- IV --1

2007 Mots
- IV -Marie-Louise, la fille de Jeanne la blanchisseuse, s’essuya les mains après avoir fini la vaisselle. Des bouclettes de cheveux blonds s’échappaient de sa coiffe et ses yeux bleus pétillaient. Ses joues roses et rebondies brillaient de propreté et de santé. Elle était jolie et fraîche comme une pomme. C’était un jeudi matin et le jeudi il n’y avait pas école. Dehors il pleuvait à verse et Marwen, assise à la grande table en bois de la cuisine, le dos à la cuisinière dont le feu ronronnait, se sentait au chaud et en sécurité. Comme un rayon de soleil, l’arrivée de Marie-Louise dans la vie de Marwen avait chassé les fantômes angoissants et illuminé la maison des Goulaouenn. La jeune femme avait pris en main toutes les tâches ménagères, et sa joie de vivre avait instantanément réchauffé toute la maisonnée. Madame Goulaouenn se félicitait chaque jour de l’employer. Elle avait beau n’avoir que vingt ans, Marie-Louise était déjà une maîtresse femme. De sa mère elle tenait l’heureux caractère, la générosité ainsi que les robustes mains déjà rougies par le travail. L’aînée de cinq enfants, elle avait aidé à élever ses frères et sœurs et, par nécessité, avait dû vite abandonner l’école. Mais ce qui lui manquait en connaissances scolaires, elle le compensait par de solides connaissances du cœur humain et des choses de la vie pratique. Elle était aussi incollable en matière de légendes locales, ce qui ravissait Marwen toujours avide d’histoires extraordinaires. Marie-Louise était une conteuse enthousiaste. Elle prenait des voix différentes pour faire parler les personnages de ses histoires et se plaisait à faire durer le suspense. Le fait qu’elle n’était pas paresseuse (pour elle un des pires défauts) signifiait qu’elle était toujours engagée dans une tâche ménagère lorsqu’elle racontait une histoire. Les interruptions fréquentes dues à son travail rallongeaient considérablement ses narrations et les mots de patois qu’elle utilisait leur donnaient une saveur amusante et exotique. – Le petit roi ? dit Marie-Louise en s’asseyant à la table où Marwen buvait un bol de lait aromatisé d’un nuage de café. Non, désolée, Choupette, j’ai jamais entendu parler d’un petit roi… Mais j’ai une bonne histoire à vous raconter avec un vieux roi ! Elle tira son panier à couture auprès d’elle et se pencha pour y trouver de l’ouvrage. Elle enfila du fil noir dans une aiguille avec une dextérité qui ne cessait d’impressionner Marwen, plaça un œuf en bois à l’emplacement du talon d’une chaussette et commença à repriser. – Vous savez bien, Marwen, que pour ceux du continent notre île s’appelle l’Île Verte. Mais pour ceux du cru, elle s’appelle Enez Disrann, l’Île de la Disparition. Et, je vous le dis bien, c’est pas pour rien qu’ils l’appellent comme ça. Elle s’interrompit pour retirer l’œuf en bois de la chaussette reprisée et le placer dans un bas dont le trou était de taille conséquente. – C’est parce que l’île disparaît dans le brouillard ? demanda Marwen. – C’est pas faux, dit Marie-Louise, mais c’est pas non plus toute l’histoire. Tenez, passez-moi mon dé qui a roulé à côté de votre bol. Marwen prit le dé et le tendit à Marie-Louise. – Merci bien, c’est quoi déjà que je vous racontais ? – Tu me parlais de l’origine du nom de notre île. – Oui ! s’exclama Marie-Louise. Je deviens comme ma grand-mère, celle qui perd la boule ! Elle eut un petit rire puis, ayant ajusté son dé à l’extrémité de son majeur, elle reprit sa couture et son histoire : – Ça s’est passé il y a très très longtemps. Du temps des magiciens et des sorcières. – Comme la vieille Maïa ? – Oui, la Maïa est une sorcière et une rebouteuse. Elle fait peur mais dans l’fond c’est une brave femme. Mon histoire est si ancienne, qu’elle date du temps où les gens croyaient même pas encore au Bon Dieu – d’ailleurs le curé dit que c’est pour ça qu’il y a comme une malédiction sur l’île. Mais bon, comme d’habitude, je vais trop vite ! Donc ça s’est passé dans le passé lointain. Avant les prêtres et les églises… Au temps des fées et des sorcières. Au temps des menhirs. Vous savez ce que c’est ? – Des pierres levées très anciennes, dit Marwen, et on ne sait pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. – C’est votre père qui vous a dit ça ? – Oui, dit Marwen. – Il est très bon comme docteur, votre père, dit