II

3349 Mots
Depuis trois jours qu’il logeait à la Fonterie, la grande ferme de Marguerite et Mathieu Lecerf, Christophe s’était familiarisé avec une partie de la vie béronaise. En effet, même s’il n’avait fait qu’une brève incursion dans la bourgade, en compagnie de Mathieu, les visiteurs n’avaient pas manqué de franchir la porte de la ferme. Le premier avait été le docteur Batin. L’homme, la trentaine dynamique, avait un regard franc et une voix qui donnait envie de se confier. Il s’était installé à Béron à la suite de deux ou trois de ses confrères partis exercer ailleurs, dépités de découvrir des patients qui les appelaient dans les affres de la mort et qui, de plus, les payaient tous les trente-six du mois. Lui-même, fils de paysan, n’hésitait pas à dispenser ses conseils gratuitement. Le docteur Dubreuil, son confrère de Limoges, lui avait transmis un dossier complet au sujet de Christophe et il était venu le visiter dès le lendemain de son arrivée, alors que Marguerite préparait des flognardes, une spécialité locale confectionnée avec des prunes. Sur la défensive, l’adolescent l’avait guidé jusqu’à sa chambre. Le praticien lui avait fait signe de s’asseoir sur le lit à côté de lui et, alors que le convalescent imaginait qu’il allait l’ausculter, il lui avait expliqué qu’il était juste passé faire connaissance. Ensuite, ils avaient discuté sur le ton de la camaraderie, ce qui n’avait pas empêché le médecin de vérifier discrètement l’état de santé de son petit voisin, qui semblait encore un peu précaire. Se voulant rassurant, il lui avait simplement recommandé de bien prendre ses médications. — Encore quelques jours et ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Quand ils s’étaient quittés, Christophe le tutoyait comme il l’aurait fait avec un camarade. Cela n’avait pas manqué de surprendre Marguerite qui aurait fait une remarque à ce sujet, si le médecin ne lui avait pas adressé un clin d’œil complice. Dans l’après-midi de ce même jour, Raymonde et Léontine étaient venues rendre visite à ceux de la Fonterie, alors que Christophe dévorait son livre sur la pêche. Ces femmes, hautes en couleur, qui n’arrêtaient pas de rire à tout propos avaient conquis d’emblée le garçon par leurs réflexions et leur façon si particulière de se chicaner en permanence. Quand on les voyait ensemble pour la première fois, on ne pouvait s’empêcher de se demander comment deux personnes aussi différentes pouvaient s’estimer autant. La plus grande, Léontine, sorte de vaisseau de chair, avait longtemps été la servante du bon curé Loumagne, aujourd’hui disparu. Capable de dire à chacun son fait, mais aussi d’oublier les préceptes de l’Église pour remettre à sa place un malotru, elle n’hésitait pas à dépenser son temps et ses maigres ressources pour voler au secours des malheureux. Malgré son caractère bien trempé, elle avait réussi la gageure d’être estimée de la population et de son curé. À la disparition du père Loumagne, elle était restée pour entretenir la cure en attendant son successeur. Lorsque l’abbé Linart était enfin arrivé, il était accompagné de sa mère. Léontine avait été surprise d’entendre la mère Linart – c’est ainsi que tout le monde l’appellerait bientôt – lui donner des ordres. La servante était d’abord restée sans rien dire, ce qui, lorsqu’on la connaissait, relevait d’un véritable tour de force. Pour une fois, Léontine avait commencé par écouter, histoire de « lui faire monter le sang », comme elle disait, les réflexions acerbes du genre : « Je me demande comment on peut vivre dans un tel taudis… Je suis sûre qu’elle a emporté les meubles chez elle… Un prêtre qui se respecte doit être logé dans des conditions décentes et pouvoir recevoir, même si nous sommes à la campagne… », le mot « campagne » dans sa bouche ayant des relents de bouse. L’insulte, pleine de condescendance, avait fouetté Léontine au sang. Cette fois, elle était bien décidée à lui dire son fait lorsque la vieille atrabilaire, décidément fine psychologue, avait élevé la voix : — Au lieu de m’écouter et de ne rien faire, je serais vous, je me dépêcherais de donner un coup de balai. Sinon je ne suis pas sûre que