- II -

2629 Mots
- II -Le soleil scintillait dans un ciel d’automne bleu et transparent. Marwen et sa mère avaient emmitouflé la petite sœur dans sa poussette car un vent frais soufflait de la mer. Elles allaient toutes les trois accompagner au port le Dr Goulaouenn qui partait aujourd’hui à la guerre. – Marwen, lui dit sa mère, occupe-toi d’Anaïk pendant que j’aide ton père. Emmène-la dans le jardin. Emmaillotée comme elle l’est, elle aura trop chaud à l’intérieur. Marwen emmena la poussette dehors. Anaïk venait d’être nourrie et sombrait déjà dans un sommeil paisible. Elle avait de la chance d’être si petite et de ne se rendre compte de rien. Marwen, elle, avait l’impression qu’en faisant ses adieux à son père son cœur se briserait. La veille au soir le Dr Goulaouenn était monté lui dire bonsoir dans sa chambre (d’habitude c’était sa mère), et il lui avait parlé en confidence. Il s’était assis sur son lit et, les yeux dans les yeux, il lui avait dit : – Marwen, tu es presque une jeune fille. À douze ans tu es plus mûre que la plupart des enfants de ton âge. Toutes les années que tu as passées à être malade dans ta chambre, à lire et à réfléchir pendant que les autres enfants s’amusaient, t’ont donné de la maturité. Ce que je vais te confier, je ne peux le confier à personne d’autre. Marwen regardait son père avec attention. Il lui parlait comme à une adulte. Son cœur s’en gonflait de fierté, mais une peur trouble s’insinuait aussi en elle. En temps normal, une telle marque de confiance l’aurait enchantée, mais plus rien n’était normal depuis l’annonce de la guerre. Terribles étaient les circonstances qui justifiaient un tel changement de rôles entre parent et enfant. – Comme tu le sais, nous sommes en guerre. Je dois partir faire mon devoir de citoyen. Notre pays et notre liberté sont en danger. Comme les autres hommes en âge de combattre je dois partir rejoindre les rangs de l’armée. Tu comprends ce que je te dis, Marwen ? Marwen opina de la tête. – C’est bien. Tu sais que je pars demain, mais que je ne sais pas quand je reviendrai… Marwen hocha de nouveau la tête. Son père lui sourit. Il semblait chercher ses mots. – C’est la guerre… donc ça veut dire que parfois on peut être blessé… – Comme Monsieur Legoff ? demanda Marwen, sans réfléchir. Le docteur la considéra avec surprise. Inquiète d’avoir été maladroite, Marwen rougit et se mordit la lèvre. – M. Legoff ? demanda-t-il. – M. Legoff de Rennes, précisa-t-elle avec embarras. – Oh, du bureau de tabac ! s’exclama le docteur. Il fit une petite moue. – Heureusement, ce n’est pas toujours aussi terrible – le pauvre homme ! Mais parfois… parfois… Marwen regardait son père. Il s’était interrompu en milieu de phrase. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Il essayait de lui faire comprendre quelque chose tout en craignant de l’inquiéter. Elle souffrait de le voir ainsi peiner. Elle savait ce qu’il voulait dire, mais elle avait peur d’entendre des mots dont la pensée seule lui tordait le cœur. Elle aurait voulu se boucher les oreilles et partir en courant, mais le regard sérieux, presque suppliant, de son père la forçait à rester et à l’entendre prononcer l’impensable. – Parfois… répéta-t-il. Parfois… – On n’en revient pas, cria presque Marwen. Son père la regarda avec étonnement puis avec une grande tendresse. Il la prit contre lui et la serra fort. Elle se blottit dans ses bras réconfortants, terrifiée à l’idée de perdre ce havre qui avait toujours été pour elle si robuste et constant. – Tu es une vraie jeune fille maintenant, lui dit-il enfin. Il la repoussa doucement et la tint par les épaules en la considérant avec fierté. À la vue des larmes que Marwen essayait de retenir, il plaisanta : – Parler ainsi ne fait pas mourir, et je compte bien revenir ! De toute façon, que ferait l’île sans son médecin ? Mais en attendant, reprit-il avec sérieux, je te confie ta maman et ta petite sœur. Ta maman va avoir tant à faire. Elle est la seule infirmière du pays. Elle va devoir être ma remplaçante. Il va falloir l’aider. Pas tant au niveau pratique qu’au niveau moral. Tu tiens