? Elle s’était échappée, voilà tout ; elle frémissait de se sentir libre. Elle avait couru à lui comme au vice, à l’illusion longtemps caressée de faire une fois le pas décisif, de se perdre pour tout de bon. Tel livre, telle mauvaise pensée, telle image entrevue les yeux clos, au ronron du poêle, les mains jointes sur l’ouvrage oublié, se représentaient tout à coup à son souvenir, avec une affreuse ironie. Le scandale qu’elle avait rêvé, un scandale à faire tourner les têtes, était ramené tout doucement aux proportions d’un coup de tête d’écolière. Le retour au logis, l’accouchement discret, des mois de solitude, l’honneur retrouvé au bras d’un s*t…, et des années, des années encore, toutes grises, au milieu d’un peuple de marmots, elle vit cela dans un éclair et gémit.
Hélas ! comme un enfant, parti le matin pour découvrir un nouveau monde, fait le tour du potager, et se retrouve auprès du puits, ayant vu périr son premier rêve, ainsi n’avait-elle fait que ce petit pas inutile hors de la route commune. « Rien n’est changé, murmurait-elle, rien de nouveau… » Mais contre l’évidence, une voix intérieure, mille fois plus nette et plus sûre, témoignait de l’écroulement du passé, d’un vaste horizon découvert, de quelque chose de délicieusement inattendu, d’une heure irréparablement sonnée. À travers son bruyant désespoir, elle sentait monter la grande joie silencieuse, pareille à un pressentiment. Qu’elle trouvât quelque part, ici ou là, un asile, qu’importe ! Qu’importe un asile à qui sut franchir une fois le seuil familier et trouve la porte à refermer derrière soi si légère ? Ce débauché de marquis craignait l’opinion du bourg, qu’elle affectait de braver ? Tant pis ! Elle n’en sentait pas moins sa propre force, en ayant trouvé la mesure dans la faiblesse d’autrui. Dès ce moment, son proche destin se pouvait lire au fond de ses yeux insolents.
Ils s’étaient tu tous les deux. Au milieu de la haute fenêtre sans rideaux la lune apparut tout à coup, à travers la vitre, nue, immobile, toute vivante et si proche qu’on eût voulu entendre le frémissement de sa lumière blonde.
Alors, par une plaisante rencontre, la même question posée quelques heures plus tôt par Malorthy se retrouva sur les lèvres de Cadignan :
– À toi de proposer, Mouchette.
Mais, comme elle l’interrogeait d’un battement de ses paupières, sans parler :
– Demande hardiment, fit-il.
– Emmène-moi, dit-elle.
Elle ajouta, après l’avoir mesuré des yeux, pesé, évalué au plus juste, absolument comme une ménagère fait d’un poulet :
– À Paris… n’importe où !
– Ne parlons pas de ça encore, veux-tu ? Ni oui, ni non… Tes couches faites ; le moutard au monde…
Déjà elle se dressait à demi, la bouche ouverte, avec un geste de surprise d’une vraisemblance parfaite, irrésistible :
– Tes couches ? Le moutard ?…
Alors elle éclata de rire, les deux mains pressées sur sa gorge nue, le col renversé en arrière, s’enivrant de son défi sonore, jetant aux quatre coins de la vieille salle, comme un cri de guerre, la seule note de cristal.
Le visage de Cadignan s’empourpra. Toujours riant, elle dit, essoufflée :
– Mon père s’est moqué de vous… L’avez-vous cru ?
L’audace du mensonge éloignait tout soupçon. L’invraisemblable se passe de preuves. Le marquis ne douta pas qu’elle eût dit vrai. D’ailleurs la colère l’étranglait.
– Tais-toi ! s’écria-t-il en frappant du poing sur la table.
Mais elle riait encore à coups mesurés, prudemment, les paupières mi-closes, ses deux petits pieds rassemblés sous sa chaise, prête à s’échapper d’un bond.
– Tonnerre de nom d’un chien ! Tonnerre ! répétait la pauvre dupe, secouant la banderille invisible.
Un moment son regard rencontra celui de sa maîtresse, et tout de même il flaira le piège.