Marie-Louise, mais, sauf son respect, il y connaît rien en histoire ! Les pierres levées c’est le travail des fées. Si personne maintenant ne sait d’où elles viennent, c’est parce que la religion du bon Dieu a chassé les fées et que c’est dur de savoir à quoi tous leurs monuments servaient. Mais les deux plus connues de notre île ont une histoire qu’on connaît encore bien. – Les deux quoi ? demanda Marwen, embrouillée par la façon de raconter de Marie-Louise. – Les deux pierres levées, pour sûr ! s’exclama Marie-Louise. C’est vrai, ma pauvre Choupette, que vous connaissez pas bien notre île. En plus votre maman vous laisse rien explorer. Elle est toujours si inquiète ! À peine l’école finie qu’elle vous veut rentrée à la maison. Moi, quand j’avais votre âge, je pouvais pas me balader (j’avais trop à faire), mais mes frères et sœurs, eux, ils se sont pas gênés ! Entre leurs escapades et les histoires de la grand-mère (avant qu’elle perde la tête), je connais bien notre île ! – Alors raconte-moi, insista Marwen, c’est quoi l’histoire de ces deux pierres levées ? Marie-Louise s’empara d’un autre lot de chaussettes trouées et, tout en rapiéçant, elle commença enfin son histoire. – Comme je vous l’ai dit, ça s’est passé au temps lointain des fées, et peut-être même encore avant, Dieu sait ! En tout cas, notre île à l’époque avait un roi, un bon roi à ce qu’on dit, mais vieux. Il a commencé à réfléchir à qui le remplacerait après son décès. Il avait deux fils, donc ça aurait pas dû être trop dur, sauf que l’aîné, il l’aimait moins que le cadet. Or vous savez que dans la tradition c’est toujours l’aîné qui hérite. Bon. Le vieux roi avait donc un sapré problème ! Il a décidé d’aller en causer avec son vieil ami, Talesin. – Talesin ? interrompit Marwen. – Oui, le plus puissant des magiciens. Très connu partout en Bretagne. Et même encore plus loin, de l’autre côté de la mer. – En Grande-Bretagne ? demanda Marwen. – Oui, c’est ça, dit Marie-Louise. Les Anglais ils ont quand même un sapré toupet d’appeler leur pays la Grande-Bretagne ! Et nous alors, on est quoi ? La petite Bretagne ? Marwen baissa les yeux pour ne pas sourire et n’osa pas lui dire que, d’après son père, c’était le cas en effet. – Bref, reprit Marie-Louise, Talesin se trouvait en visite dans notre île, et le vieux roi est allé lui toucher un mot de son tracas. Il lui a dit : « Mon fils aîné doit prendre ma suite, mais il n’est pas aussi bon que mon cadet. Mais si je donne mon royaume à mon dernier, j’ai peur que mon aîné se rebelle. Je suis bien embêté. » Le sage Talesin lui a répondu avec son air plein de sagesse : « Envoie-les trouver le cormoran aux yeux d’or et demande-leur de revenir avec ses yeux et son cœur. » Le roi a demandé pourquoi et Talesin a répondu : « Quand tu verras qui te les rapportera, tu sauras. » Le roi est parti de là tout content en se disant : « Celui de mes fils qui me rapporte le cœur et les yeux de ce cormoran-là sera le prochain roi. » C’était pas vraiment ce que lui avait dit le vieux mage mais c’est ce que lui, le vieux roi, il en retira. Il est rentré chez lui et a demandé à ses fils de venir lui parler. Il leur a raconté ce que lui avait dit le magicien et leur a ordonné d’aller chercher les yeux et le cœur du cormoran aux yeux d’or. Les deux frères ont accepté, mais l’aîné, sachant que celui qui les rapporterait deviendrait le roi, a décidé de se débarrasser de son frère – une fois, bien sûr, qu’il aurait obtenu les yeux et le cœur du cormoran. Le lendemain, ils sont donc partis chacun dans son bateau à la recherche de l’oiseau miraculeux. Le plus jeune des frères, sa voile bien gonflée, est parti bien honnêtement pour faire le tour du monde. L’aîné, lui, l’a suivi jusqu’à ce qu’ils aient disparu au-delà de l’horizon. Puis, le malin, il a fait demi-tour car il avait décidé de se cacher sur un îlot rocheux au nord de l’île et d’attendre là le retour de son frère. Il s’était dit : « Il a toujours eu plus de chance que moi et c’est sûr que cette fois encore c’est lui qui trouvera ce cormoran de malheur ». Il détestait son frère car il était jaloux et qu’il trouvait injuste que son père ne lui donne pas sa succession directement. Il était l’aîné et de droit elle lui revenait. Donc il a attendu sur l’îlot des jours, des semaines et des mois, et bientôt ses réserves de nourriture