Chapitre 2-1

2104 Mots
Chapitre 2 * 1 * Christina Polak triture le crucifix suspendu à son cou. Le frottement du cuir du bustier sur le métal est léger, mais il est suffisamment audible pour être agaçant. Son enfant est installé sur un de ses genoux, la tête soutenue par un bras couvert jusqu’au coude d’une mitaine en résille noire. La petite Mila a de grands yeux bleus ; elle semble les avoir hérités de sa mère. Ce sont deux globes qui lui mangent le visage, comme ceux des personnages de manga. Ils pétillent de curiosité, tandis qu’elle dévisage l’inspecteur Baranowski. Un doudou est accroché à son poignet, un carré de tissu flanqué d’une croix dorée en plein milieu. De temps en temps, elle le porte à sa bouche. Le policier est mal à l’aise. Il tapote son stylo sur le coin d’une pochette cartonnée. L’homme est bourru. Il n’a pas l’habitude avec les enfants, et il a conscience de marcher sur des œufs avec cette femme accoutrée en pin-up gothique. Il ouvre la pochette, et extrait un formulaire intitulé « Disparition inquiétante ». — Madame Polakova, merci d’avoir accepté de venir à mon bureau. Savez-vous où se trouve votre mari en ce moment ? Les yeux bleus soulignés de Kohl s’agrandissent. — Je le sais, bien sûr ! Dans le château de Bezděz, juste à côté de Mlada Boleslav. Wincenty est figurant dans un film. Mais que se passe-t-il ? Il est arrivé quelque chose ? C’est ça ? Moue rassurante. — Non, non… Juste quelques questions, s’il vous plaît, Madame Polakova. Un film ? Et un film de quel genre, dites-moi ? — Euh… Du genre gore. Avec des explosions d’hémoglobine, et des cris à glacer le sang. Vous voyez le tableau ? Wincenty aime bien ça, et moi aussi, d’ailleurs. Et c’est plutôt bien payé. Les productions SCORPIO sont de vrais pros. Il pose une photo devant lui, bien en vue. Intriguée, Christina Polakova se lève de son fauteuil. Elle est très grande, et sans doute très mince sous le manteau de cuir qui tombe sur ses talons compensés. Elle pose une main sur le bureau, et se penche vers le cliché. Le crucifix fait un bruit mat sur le bois de la table. — Dans ce genre-là, donc… C’est un très gros plan. Elle allonge le bras, effleure de l’index le visage ensanglanté de l’acteur. Il regarde avec terreur un objet pointu braqué à quelques centimètres de son visage. — Oui, tout à fait ! Mais c’est Wincenty ! Plutôt réussie cette prise ! Il en a d’autres dans son book, mais celle-là est meilleure. On la mettra en page de garde. Très réaliste, vous ne trouvez pas ? Elle a été prise à Bezděz ? Raclement de gorge. — Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois ? Clignements de paupières. Frémissement des lèvres peintes en noir. — En début de semaine, juste avant qu’il ne parte sur le tournage, mais je lui ai parlé avant-hier. Que se passe-t-il, inspecteur ? Vous m’inquiétez… La petite fille fronce les sourcils. Elle se tourne vers sa mère, puis vers l’inspecteur. — À mon avis, vous ne devriez pas, mais ce n’est pas l’avis de votre famille, en France. Et je compte bien les rassurer. Elle se rassoit. La voix monte dans les aigus. — Quoi ? Ric ? Et sa mère ? Mais pourquoi ? — Calmez-vous, Madame, et asseyez-vous, s’il vous plaît. Ric partage mon point de vue, mais sa mère insiste lourdement. Vous deviez passer les fêtes de Pâques chez eux, je crois… Une habitude de longue date, n’est-ce pas ? Elle lève les yeux au ciel. Ton railleur. — Eh alors ? Wincenty a du travail, et moi aussi. On aurait dû lui envoyer un mot d’excuse, peut-être ? C’est ça ? Rire bon enfant. — Vous savez, les vieilles personnes ont vite fait de dramatiser quand on rompt leurs habitudes. Ric Polak est un ami de longue date, et je lui rends un petit service en rassurant tout le monde. J’ai juste besoin de faire quelques vérifications. En ce moment, on peut donc rencontrer votre mari sur un plateau de tournage, dans le château de Bezděz, si j’ai bien compris. C’est ça ? Moue dépitée. — Franchement, vous n’avez rien d’autre à faire ? Oui ! Le tournage doit se terminer ce matin. À mon avis, à cette heure, il se prépare à aller à Prague avec toute l’équipe projet. C’est l’habitude avec les productions SCORPIO. Le policier griffonne quelques mots sur un carnet. Il poursuit avec une voix détachée. — Et qu’est-ce qu’ils font sur Prague ? — Une projection des prises, et un premier bilan avant montage, mais pour tout vous dire, c’est un peu un prétexte. Ben oui. Souvent les réalisateurs n’en font qu’à leur tête. L’avis des comédiens, ils s’en foutent, et personne n’est dupe ! Ce que tout le monde attend, c’est ce qui suit. Une