Chapitre 5

1169 Mots
Dalia se rappelait les journaux du soir qui, semaine après semaine, exposaient au grand jour les liaisons de Leonard Warren, leur père. Les présentateurs en parlaient comme d’un rendez-vous régulier, un feuilleton dont le pays entier connaissait les rebondissements. Elle en éprouvait une honte sourde. Jamais elle n’avait trouvé le courage de l’affronter. Elle s’était contentée d’espérer, en silence, que sa mère finirait par partir. Clare l’avait fait. Un matin, elle avait quitté Leonard et s’était réfugiée avec ses enfants dans l’ancienne maison familiale. Il avait fini par la rejoindre. À genoux, presque, il avait supplié, juré qu’il changerait, qu’il mettrait un terme à ses aventures. Quelques mois plus tard, les promesses s’étaient évaporées comme toujours. Malgré tout, Dalia n’a jamais douté d’une chose : son père aimait ses enfants. Ils représentaient son seul point fixe dans un monde d’illusions, de mondanités et de scandales. Avec Clare, en revanche, tout s’était lentement délité. Épuisée par les humiliations, elle avait cessé de lutter, choisissant l’indifférence plutôt que l’affrontement permanent. Leonard Warren n’était pas un homme quelconque. Analyste financier reconnu, il avait bâti sa richesse à force de calculs précis et d’audace maîtrisée. Il savait anticiper, flairer les opportunités, transformer les risques en gains spectaculaires. Jusqu’au jour où son instinct l’abandonna. Il céda ses parts trop tard, à la veille d’un effondrement brutal. Une guerre éclatait, et la bourse s’écroula en quelques heures. Les chiffres dégringolaient, les pertes s’additionnaient. En une seule journée, quinze pour cent partirent en fumée. Ce fut une catastrophe. Pour Dalia, ce moment marqua un point de non-retour. Affolés, les autres investisseurs se mirent à vendre dans la panique. Deux jours de chaos suivirent, au terme desquels Leonard fut désigné comme l’un des responsables de la débâcle. Les actions qu’il avait liquidées appartenaient à Gayle Stevenson, homme d’affaires redouté et figure politique influente. Personne ne connaissait réellement l’origine de la fortune des Stevenson ; on murmurait qu’elle s’était construite sur plusieurs générations. Pour Gayle, la chute des marchés n’était qu’un contretemps, mais il n’ignora pas l’affaire. Quant à la somme encaissée par Leonard, elle resta floue : on savait seulement qu’elle avait suffi à le projeter sous les projecteurs. À partir de là, il n’y eut plus de marche arrière. À cette époque, Leonard venait d’épouser Clare, issue d’un milieu privilégié, fille d’un politicien respecté. Leur mariage reposait autant sur l’attachement que sur les intérêts communs. Les débuts furent paisibles, presque heureux, jusqu’à ce que Leonard s’ennuie et enchaîne les tromperies. Les coups portés à répétition finirent par briser Clare, fragilisant un corps déjà délicat. La tragédie survient toujours sans prévenir. Deux semaines avant son dix-septième anniversaire, Dalia rentra chez elle après un mois de compétitions préparatoires. Elle devait bientôt participer aux championnats nationaux. Son père lui avait écrit : sa mère était gravement malade. Clare présentait des symptômes d’empoisonnement. Les médecins étaient désemparés : aucun aliment suspect, aucune trace évidente. Les examens restaient sans réponse. Puis, soudainement, une crise cardiaque la plongea dans le coma. Les caméras de surveillance furent examinées minute par minute. Rien. Tout donnait l’impression d’un crime invisible, exécuté avec une méthode indétectable. Les investigations se multiplièrent, sans résultat. Trois jours plus tard, Clare mourut. Dalia s’effondra. Sa mère était la seule à qui elle se confiait vraiment. Sa disparition la laissa vide, coupée du monde. Un mois passa. Une autre femme franchit le seuil de