de moi. Tu seras forte. Les soirs où elle sera découragée et où elle se sentira seule, tu seras là pour elle. Sa petite amie. Elle ne voit pas combien tu as grandi. Il faudra que ta conduite le lui fasse comprendre. Marwen s’essuya les yeux subrepticement et se força à faire un sourire presque joyeux à son père. – Ne t’inquiète pas pour nous Papa. Ça ira… Mais toi… Il se leva, se pencha sur elle et l’embrassa. – Si je vous sais en forme, tout ira bien pour moi. Bonsoir ma grande fille chérie ! À demain ! Il éteignit la lampe. À la porte, il se retourna vers Marwen et lui lança un b****r du bout des doigts, puis il disparut derrière le battant de bois. Elle vit la lumière du couloir en rai sous la porte et entendit les pas de son père descendre l’escalier craquant. – Mais toi… reprit-elle tout bas, toi Papa, prends bien soin de toi. Elle pleura en pensant à son père, à ce qui l’attendait (si terrible et si confus pour elle). Puis, épuisée par le chagrin, elle s’endormit, son ours en peluche qu’elle avait délaissé depuis longtemps serré contre elle. *** Le soleil brillait dans le ciel d’automne lisse et métallique. Anaïk, qui avait commencé à s’assoupir dans sa poussette, se réveilla en sursaut quand les cloches de l’église carillonnèrent pour inviter les appelés à se réunir sur le port. D’abord elle geignit doucement, puis ses gémissements se transformèrent en pleurnicheries, puis en cris. Marwen essaya en vain de la calmer. Ses parents étaient toujours à l’intérieur de la maison. Elle ne voulait pas les déranger dans leurs derniers instants ensemble. Finalement, sans doute alertée par les hurlements stridents du bébé, Madame Goulaouenn sortit de la maison, le visage tendu. – La petite s’impatiente ! dit-elle. Marwen, où est ton écharpe ? Va vite la chercher ! Tu vas attraper une angine ! Marwen partit en courant dans l’entrée où elle trouva son écharpe. Son père était au téléphone. Il parlait à voix basse. – Il était parti, présumé mort et c’était mieux comme ça… Il n’y a rien à faire, à part être vigilant… Bon, je dois y aller, ajouta-t-il alors d’une voix forte et claire quand il vit Marwen. Il posa le combiné sur le crochet du téléphone et sourit à sa fille. – Que fais-tu là vilaine ? – Je venais juste chercher mon écharpe… dit Marwen. Qui est mort ? – Mort ? Personne ! Oh, ce que j’ai dit au téléphone ? C’était un de mes vieux pêcheurs qui veut reprendre son métier à cause de la guerre. Je le lui ai déconseillé ! Marwen se fit la réflexion que son père n’avait jamais su mentir. Il enfila son manteau, prit son chapeau sur la patère, sa valise sur le banc de l’entrée, puis il poussa gentiment sa fille vers la sortie. – Ne nous attardons pas ma chérie. Les cloches ont déjà sonné le départ. Je ne voudrais pas manquer le bateau ! Marwen croisa les doigts très fort sous son écharpe en espérant de tout son cœur que le bateau partirait sans son père. Même une soirée de plus ensemble lui aurait paru un bonus extraordinaire. *** Le petit port était rempli de monde. Des familles entières étaient venues accompagner les hommes qui partaient à la guerre. Ajoutant au bruit ambiant, des mouettes ricanantes voltigeaient tout autour. Marwen vit Monsieur le Maire qui tentait de se faire un passage dans la foule. Il faisait de larges signes dans leur direction et voulait visiblement parler au docteur Goulaouenn, mais tout le monde l’arrêtait en chemin et il se sentait obligé de serrer toutes les mains. Finalement, il les rejoignit, le visage en sueur malgré le vent frais. – Madame, mes hommages, fit-il avec une petite courbette qui sembla finir de lui couper le souffle. La mère de Marwen réprima un sourire et le salua en retour. Le gros homme, d’habitude affable avec tous, ignora les enfants tant il était pressé de parler au docteur. – Docteur ! Il faut… Une toux l’interrompit. – Monsieur le maire ! répondit le Dr Goulaouenn en lui tendant la main. Il va falloir soigner cette toux ! – Et comment donc, quand on me vole mon médecin ? Une seconde quinte de toux secoua violemment le gros homme. Ses joues en tremblaient. – Prenez votre temps, dit le père