nous vous gardions à notre service. La suite avait fait le tour du canton ; enjolivée, déformée, elle faisait désormais partie de l’histoire de la bourgade. — Pour le coup de balai, ne portez pas peine, je vais le donner et plutôt deux fois qu’une. Et se saisissant du manche elle s’était avancée, menaçante, devant la mère Linart qui courageusement s’était retranchée derrière son curé de fils. — Vous n’oseriez tout de même pas porter la main sur un prêtre. — Sur un prêtre, non ; sur vous, si ! Et je vous conseille de dégager le passage. Puis, elle avait attrapé un trousseau de clés qui encombrait la poche de sa blouse et elle l’avait jeté sur la table avant d’ajouter : — Vous n’oublierez pas de fermer à clé pour empêcher les pauvres de venir vous déranger. Et, claquant la porte avec une telle violence que certaines bonnes âmes qui discutaient sur le parvis s’étaient retournées, elle était sortie de la cure pour se réfugier chez elle. C’était là que Raymonde était venue la retrouver. Aussi dissemblables sur le plan caractère qu’on peut l’être, les deux femmes avaient appris à s’estimer en intervenant côte à côte lors de certains événements qui avaient marqué le pays. Pourtant, au départ, rien n’était fait pour les rassembler. Si l’une s’était mise au service du représentant de Dieu, l’autre s’était surtout « occupée » des hommes. En effet, Raymonde était propriétaire de la Vantoise, l’estaminet le plus connu de la bourgade. La Vantoise, drôle de nom pour cet endroit haut en couleur, à l’instar de sa propriétaire qui passait pour collectionner les hommes au rythme des casiers de bouteilles à porter dans la resserre. Et pour étonnant que cela puisse paraître, malgré les soiffards et les étalons qui défilaient, il y avait toujours une ou deux caisses près du comptoir. Bien sûr, avec l’âge, Raymonde s’était acheté une conduite. Le nombre de casiers avait progressivement diminué, puis l’emplacement s’était trouvé vide. La mastroquette avait vieilli avec ses hommes, comme elle disait. Cette activité avait, en son temps, créé un mouvement de révolte de la gent féminine. En particulier des bigotes dont certains maris ne détestaient pas « licher un verre » à la Vantoise. Étonnamment, deux ou trois événements, qui avaient défrayé la chronique locale, avaient mis en exergue l’humanité qui sommeillait dans le cœur de Raymonde. Même ses plus fidèles adversaires avaient dû reconnaître que cette femme-là n’était pas ordinaire. Le père Loumagne et le maire René Ferraud n’avaient d’ailleurs pas hésité à lui adresser des louanges, l’un en chaire, l’autre lors d’une cérémonie officielle à la mairie. Raymonde n’avait pas profité de la situation et avait su se contenter progressivement de célibataires en goguette, ce qui avait désamorcé l’ire des « bien-pensantes ». Depuis sept ans, Raymonde avait laissé la gérance de la Vantoise à Hélène Couvidou et profitait enfin d’une retraite bien méritée. Elle s’était découvert des talents d’herboriste et bénéficiait désormais d’une solide réputation. Véritables moulins à paroles, les deux amies égayèrent cet après-midi-là et lorsqu’elles partirent, à la nuit tombée, Christophe n’avait pas vu les heures passer. Le lendemain de son arrivée, profitant d’une matinée ensoleillée, Christophe avait accompagné Mathieu qui, après avoir réparé une clôture, se rendait à Béron. Le maître de la Fonterie avait rendez-vous avec le maire au sujet des travaux d’adduction d’eau. Afin de ne pas perdre de temps, il avait attelé Junon et hissé son filleul sur le banc de la carriole. Marguerite, qui avait empaqueté le garçon sous plusieurs couches d’habits, faute de pouvoir le retenir à la maison, avait demandé à son homme de passer chez Raymondeau pour acheter du café. Christophe avait à peine eu le temps de faire connaissance avec le personnel et les locaux de la mairie puisque René Ferraud avait annulé la réunion en raison de l’absence du géologue attaché au projet. Ils s’étaient alors rapidement dirigés vers l’épicerie Raymondeau dont la vitrine s’ouvrait sur la grande place, où chaque mois se tenait la foire de Béron. En les voyant entrer dans son établissement, Marcelle l’épicière avait délaissé ses clientes habituelles pour s’intéresser à eux. Un peu forte, les joues lisses, elle avait la réputation d’avoir la langue bien pendue. Certaines femmes, dont Marguerite, qui l’évitait, l’avaient surnommée la courroie de transmission. Dès qu’elle avait vent d’un écho, on pouvait être sûr que la rumeur se mettait aussitôt en marche pour rejoindre les endroits les plus éloignés. Cette manière de faire lui assurait une clientèle d’habituées qui se retrouvaient chaque matin sous prétexte de quelques achats. C’était le lieu d’échange préféré de ces dames, un peu le pendant de la Vantoise pour les hommes. Le commerce de Marcelle n’en souffrait pas, bien au contraire. On se doute que l’entrée de Christophe, au côté de Mathieu, n’était pas passée inaperçue, même si la commerçante n’avait fait aucun commentaire, à croire que la nouvelle s’était déjà répandue. Avenante, elle avait aussitôt servi le maître de la Fonterie, qui ne souhaitait pas perdre de temps en verbiage inutile. — Ce sera tout ? — Oui, c’est juste pour dépanner ! Marguerite viendra samedi comme chaque semaine. — Vous lui direz que je vais recevoir des bananes et des oranges de premier choix. Il s’apprêtait à quitter les lieux, quand le commis était sorti de la réserve située à l’arrière du magasin. L’homme, brun, de taille moyenne, un éternel crayon à papier calé sur l’oreille, avait salué Marcelle de la tête et continué son travail avec sa discrétion habituelle. En quittant le commerce, ils avaient croisé le facteur que tous les Béronais appelaient « Timbre-Poste ». Mathieu avait râlé entre ses dents, mais n’avait pu, sans l’offenser, l’ignorer. Celui qui avait été bel homme quelques années auparavant, réputé pour trousser les bergères en pâture, était resté inconsolable au décès de sa femme. Il s’était dès lors lancé à l’assaut de la divine bouteille avec autant de fougue qu’il l’avait fait des années durant envers le beau sexe. Il arborait les stigmates dus à ses excès. C’était au demeurant un brave homme, au courant de bien des informations, et, pour aussi étonnant que cela puisse paraître, même sérieusement éméché, ce qui était devenu chez lui une seconde nature, il ne parlait jamais à tort et à travers. Pour Mathieu, il était une sorte d’éponge qui absorbait aussi bien l’alcool que les secrets. Pressé de regagner la Fonterie, Mathieu avait serré la main du postier qui titubait à peine malgré son haleine pestilentielle. Derrière lui, les lumières de la Vantoise scintillaient et se reflétaient dans les yeux de « Timbre-Poste » Depuis la veille, le temps s’était mis à l’orage. Le ciel de cendre épaisse avait, un moment, donné l’impression de se déchirer en deux et des plaques de ciel bleu avaient soudain éclairé la campagne. Mais, alors qu’on avait cru à l’éclaircie, d’énormes nuages noirs étaient venus de l’ouest. Ils avançaient lentement sous l’aile du vent qui balayait les feuilles des arbres, les projetant tels des essaims de papillons jaunes, ocre, marron, qui voletaient, moribonds, avant de choir, pathétiques, pour former le linceul de l’année écoulée. Christophe, qui se tenait devant l’entrée de la grange, ne se lassait pas de ce spectacle. — Rentre, l’orage menace. Marguerite, qui l’observait de loin, remarqua une fois encore sa silhouette qui semblait étonnamment grande pour son âge. L’adolescent lui fit un signe de la main, mais ne bougea pas. Seul, le Roux, qui se trouvait à ses côtés, tourna la tête, hésitant sur la conduite à tenir. Marguerite s’étonna une nouvelle fois de voir combien le molosse, que seul Mathieu réussissait à faire obéir, s’était attaché au gosse. Dès que Christophe s’éloignait, on pouvait être sûr que le Roux était près de lui. À croire que son instinct lui dictait de le protéger. — Viens te réchauffer devant la cheminée, Mathieu ne va plus tarder maintenant ! Christophe obéit à contrecœur et, le Roux sur ses talons, il réintégra la salle commune, où la maîtresse de maison attisait le feu. Un grondement se fit entendre, bientôt suivi d’un long roulement qui donna l’impression de courir au-dessus des collines environnantes. La lampe subit une chute de tension. La pièce devint