la maison : Helena. Le majordome confia à Dalia qu’elle voyait Leonard depuis plus d’un an. Ancienne mannequin d’Hollywood, belle et sûre d’elle, elle s’installa avec une assurance qui irrita immédiatement Dalia. Peu après, son neveu Jason, à peine sorti de l’adolescence, vint vivre sous le même toit. Dalia se méfia dès le premier regard. Helena, elle, s’acharnait à créer une proximité forcée, allant jusqu’à suggérer à Leonard que Jason ferait un époux idéal pour sa fille. Dalia les exécrait tous les deux. Elle ignorait Jason malgré ses avances déplacées et ne comprenait pas ce que son père trouvait à Helena. Jason supportait mal le rejet. Il cherchait constamment à se mettre en avant, avide de regards. Helena organisa une réception fastueuse pour l’exposer au monde. Journalistes conviés, caméras prêtes. Leonard obligea Dalia à y assister. Pour ne pas attirer l’attention, elle opta pour une robe noire sobre. Au fil de la soirée, Jason, déjà ivre, se mit à draguer sans retenue la fille d’un industriel influent. La scène attira rapidement les objectifs. Tandis que Leonard et Helena s’entretenaient plus loin, Dalia remarqua l’agitation. Elle fit immédiatement intervenir la sécurité pour éloigner les photographes. Puis elle s’approcha de Jason, le visage fermé. — Arrête ça, murmura-t-elle. Les caméras sont déjà braquées sur toi. Chancelant, il ricana. — Occupe-toi de tes affaires. Tu serais jalouse ? Elle est mieux mise que toi… et nettement plus jolie. Il la scruta avant d’éclater de rire. — Toujours la même : une fille sans éclat qui rêve qu’on la remarque. La colère lui serra la poitrine, mais elle se contint. Jason poursuivit, provocateur. — Ou peut-être que tu veux que je m’intéresse à toi ? Dalia prit une inspiration et répondit calmement : — Regarde autour de toi. Ici, tout le monde sait qui je suis. Toi, en revanche, qui te connaît ? Celui qui mendie l’attention, c’est toi. Elle s’éloigna, puis ajouta sans se retourner : — Ce n’est pas moi qui la cherche. Elle vient toute seule. Fou de rage, Jason tenta de se ruer sur elle. Les agents l’arrêtèrent aussitôt et l’entraînèrent hors de la salle. Dès lors, une hostilité ouverte s’installa entre eux. À chaque provocation, Dalia trouvait la réplique qui le faisait taire. Helena, de son côté, conservait son sourire impeccable. Elle parlait avec douceur, trop parfaite pour être honnête. Dalia voyait clair dans son jeu : une femme calculatrice, dangereusement habile. Elle choisit donc la distance, une courtoisie glaciale, lourde d’un malaise constant. Lorsqu’elle tenta de se confier à sa grand-mère Lily, celle-ci refusa de l’entendre. Depuis toujours, Lily se montrait froide avec elle. Elle n’avait jamais accepté Clare, et la ressemblance frappante de Dalia avec sa mère nourrissait son mépris. Avide de contrôle, Lily avait vu en Clare une rivale, une menace pour son influence. Malgré son opposition, Leonard s’était marié. Dès le début, Lily s’acharna à rendre la vie de Clare insupportable : humiliations publiques, places reléguées lors des réceptions, rappels constants de la hiérarchie. Elle fit venir sa propre fille, Anne, et le mari de celle-ci, pour partager la gestion des affaires de Leonard. Après la mort de Clare, Lily ne chercha aucune explication. Elle prit Calyope sous son aile et laissa Dalia se débrouiller seule. Pas totalement livrée à elle-même — la maison débordait de personnel — mais isolée, tenue à l’écart. Le majordome veillait discrètement sur elle, écœuré par la dureté de Lily. Anne, indifférente, ne s’intéressait qu’à la fortune de son frère et à la présence d’Helena. Ainsi fonctionnait la demeure Stevenson : éclatante en apparence, mais minée de l’intérieur par les rancœurs, les jalousies et des sourires mensongers.
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