petite fête. Histoire de décompresser. — C’est-à-dire ? Elle croise les bras sur sa poitrine. Le crucifix disparaît derrière le cuir noir. — Bar, pub, disco, vous voyez le genre… Surtout des endroits de mecs, en fait. Les actrices y sont rarement invitées. Et quand elles le sont, elles préfèrent décliner, histoire de ne pas endosser le rôle de la p**e de service. Le monde du gore est assez macho. Baranowski glisse sur un ton neutre. — Votre mari fréquente des lieux permissifs sans votre présence, et ça ne vous gêne pas ? Haussement d’épaules. — Notre couple est libre ! Avec une seule contrainte : ne pas ramener à la maison une saloperie qui va contaminer l’autre. Eh alors ? Je vous choque ? L’enfant rit en battant l’air de ses bras. Le policier repose son stylo avec détermination. — Pas du tout ! Vous êtes libre de gérer votre couple comme vous l’entendez. En tout cas, l’absence de votre mari ne vous perturbe pas, et c’est une excellente chose. Pour ma part, je vais en rester là, mais s’il vous plaît, appelez votre famille en France pour la rassurer. D’accord ? Christina Polakova hoche la tête avec conviction. — Bien sûr, bien sûr… Wincenty rentrera demain, avec une belle gueule de bois, c’est sûr. Mais même en vrac, je lui demanderai d’appeler. Elle se penche vers le bureau, et saisit le cliché à deux mains. Claquement de langue admiratif. — C’est du super travail de maquillage. Vraiment ! Ils ont bien dû s’amuser à Bezděz. * 2 * Jaro ralentit sa foulée, le souffle court. Il a atteint le parking du château de Bezděz ; les semelles des baskets martèlent le bitume. Il fait chaud et l’atmosphère est électrique. Son maillot est trempé de sueur. L’ascension par les petites rues de la ville a été éprouvante. C’est inhabituel. Peut-être à cause du temps, se dit-il… D’ordinaire le fringant sexagénaire grimpe avec souplesse jusqu’à la tour principale, sans arrêt, et il engage aussitôt une série d’exercices de musculation sur un des murets longeant l’abbaye. Les pierres y sont branlantes, et l’endroit est dangereux. Un faux mouvement, et c’est le plongeon dans le vide. Qu’importe ! Il connaît, et il est confiant… Et par-dessus tout, il aime jouir de la vue offerte sur une grande partie de la Bohême, un horizon sans fin. Et bien sûr, ce spectacle se mérite ! Il cligne une paupière, et essuie une goutte de pluie sur son visage. Zut ! Aujourd’hui, il ne faudra pas s’attarder longtemps là-haut ; la pluie va rendre la séance moins agréable ! Coup d’œil panoramique. Le parking est presque désert, à part la fourgonnette de la taverne, fidèle à sa place, garée à la diable devant l’abribus. Hier, elle était moins seule ! Le périmètre bétonné était entièrement occupé par des camions et des voitures, une équipe de tournage venant de Prague, lui a expliqué Karel, le patron de la taverne d’en face. Le coureur s’est dépêché de fuir cette agitation, et il a bifurqué vers Ralsko. Le circuit est peu trop plat à son goût, mais il lui a assuré la tranquillité qu’il recherche. En effet, Jaro aime être seul, et particulièrement quand il aborde les ruines de Bezděz, l’ancienne demeure de Venceslas II, le taciturne roi de Bohême. À présent, il est temps d’y aller ! Le coureur se concentre, inspire de longues goulées. Il lève le nez en l’air. Là-haut, la tour principale du château se détache de son écrin végétal, majestueuse, comme toujours. Au-dessus, le ciel s’est assombri ; vers l’Est le tonnerre gronde. Il évalue la distance. L’orage sera sur lui dans une vingtaine de minutes, largement suffisant pour terminer son parcours jusqu’au plus haut point du château. Il souffle un grand coup, et s’élance avec détermination. La pente est rude, mais il tient un bon rythme. Il garde les yeux baissés quelques mètres devant lui. Le terrain est inégal, et il est attentif à poser ses pointes avec précision. Une entorse est si vite arrivée… Il rejoint en ahanant la première arche. Soudain, il ralentit, perplexe. Dans l’ombre de la ruine, les pierres qui jalonnent le chemin ont un aspect inhabituel. Parmi les vieux rocs arrondis par des siècles d’intempéries il discerne des angles droits. Il s’approche avec prudence. Des pierres aux rebords saillants émergent du sol ! Il y a de quoi se blesser sérieusement les chevilles ! Jaro s’arrête à l’aplomb du mur en ruine, et s’accroupit. Il passe l’index sur le bord d’un de ces curieux blocs. Aïe ! Il chute en arrière, en se tenant la main. Quelques gouttes de sang perlent sur une phalange. Bigre ! Cette satanée pierre coupe comme un rasoir ! Il lève la tête. Sous l’ogive de l’arche, des blocs manquent, sans doute ceux qui jonchent le sol à ses pieds. Ils ne sont pas très lourds. Du bout de sa basket, il les repousse hors du chemin. Il faudra qu’il prévienne le gardien. La ville doit sécuriser les lieux, sinon il faudra songer sérieusement à changer son parcours de course. Devant lui, la tour domine l’horizon. Au-dessus, le ciel est devenu complètement gris. Les nuages sont chargés de pluie. Les roulements de tonnerre se rapprochent. Zut ! L’orage arrive plus vite que prévu. Jaro tend l’oreille. Des martèlements discrets commencent à le cerner. Leur écho est cristallin, et plutôt agréable. Les premières gouttes s’écrasent sur son visage. Il apprécie ce moment de fraîcheur. La pluie prend possession des lieux, et la transformation est étonnante. Le coureur fait lentement un tour sur lui-même, hypnotisé par la mutation de l’environnement. Le tressaillement des feuilles le fascine, comme si la forêt tremblait d’excitation. L’eau imbibe le sol, et le chemin prend une teinte ocre, intense. À ses pieds, un filet coule entre deux pierres ; il vient lécher les semelles des baskets, comme une langue de sang. Jaro sourit. De là-haut, ce spectacle doit être magnifique, un paysage à la Gustave Doré ! Sûrement ! Il tend le bras, et s’assure que son smartphone est correctement fixé à son biceps. C’est parfait ! Il imagine déjà les superbes clichés qu’il pourra ramener. Il reprend sa progression. À la hauteur de la niche votive, un détail accroche son attention, une lumière, et une odeur douceâtre. Oups ! Son pied glisse, et il se rétablit in extremis. Il s’arrête. Une bougie écarlate éclaire la Vierge en marbre blanc. Il est souvent passé devant cette construction à flanc de falaise, et ce n’est pas la première fois qu’il y voit briller une bougie, mais cette fois, il y a quelque chose d’insolite. Il s’approche… Une série d’éclairs lézarde le ciel, et un craquement sourd déchire l’atmosphère. L’espace d’une seconde, l’orage offre un éclairage cru sur la niche. Stupéfaction ! La Vierge a été profanée ! La statue est couverte de graffitis obscènes, et une pellicule en caoutchouc transparent coiffe sa tête, comme une sorte de bonnet. Il s’agit vraisemblablement d’un préservatif. Jaro dégage son smartphone de son brassard. Il est athée, mais ce genre de spectacle le révulse. Il compte bien montrer ça au gardien ! Il active le flash automatique, et prend la pose. Clic ! Tiens… C’est étrange… Il lui a semblé voir une forme ramassée derrière la Vierge, un monticule indistinct, pas plus gros qu’un poing. Il veut vérifier ! Il enclenche la lampe torche de son téléphone, et dirige le faisceau vers le fond. Il joue des épaules, modifie ses appuis, mais les montants couverts de mousse le gênent ; il doit encore se rapprocher. Il se penche. Les relents douceâtres deviennent entêtants. C’est l’origine, sans aucun doute ! Il allonge le bras, dirige l’appareil vers la forme. C’est une boule de poils, avec une queue annelée, une sorte de rat ! La bête frémit, et une tête émerge, effrayante. Deux petits yeux rouges fixent l’intrus. Un couinement strident lui vrille les tympans. Le rongeur se faufile entre la bougie et la statue, et tombe sur les pieds de Jaro. L’homme frémit. Le contact de la fourrure luisante sur ses mollets lui répugne. L’animal est d’une vélocité incroyable ; en un clin d’œil, il disparaît dans les fourrés. Jaro n’a aucune envie de le suivre. D’un geste hésitant, il replace son téléphone dans son étui, et reprend sa progression. La foulée est moins assurée. Il ne peut s’empêcher de sursauter quand une nouvelle salve d’éclairs allume le ciel. Le tonnerre s’abat au même moment. Il ne doit pas rester si proche des arbres. C’est trop dangereux. Heureusement, il n’est plus qu’à une vingtaine de mètres d’une trouée. Il se hâte. La seconde arche est là, juste devant lui. Jaro ralentit, attentif aux abords de l’ogive. Aucune pierre saillante n’est à signaler ! Il accélère, passe sous la construction, et quitte la couverture des arbres. Le chemin s’éclaircit, mais la pluie est plus drue. Les flaques d’eau sont trop nombreuses, et le coureur ne peut plus les éviter. Les semelles frappent le sol avec des claquements humides. Les roulements de tonnerre gonflent. L’horizon vers l’Ouest est encombré. Les nuages sont bas, et de longs éclairs poignardent la plaine. Ils offrent un spectacle dantesque ! Le vent les conduit vers lui, vers le château. Encore un effort, et il pourra prendre des clichés magnifiques. Il ne veut pas rater ça !
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