tout à coup plus sombre. — Si ça continue, il va falloir sortir les bougies ! Et Mathieu qui n’est toujours pas rentré ! À cet instant, le vent se mit à siffler sous les fenêtres, les rideaux se soulevèrent légèrement. Marguerite frissonna et obligea Christophe à s’installer près de la cheminée, alors que dehors, entre deux coups de tonnerre, le vent battait sa colère contre les murs de la maison. Dès qu’il y avait un calme, la maîtresse de maison retenait sa respiration pour mieux guetter le retour de son homme. Qu’est-ce qu’il avait aussi à sortir par ce temps-là, alors que rien ne pressait ! Soudain, une ruade plus forte que les autres la fit sursauter et en même temps la porte sembla exploser. Dans la seconde qui suivit, Mathieu rentra, dégoulinant de la tête aux pieds. — Il n’y a pas idée ! Et si l’orage t’avait rattrapé ? Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un éclair, suivi d’une violente détonation, la jeta dans les bras de Mathieu qui la serra contre lui, l’entraînant dans une danse improvisée. Marguerite, qui s’était d’abord laissé faire de bon cœur, parut se rappeler la présence de Christophe et repoussa Mathieu, faussement râleuse. — Me voilà trempée à mon tour ! Allez, change-toi que tu vas attraper du mal. Christophe, qui s’amusait de les voir se chicaner, avait remarqué le petit paquet que Mathieu avait posé sur la table. Lorsque son parrain fut habillé de sec, il l’ouvrit et en sortit trois grosses truites aux nageoires rougeâtres, emballées dans un cocon de fougères. — Ne me dis pas que tu étais au bord de l’eau par ce temps-là ? Mais tu es pire qu’un gosse ! Christophe avait quitté son siège et regardait les belles mouchetées avec envie. Mathieu posa une main affectueuse sur son épaule. — Ne t’inquiète pas, tu vas en attraper aussi. Demain matin, on ira faire un tour et avec ce temps elles seront mordeuses, tu peux me croire. Marguerite ne put se contenir plus longtemps : — Demain matin ! Mais tu es fou, tu as vu le déluge ? — Bah ! L’orage ne va pas s’éterniser ! — Tu oublies que le petit est venu pour se reposer et tu vas l’emmener attraper la crève. Mais je t’avertis, s’il est malade, tu te débrouilleras ! Tandis que ces deux-là se chamaillaient, Christophe rêvait. Il ne se sentait pas encore trop solide, mais la fatigue semblait diminuer chaque jour un peu plus. Et, à l’idée de suivre son parrain au bord de l’eau, une sorte de frénésie s’était emparée de lui. Il ouvrit son livre à la page des salmonidés et en parcourant les lignes il eut l’impression d’être déjà au bord de la rivière, de voir le reflet des poissons, à l’affût, la tête tournée vers l’amont. Toute la soirée, Mathieu répondit, avec enthousiasme, à ses questions et Marguerite finit par se rallier à l’idée de cette expédition, en voyant la joie de leur protégé. Dehors, une pluie fine finissait de s’égoutter et cette nuit-là Christophe dormit avec des rêves dans les yeux. Le jour ne s’était pas encore levé quand ils quittèrent la Fonterie. En chemin, une lumière jaune qui filtrait entre les ramures attira l’attention de Christophe. Il venait de ralentir insensiblement quand Mathieu commenta : — C’est le manoir des Aulnes. Ariane doit encore être en proie à ses démons ! Christophe fut surpris par l’expression, mais ne fit aucun commentaire. Peu de temps après, ils rejoignirent les eaux chargées de la Tarente. Dès lors, Mathieu ne fut que conseils. Il expliqua comment enfiler un gros ver de terre sur l’hameçon, désigna un remous et suivit son apprenti. Un apprenti qui instinctivement trouvait où poser ses pas. Un apprenti qui se fit surprendre par une attaque au moment où il relevait trop vite le scion de sa canne. Un apprenti qui ferra sa première truite moins de dix minutes après avoir fait ses débuts. Mathieu jubilait. Cela lui rappelait les premières sorties avec son fils Lucien. Il s’était ensuivi une complicité qui dépassait les rapports père-fils. Et là, en voyant son filleul, une onde de bonheur l’envahit. Son intuition lui disait que le gosse allait prendre une grande importance dans sa vie. Il profita d’un moment où Christophe changeait son appât pour le conseiller : — Il ne