– Nous verrons bien qui dit vrai, conclut-il, bourru. Si ton benêt de père s’est moqué de moi, je lui casse les reins ! Et maintenant, la paix !
Mais elle ne désirait que le voir bien en face, l’épier sous ses longs cils, jouir de sa confusion, toute pâle de se sentir si dangereuse et si rusée, aussi forte qu’un homme.
Une minute, il tira nerveusement sa moustache, songeant : « L’histoire est singulière… lequel me trompe ?… » D’ailleurs, jamais parole menteuse ne fut si aisément proférée, plus librement, sans y songer, pareille à un geste de défense, aussi spontanée qu’un cri.
– Grosse ou non, je ne me dédis pas, Mouchette, dit-il enfin… Sitôt la bicoque vendue, je trouverai bien un coin pour deux, une maison de garde-chasse, à mi-chemin de la rivière et du bois, où vivre tranquille. Et mille noms d’une pipe, le mariage est peut-être au bout…
Le bonhomme s’attendrissait ; elle répondit tranquillement :
– Allons-nous-en demain ?
– Oh ! la sotte, s’écria-t-il, vraiment ému. Tu parles de ça, ma parole ! comme un dimanche soir d’un tour en ville… Tu es mineure, Mouchette, et la loi ne badine pas.
Aux trois quarts sincère, mais de trop vieille race paysanne pour s’engager imprudemment, il attendait un cri de joie, une étreinte, des larmes, enfin la scène émouvante qui l’eût tiré d’embarras. Mais la rusée le laissait dire, dans un silence moqueur.
– Oh ! fit-elle, je n’attendrai pas si longtemps une maison de garde-chasse… à mon âge ! Une belle mine que je ferais entre votre rivière et votre bois ?… Si personne ne veut plus de moi, je vais peut-être me gêner ?
– Ça pourrait peut-être mal finir, riposta dédaigneusement le marquis.
– Je me moque bien de finir, s’écria-t-elle en battant des mains… Et d’ailleurs, j’ai mon idée… moi.
Mais, Cadignan ayant seulement haussé les épaules, elle continua, piquée au vif :
– Un amant tout trouvé…
– Peut-on savoir ?
– Qui ne me refusera rien, celui-là, et riche…
– Et jeune ?
– Plus que vous… Allez ! toujours assez jeune pour devenir blanc comme la nappe, si je le touche seulement du pied sous la table, là !
– Voyez-vous…
– Un homme instruit, savant même…
– J’y suis !… député…
– Tu l’as dit ! s’écria-t-elle toute rose, et le regard anxieux.
Elle attendait un éclat, mais il se contenta de répondre, en secouant sa pipe :
– Grand bien te fasse ! Un beau parti, père de deux enfants, et mari d’une femme long-jointée, qui le surveille de près…
Cependant, sa voix tremblait… Le persiflage ne trompa point la prudente petite fille, qui suivait tous ses mouvements d’un œil attentif – mesurant la largeur de la table qui la séparait de son amant – son cœur battant bien fort, et les paumes moites et glacées. Mais elle se sentait légère comme une biche.
Certes, Cadignan eût fait bon marché jadis d’une maîtresse ou deux. La veille encore, il avait été plus sensible à la honte d’être pris en flagrant délit de mensonge par un ridicule adversaire qu’à la crainte de perdre une Mouchette blonde. Il ne doutait point non plus qu’elle l’eût livré et, dans son égoïsme ingénu, il lui reprochait cette faiblesse comme un crime, et ne l’avait point pardonnée. Toutefois le nom de l’homme qu’il haïssait le plus, d’une solide haine de rustre, l’avait remué jusqu’au fond.
– Pour une gamine, dit-il, tu ne te laisses pas prendre sans vert… Bon sang ne peut mentir, après tout. Le papa vend de la mauvaise bière, et la fille… On vend ce qu’on a.
Elle essaya de secouer la tête d’un air de bravade ; mais encore mal aguerrie, l’ignoble injure, frappée de près, la fit un instant plier : elle sanglota.
– Tu en entendras bien d’autres, si tu vis longtemps, continua paisiblement le marquis. La maîtresse de Gallet !… À la barbe du papa, sans doute ?