se sont épuisées… Pour survivre, il devait pêcher des poissons et même manger des oiseaux de mer. – Des oiseaux de mer ? fit Marwen avec une grimace. – Oui, il y en a comme ça qui les mangent, répondit Marie-Louise. Entre nous, c’est dur comme de la carne et salé comme de la morue ! Mais le pire, c’est pas ça, ajouta-t-elle avec gravité, comme les semaines et les mois passaient, le mauvais frère n’a plus eu d’eau fraîche et il a dû boire de l’eau de mer… Elle se tut et regarda Marwen d’un air entendu. – Et alors ? demanda Marwen perplexe. – Et alors ? répéta Marie-Louise, visiblement choquée par l’ignorance de sa jeune charge. L’eau de mer ça rend fou ! – Ah bon ? dit Marwen. Si on boit de l’eau de mer on devient fou ? – Dame oui, répondit Marie-Louise. On vous apprend vraiment plus rien à l’école de ce temps ! Même avec le peu d’instruction que j’ai, j’ai toujours su ça, moi ! – Peut-être que les autres le savent, dit Marwen. Je suis nouvelle et en plus pas d’ici. – C’est vrai, rétorqua Marie-Louise, mais vu comment ils vous traitent à l’école, vous si mignonne et si maline, on voit bien que, tout ce qu’i’ z’en sont, ils sont que des ânes ! Marwen sourit. L’estime et l’affection que Marie-Louise lui portait, même si elles ne résolvaient pas ses problèmes à l’école, lui apportaient néanmoins un grand réconfort à la maison. Marie-Louise était devenue son amie et sa confidente. Comme sa mère, Mme Goulaouenn, Marwen la tutoyait, mais Marie-Louise refusait de la tutoyer en retour. Elle la traitait certes comme une petite sœur, mais aussi comme la fille de son employeur, le très respectable médecin de l’île. Elle lui montrait sa tendresse par les petits surnoms affectueux qu’elle lui donnait – tels « choupette » en raison de sa chevelure bouclée4 . – S’il te plaît, pressa Marwen anxieuse de connaître la suite, continue ton histoire. – Où j’en étais ? s’interrogea Marie-Louise. Elle s’empara d’un chandail qui ressemblait, au niveau des manches, à du gruyère suisse. – Ça, ça va être du vrai raccommodage ! Marwen la regardait avec insistance. – L’histoire, s’il te plaît ! dit-elle. – Ah oui ! dit Marie-Louise en enfilant de la laine dans une grosse aiguille, je me souviens d’où on était… Le mauvais frère était sur son rocher à attendre le retour de son cadet. Et plus il attendait, plus il lui en voulait. C’est comme ça que ça se passe dans les cœurs indignes et amers… Et puis un jour où il ne l’espérait plus et pensait à rentrer chez lui, même bredouille, il a vu une voile à l’horizon et a reconnu le bateau de son frère. Quand le bateau s’est approché, il lui a fait signe du rivage et son frère est venu accoster. « Tu l’as trouvé ? » lui a-t-il demandé sans le saluer. « Non », a répondu son cadet. Le pauvret avait l’air épuisé, mais quand même propre et calme. L’aîné, lui, avait la barbe d’un sauvage et les yeux d’un fou… – L’eau de mer ? demanda Marwen. – L’eau de mer, confirma Marie-Louise en hochant la tête, mais aussi sa mauvaiseté. Les deux ensemble ça fait pas un beau mélange ! « J’ai fait le tour du monde », a expliqué le cadet, « mais je n’ai rien trouvé… Et toi ? » « Moi non plus », dit l’autre, l’œil mauvais. « Tu crois, ’diot, que si je l’avais trouvé je serais ici à me morfondre ? » Il était tellement plein de haine à ce moment-là qu’il aurait voulu étriper son frère. Mais alors qu’il allait se jeter sur lui pour le rouer de coups, il a vu dans le visage de son cadet une telle expression de bonheur qu’il s’est arrêté tout net. Il s’est retourné en suivant le regard de son frère et il a vu… Zut ! Marie-Louise s’interrompit car sa pelote de laine venait de tomber par terre. Marwen plongea sous la table pour la rattraper, puis elle se releva et la tendit à la bonne. – La voilà ! dit-elle. Pas de raison de ne pas continuer ! Marie-Louise prit la laine en riant. – Alors il a vu… reprit-elle un éclair malicieux dans les yeux. – Quoi ? demanda Marwen. – Imagine la surprise du mauvais frère quand il s’est retourné et qu’il a vu… Elle s’interrompit pour plier et ranger les bas et chaussettes qu’elle avait reprisés. – Marie-Louise ! supplia Marwen sur un ton qui hésitait entre le gémissement et le rire. – Il a vu… reprit Marie-Louise, l’air taquin. Il a vu… Ce qu’ils avaient tous les deux cherché pendant des mois !
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER