7. Monsieur le Maire
Monsieur le maire de Genève s’est déplacé personnellement avec l’architecte officiel et le responsable du patrimoine.
Il est venu une bonne demi-heure en avance de sorte à accueillir dignement son rendez-vous.
Ce n’est pas tous les jours qu’un milliardaire projette de s’installer dans son fief.
Il est déjà tout fou des pieds à la perspective du chiffre avec plein de zéros qu’il va déposer de bon cœur dans les caisses publiques.
Monsieur et Madame de Blanc-Seing avaient jeté leur dévolu sur cette splendide demeure, vestige de la folie des grandeurs d’un homme d’affaires russe, qui avait dû quitter précipitamment la Suisse pour ne pas profiter du service des geôles de l’état en guise de retraite. Chef d’accusation : tout ce qui existe d’illégal répertorié à ce jour !
En même temps que Monsieur le Maire se réjouissait de débarrasser la ville de ce monument classé pour lequel des frais d’entretien indécents étaient prévus, il ne pouvait s’empêcher de ressentir un petit pincement au cœur. Lorsque le château était tombé dans l’escarcelle de l’état, il avait nourri le doux rêve d’en faire son quartier général, ce qui avait été refusé par le conseil.
Du coup ce domaine était resté à l’abandon avec l’espoir de le vendre à quelque fortuné mégalo, ce qui était en train de se réaliser.
La magnifique Rolls blanche tire son frein à main avec une bonne heure de retard.
Madame de Blanc-Seing en descend, splendide, même avec l’énorme bosse sur le devant qui déforme son manteau, pourtant fait sur mesure pour l’occasion.
Les trois officiels se précipitent.
– Mâdâme, soyez la bienvenue dans votre future nouvelle propriété !
Charlotte-Audrey de Blanc-Seing a l’habitude de la condescendance des politiciens à l’égard de sa fortune. Elle rend le salut poliment, sans plus.
– On se prépare à un heureux événement ? demande le Maire niaisement.
La jeune femme joue le jeu et répond d’un ton enjoué :
– Quel observateur !
En elle-même elle pense :
– Non, non, gros naze, je suis toujours comme ça, mon père était un éléphant !
Son mari daigne enfin sortir de la voiture. C’est un truc à lui de laisser les gens qui l’attendent poireauter un peu pour mieux faire son entrée. Ses premiers mots sont :
– Pas mal… mais bien pourri ! Comment avez-vous pu laisser une telle merveille se dégrader de la sorte ?
Le Maire un peu décontenancé s’approche et après maintes courbettes lui avoue :
– Manque de moyens, divergences politiques…
– Bon, reprend de Blanc-Seing, je n’ai que peu de temps. Je n’irai pas par quatre chemins : ce domaine m’intéresse. Mais pas dans cet état. Ça veut dire quoi pour vous « classé » ? Ça va jusqu’où ?
Le chef du patrimoine lui explique de long en large que s’il l’acquiert, il est tenu de l’entretenir et qu’aucune modification visible n’est autorisée.
Le milliardaire le coupe :
– Vous rigolez ou quoi ? Dans ces conditions, le château va s’écrouler avant que vous ne trouviez acheteur. Parlons sérieusement ! Je ne le prends que si je peux le transformer à ma guise. Je ne veux pas vivre au dix-huitième siècle. Proposez-moi un prix.
Le protecteur de vieilles pierres s’insurge :
– Ce n’est pas une question d’argent ! C’est une question d’étique !
– Et vous l’estimez à combien de millionsss, votre éthique ?
Il avait sciemment prononcé le « s ».
Au mot « millions » au pluriel, le Maire jette un coup d’œil sévère au pauvre chef de département qui compare à toute vitesse ses principes et le désir de conserver sa place.
– Mais bon, ça devrait être possible… il faut que nous en discutions…
Monsieur de Blanc-Seing est un homme d’action. Affable, sympathique de premier abord mais rodé aux tractations difficiles. Cerveau brillant, il a accompli ses études de marketing en un temps record et a repris très jeune la direction de la fabrique de tissus familiale. En quelques années, il en a fait une des plus grosses entreprises de la branche sous le nom « Blanc-Seing », signé au bas de chaque pièce sortant de ses usines. La particule « de » a été achetée par la suite lors du premier milliard. Il a revendu son empire en pleine gloire, alimentant des quelques milliards suivants ses comptes répartis dans divers paradis fiscaux et s’était lancé dans la politique.
La suite logique de la fortune : le pouvoir.
Son caractère est assez complexe. Macho et autoritaire, il répugne à attendre mais il est d’une galanterie exemplaire avec les femmes qu’il respecte, cède à tous leurs caprices et peut montrer des trésors de patience envers les êtres qui lui sont chers. Il peut être sans pitié et écraser un concurrent comme un vulgaire moucheron, mettant deux mille ouvriers au chômage sans sourciller et éprouver une empathie démesurée pour un oisillon tombé du nid. Ce qu’il déteste par-dessus tout, ce sont les petits besogneux qui s’octroient de l’importance, flirtant allègrement avec leur Principe de Peter, surtout s’ils lui mettent des bâtons dans les roues. Là, il peut être féroce et perdre une partie du contrôle de l’éducation qui sied à sa condition ce qui est sans conséquence. Il est pratiquement toujours en position de force.
– Faites-nous visiter !
Les officiels s’empressent. Les deux amoureux passent de pièce en pièce, distraitement et, alors qu’ils traversent l’immense salon, l’homme lâche :
– Je vais exploser toute la façade côté jardin ; je remplace tous ces vieux cailloux par des baies vitrées !
Le gardien de ces mêmes vieux cailloux manque de s’étrangler :
– Vous n’y pensez pas !
Un coup de pied appuyé dans le mollet coupe court aux arguments qu’il s’apprêtait à débiter.
Mielleusement, le Maire demande :
– Je suis sûr que nous allons trouver un terrain d’entente, cher Monsieur. Pouvez-vous nous faire une proposition, nous expliquer vos projets ?
– C’est pas compliqué, répond de Blanc-Seing, qui commence à s’impatienter, vingt millions pour la propriété, plus dix pour que vous nous fichiez la paix !
Le Maire et le conservateur manquent de défaillir, chacun pour des raisons différentes alors que l’architecte, flairant la bonne affaire, réfléchit au moyen de se placer pour les travaux.
Trois jours plus tard, le notaire, qui réalisait la moitié de son chiffre d’affaires annuel, présentait les papiers officiels faisant de la famille de Blanc-Seing les propriétaires d’un terrain de 50 hectares flanqué d’un château versaillesque.
Ils n’étaient cependant pas au bout de leurs peines…