de Marwen, le bateau ne part pas encore. Le maire avala bruyamment sa salive et reprit un peu contenance. Il sortit de la poche de son pantalon un immense mouchoir de coton blanc avec lequel il s’épongea le front puis se moucha. C’est alors qu’une bourrasque de vent s’engouffra dans le mouchoir comme dans une voile et le fit s’envoler. Il atterrit à quelques mètres de là dans une flaque boueuse. Suffoqué, le maire regarda le morceau d’étoffe souillé et irrécupérable, puis il se retourna vers le docteur et s’écria rouge de confusion : – Quelle chaleur, docteur ! Une vraie canicule ! Marwen, malgré sa tristesse, dut se concentrer sur ses chaussures pour ne pas rire. Le docteur Goulaouenn offrit son mouchoir au maire. – Docteur, vous êtes trop aimable ! s’exclama le gros homme de plus en plus confus. Mais gardez votre linge personnel, ça va aller. Comme pour prouver ce qu’il venait de dire, il passa la manche de sa veste sur son front ruisselant, puis, après avoir avalé quelques bouffées d’air pour reprendre ses esprits, il continua. – Pardonnez-moi d’interrompre vos adieux avec Madame votre épouse, mais il faut impérativement que je m’entretienne avec vous. Il fit pour s’excuser un léger signe de tête à Mme Goulaouenn, s’accrocha au bras du docteur et l’entraîna à part pour lui parler. Marwen n’entendit pas ce que dit le maire à son père, mais, à en juger par l’expression de ce dernier, c’était quelque chose de très sérieux. Ils discutèrent un long moment. Le maire mâchouillait sa moustache avec frénésie. La mère de Marwen regardait nerveusement sa montre. Le maire leur volait leurs dernières minutes en famille. Marwen glissa sa main sous le bras de sa mère et lui fit son sourire le plus gai. Madame Goulaouenn regarda sa fille aînée et lut dans ses yeux que la fillette comprenait beaucoup plus de choses qu’elle ne le croyait. Elle lui fit un rapide b****r sur la joue et, pour ne pas se laisser aller aux émotions, se pencha pour ajuster la capote de la poussette de la petite sœur qui dormait. – Nolwenn ! appela alors le docteur. La mère de Marwen leva la tête. Le docteur lui fit signe de les rejoindre. – Marwen, dit-elle, surveille ta sœur. Et resserre ton écharpe autour de ton cou ! Le vent est frisquet. Marwen acquiesça avec résignation. Les adultes étaient toujours ceux à qui on racontait des histoires intéressantes. Car ce que le maire avait à raconter était visiblement bouleversant. Son impact fut d’ailleurs encore plus marqué sur la mère de Marwen que sur son père. Elle porta sa main gantée à sa bouche pour étouffer un cri, puis les yeux rivés sur le maire l’écouta avec attention. Le docteur prit ensuite la parole. Bien qu’ils aient tous parlé à voix basse, grâce au vent, Marwen saisit quelques bribes de leur conversation. – Ma femme est ma représentante… Elle ira vérifier pour moi… Le docteur regarda sa femme avec inquiétude. – … je pourrais même dire, discrétion absolue ! dit ensuite le maire. – Vous pouvez compter sur moi, répondit Madame Goulaouenn en répondant au regard anxieux de son mari par un regard confiant. – Je vais maintenant vous laisser à vos adieux. Pardon de cette intrusion dans un moment si important et, je pourrais même dire, si privé. Madame, à plus tard, ajouta-t-il avec une drôle de courbette… et merci ! La mère de Marwen lui répondit par un petit signe de tête poli. Le maire les laissa, l’air grave bien que soulagé, comme s’il leur avait légué un peu du poids de son grand souci. Quand il fut parti, elle se tourna vers son mari. – Ne t’inquiète pas, lui dit-elle. – Tu te sens capable ? demanda-t-il. – Bien sûr ! dit-elle. Je n’ai pas ta science, mais j’ai de l’expérience. – Je voulais dire… ça va être difficile. – Cette fois, je suis adulte… Et ce que j’ai à faire ici n’est pas pire que ce qu’une infirmière doit faire en temps de guerre. Ne t’inquiète pas pour moi ! – Je m’inquiète pour vous, dit le docteur, les petites et toi ! Maintenant je ne suis pas tranquille de vous laisser ici toutes seules. – Je suis sûre que tout ira bien, répondit Mme Goulaouenn avec conviction. Ne t’inquiète pas pour nous et prends soin de toi. Ils échangèrent un long regard. Le docteur murmura quelque chose dans l’oreille de sa femme, puis il l’enlaça et tous deux rejoignirent leurs enfants. Il était temps car les bateaux étaient tous amarrés au quai et les appelés, encombrés de valises et de paquets, commençaient à embarquer. Des femmes pleuraient silencieusement en tenant leurs enfants contre elles ; d’autres prétendaient être joyeuses et faisaient à leurs hommes de grands signes d’adieux. Marwen alors n’y tint plus. Elle serra son père dans ses bras de toutes ses forces puis, sans un regard, s’enfuit en courant. Elle ne se retourna pas une seule fois et ne s’arrêta pour reprendre son souffle que lorsque, hors de vue, elle eut presque atteint la maison. Quand sa mère rentra plus tard, elle ne dit rien à Marwen. Elle s’affaira dans la cuisine tandis que Marwen gardait sa petite sœur. Ses yeux rouges trahissaient son chagrin, mais à la voir préparer le dîner et ranger, on n’aurait jamais dit que son mari venait de partir à la guerre. À moins, se dit Marwen, que toute cette activité ne soit qu’une façade, une façon pour elle de ne pas s’effondrer. Après tout, c’était ce que Marwen elle-même essayait de faire en s’occupant de sa petite sœur. Mais son esprit était ailleurs… Une fois le dîner pris et le bébé couché, Marwen était dans sa chambre à lire quand sa mère ouvrit la porte et lui expliqua qu’elle devait sortir. Elle était déjà tout habillée et tenait la mallette du Dr Goulaouenn dans sa main gantée. – Marwen, je te laisse le bébé, dit-elle. Je dois m’absenter. – Tu vas où ? demanda Marwen. Je n’ai entendu personne t’appeler. – C’est confidentiel, répondit Mme Goulaouenn. Si on te le demande, réponds que tu n’en sais rien. Si jamais on vient me chercher pour un quelconque problème, prends bien note de ce qu’on te dit. Et avant d’ouvrir la porte, surtout demande bien qui est là. Si tu ne reconnais pas la personne qui te parle, prends sa commission par la fenêtre, ne la laisse pas entrer. La clé est sur le guéridon de l’entrée. Je te confie ta petite sœur. Tu as bien compris ? – Oui… Tout ça c’est parce que c’est la guerre ? demanda Marwen. – Quoi ? Oui, c’est parce que c’est la guerre, répondit Mme Goulaouenn. Elle tourna les talons et laissa la porte de Marwen entrouverte. Quand la porte d’entrée claqua, Marwen entendit sa mère la fermer à clé. De quel danger croyait-elle ainsi les protéger, sa sœur et elle ? D’habitude on ne verrouillait les portes que lorsqu’on s’absentait de chez soi pendant plusieurs jours. Une telle précaution quand la maison était occupée semblait étrange et superflue. Le monde en quelques jours, en quelques heures, avait tellement changé. Marwen se leva de son lit. Elle enfila sa robe de chambre, ses chaussons et prit son livre. À pas de loup elle descendit l’escalier. Sa mère avait laissé la lampe du vestibule allumée. Marwen prit sur la patère le vieux gilet d’intérieur de son père et, blottie dedans, elle s’installa sur le fauteuil près de la porte d’entrée. La nuit serait longue, mais elle ferait le guet. Papa était parti, il lui avait confié sa sœur et sa mère, et il n’était pas question qu’elle lui fasse faux bond. Quand Madame Goulaouenn rentra au petit matin, elle trouva Marwen endormie dans le fauteuil, le chandail de son père serré contre elle. Le visage de la femme du médecin, crispé par les soucis et la fatigue, se détendit en un sourire de tendresse. Elle posa sa mallette par terre, prit une couverture épaisse dans le vieux coffre en bois sculpté du vestibule et la drapa autour de Marwen. Puis elle éteignit la lampe, enleva ses chaussures et, à pas feutrés, monta à l’étage pour jeter un coup d’œil au bébé avant d’aller se coucher. Le craquement de l’escalier réveilla Marwen. Elle entrouvrit les yeux et vit devant elle la mallette et les souliers de sa mère. Maman était bien rentrée. La nuit était passée et le jour se levait. La fillette s’extirpa du vieux fauteuil, étourdie et endolorie par sa nuit de veille. Elle monta se coucher, soulagée du retour de sa mère.
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