– À Paris, quand je voudrai, bégaya-t-elle à travers ses larmes… oui ! à Paris. Les dix petites griffes grinçaient sur la table, où elle appuyait ses mains. La rumeur des idées dans sa cervelle l’étourdissait ; mille mensonges, une infinité de mensonges y bourdonnaient comme une ruche. Les projets les plus divers, tous bizarres, aussitôt dissipés que formés, y déroulaient leur chaîne interminable, comme dans la succession d’un rêve. De l’activité de tous les sens jaillissait une confiance inexprimable, pareille à une effusion de la vie. Une minute, les limites mêmes du temps et de l’espace parurent s’abaisser devant elle, et les aiguilles de l’horloge coururent aussi vite que sa jeune audace… N’ayant jamais connu d’autre contrainte qu’un puéril système d’habitudes et de préjugés, n’imaginant pas d’autre sanction que le jugement d’autrui, elle ne voyait pas de bornes au merveilleux rivage où elle abordait en naufragée. Si longtemps qu’on en ait goûté la délectation amère et douce, la mauvaise pensée n’est point capable d’émousser par avance l’affreuse joie du mal enfin saisi, possédé – d’une première révolte pareille à une seconde naissance. Car le vice pousse au cœur une racine lente et profonde, mais la belle fleur pleine de venin n’a son grand éclat qu’un seul jour.
– À Paris ? dit Cadignan.
Elle vit bien qu’il brûlait de pousser plus avant l’interrogatoire, sans l’oser.
– À Paris, répéta-t-elle, les joues encore luisantes, et les yeux secs. Oui… à Paris, chez moi – une jolie chambre – et libre… Tous ces messieurs députés ont ainsi leurs amies, ajouta-t-elle avec une gravité imperturbable… c’est connu… Est-ce qu’ils ne la font pas, eux, la loi ? Entre nous deux, allez, la chose est entendue…, et depuis longtemps !
Il est vrai que le triste législateur de Campagne, dont une mauvaise bile travaillait la moelle, et qu’une femme austère, elle-même dévorée d’envie, épuisait sans l’assouvir, avait manifesté plus d’une fois, à la fille du brasseur, ces sentiments paternels sur le véritable sens desquels une fille avisée ne se trompe pas. C’était tout… Mais, sur ce pauvre thème, la perfide Mouchette se sentait de force à mentir jusqu’à l’aube. Chaque mensonge était un nouveau délice dont sa gorge était resserrée comme d’une caresse ; elle eût menti cette nuit sous les injures, sous les coups, au péril même de sa vie ; elle eût menti pour mentir. Elle se souvint plus tard de cet étrange accès comme de la plus folle dépense qu’elle eût jamais faite d’elle-même, un cauchemar voluptueux.
« Pourquoi pas ? » pensait Cadignan.
– « Voyez-vous, cette niaise, conclut-il tout haut, la voyez-vous qui croit sur parole un Jean-foutre de renégat, un marchand de phrases, la pire espèce d’arlequin ! Il en fera de toi comme de ses électeurs, ma fille ! Bonne amie d’un député, fichtre !
– Riez toujours, dit Mouchette, on a vu pis. »
Le nez du rustre, ordinairement rose et jovial, était plus blême que ses joues. Un moment, remâchant sa colère, il marcha de long en large, les deux mains dans son ample vareuse de velours ; puis il fit quelques pas vers sa maîtresse attentive qui, pour l’éviter, tournant à gauche, laissa prudemment la table entre elle et son dangereux adversaire. Mais il passa les yeux baissés, alla droit vers la porte, la ferma, et mit la clef dans sa poche.
Puis il regagna son fauteuil, et dit sèchement :
– Ne m’échauffe plus les oreilles, fillette. Tu l’as voulu ; je te garde ici jusqu’à demain, pour rien, pour le plaisir… C’est à mon risque. Et maintenant sois sage, et réponds-moi, si tu peux. Des blagues, tout ça ?
Elle était elle-même aussi pâle que son petit col. Elle répondit : « Non ! » les dents jointes.
– Allons ! reprit-il… veux-tu me faire croire ?…
– Il est mon amant, là !
Elle se délivrait de ce nouveau mensonge, ainsi qu’on crache une liqueur âpre et brûlante. Et quand elle n’entendit plus l’écho de sa propre voix, elle sentit son cœur défaillir, comme à la descente de l’escarpolette. Pour un peu, son accent l’eût trompée elle-même et, tandis qu’elle jetait au marquis ce mot d’amant, elle croisa les deux bras sur les seins, d’un geste à la fois naïf et pervers, comme si ces deux syllabes magiques l’eussent dépouillée, montrée nue.
– Nom de Dieu ! s’écria Cadignan.
Il s’était levé d’un bond, et si vite que le premier élan de la pauvrette, mal calculé, la porta presque dans ses bras. Ils se rencontrèrent au coin de la salle, et restèrent un moment face à face, sans rien dire.
Déjà elle échappait, sautait sur une chaise qui s’effondrait, puis de là sur la table ; mais ses hauts talons glissèrent sur le noyer ciré ; en vain elle étendit les mains. Celles du marquis l’avaient saisie à la taille, la tiraient vivement en arrière. La violence du choc l’étourdit ; le gros homme l’emportait comme une proie. Elle se sentit rudement jetée sur le canapé de cuir. Puis une minute encore elle ne vit plus que deux yeux d’abord féroces, où peu à peu montait l’angoisse, puis la honte.
……………
De nouveau, elle était libre ; debout, en pleine lumière, les cheveux dénoués, un pli de sa robe découvrant son bas noir, cherchant en vain du regard le maître détesté. Mais elle distinguait à peine un grand trou d’ombre et le reflet de la lampe sur le mur, aveuglée par une rage inouïe, souffrant dans son orgueil plus que dans un membre blessé, d’une souffrance physique, aiguë, intolérable… Lorsqu’elle l’aperçut enfin, le sang rentra comme à flots dans son cœur.
– Allons ! Mouchette, allons ! disait le bonhomme inquiet.
Parlant toujours, il s’approchait à petits pas, les bras tendus, cherchant à la reprendre, sans violence ainsi qu’il eût fait d’un de ses farouches oiseaux. Mais cette fois elle échappa.
– Qu’est-ce qui te prend, Mouchette ? répétait Cadignan, d’une voix mal assurée.
Elle l’épiait de loin, sa jolie bouche déformée par un rictus sournois. « Rêve-t-elle ? » pensait-il encore… Car ayant cédé à un de ces emportements de colère, d’où naît soudain le désir, il se sentait moins de remords que de confusion, n’ayant jamais beaucoup plus épargné ses maîtresses qu’un loyal compagnon qui tient sa partie dans un jeu brutal. Il ne la reconnaissait plus.
– Répondras-tu ! s’écria-t-il, exaspéré par son silence.
Mais elle reculait devant lui, à pas lents. Comme elle fuyait vers la porte, il essaya de lui barrer la route en poussant son fauteuil à travers l’étroit passage, mais elle évita l’obstacle d’un saut léger, avec un cri de frayeur si vive qu’il en demeura sur place, haletant. Une seconde plus tard, alors qu’il se retournait pour la suivre, il la vit dans un éclair, à l’autre extrémité de la salle, dressée sur la pointe de ses petits pieds, s’efforçant d’atteindre quelque chose au mur, de ses bras tendus.
– Hé là ! à bas les pattes ! enragée !
En deux bonds il l’eût sans doute rejointe et désarmée, mais une fausse honte le retint. Il s’approchait d’elle sans hâte et du pas d’un homme qu’on n’arrêtera pas aisément. Car il voyait son propre hammerless – un magnifique Anson – entre les mains de sa maîtresse.
– Essaie voir ! disait-il en avançant toujours et comme on menace un chien dangereux.
La folle Mouchette ne répondit que par une espèce de gémissement de terreur et de colère ; en même temps elle levait l’arme à bout de bras.
– Imbécile ! il est chargé ! voulut-il dire encore… Mais le dernier mot fut comme écrasé sur ses lèvres par l’explosion. La charge l’avait atteint sous le menton, faisant voler la mâchoire en éclats. Le coup avait été tiré de si près que la bourre de feutre suiffée traversa le cou de part en part, et fut retrouvée dans sa cravate.
Mouchette ouvrit la fenêtre et disparut.