faut garder que les plus grosses ; les autres, tu les remets à l’eau. Elles grandiront et se reproduiront pour notre plus grand bonheur ! Moins d’une heure plus tard, alors que cinq belles farios reposaient déjà dans la musette de Christophe, Mathieu avait la sensation étonnante de voir l’adolescent agir exactement comme il l’aurait fait. Il le laissa continuer encore un peu, mais se souvint à temps que son protégé avait encore besoin d’être ménagé. Depuis deux jours, une idée lui trottait dans la tête. Il connaissait les talents de Raymonde pour soigner avec les plantes et se disait qu’elle aurait peut-être un breuvage qui accélérerait la convalescence du garçon. — Tu ne sais pas, on va passer faire une surprise à Raymonde et à Léontine. Elles raffolent des truites. On pourrait leur en donner une à chacune ? Qu’en penses-tu ? Comme il s’y attendait, Christophe fut enchanté par l’idée. Ils quittèrent donc les eaux torsadées de la Tarente et une trentaine de minutes plus tard ils poussaient le portillon qui menait à la maison de Raymonde. Il était temps parce que Christophe commençait à sentir la fatigue l’envahir. Raymonde le fit aussitôt asseoir, passa sa main sur son front et lui prépara un lait de poule. Pour faire bonne mesure, elle ajouta une grande cuillerée de miel dans ce mélange d’œufs et de lait. — Ça va le requinquer, mais il vaudrait mieux qu’il se repose encore. On dira à René de le monter en voiture dans l’après-midi. Elle se tourna vers Christophe, mais le garçon s’était levé, bien décidé à suivre Mathieu. En sortant de chez Raymonde, ils prirent la direction de la Fonterie. Le facteur les aperçut alors qu’ils quittaient le champ de foire. — Vous tombez bien, je me demandais si j’avais bien fait ! Le facteur tira sur son mégot qu’il passait son temps à allumer, avant de reprendre : — Je suis monté chez le père Simonet, mais il n’y avait personne, pourtant la porte était entrouverte ! J’ai fait le tour de la maison, j’ai appelé : rien ! Ni lui, ni son chien. Il laissa passer quelques secondes, le temps de reprendre sa respiration, et ajouta : — Pour moi, il a dû aller relever quelques pièges ! En tout cas, j’ai laissé son papier de pension sur la table. Je porterai son mandat demain en débutant la tournée. Si vous le voyez en passant, prévenez-le ! Mathieu fut tenté de le questionner plus avant, mais il jugea préférable de se rendre compte par lui-même. De toute façon, son interlocuteur semblait pressé de rejoindre la Vantoise où ses copains de boisson devaient l’attendre devant un petit remontant. Dès qu’ils eurent gagné les faubourgs de la ville, Mathieu et Christophe quittèrent la route pour emprunter un chemin de traverse qui filait directement vers la propriété du père Simonet. Le maître de la Fonterie connaissait bien le brave homme et l’appréciait. Le sexagénaire s’échinait seul sur une exploitation dont les terres de misère étaient déchirées par des gangues rocheuses qui affleuraient, tels des squelettes de monstres préhistoriques. L’une de ces parcelles, en forme de cuvette, jouxtait même la propriété de Mathieu. Elle était percée par une source qui jaillissait au milieu d’un énorme bloc de granit ; seuls les moutons trouvaient de quoi y brouter, et encore ! Veuf depuis une dizaine d’années, Simonet n’avait plus de nouvelles de ses deux fils partis vivre en Afrique du Nord. Ils aperçurent de loin la ferme et ses maigres dépendances plantées sur un petit tertre. Mathieu s’arrêta un instant pour observer la toiture, d’où aucune fumée ne s’échappait, mais reprit bien vite sa progression. Après une dernière grimpée, ils prirent enfin pied dans la petite cour. Tout semblait étrangement figé. D’où ils étaient, les visiteurs aperçurent immédiatement la porte entrebâillée. Mathieu fit signe à Christophe de rester dehors et, après un coup d’œil circulaire, il se dirigea vers la bâtisse aux murs lépreux. Il poussa le battant et entra dans la salle commune qui sentait la suie, le froid et l’abandon. Il appela plusieurs fois Simonet, mais en vain. De plus en plus inquiet, il contourna la table sur laquelle se trouvait le feuillet posé par le facteur et, avisant une porte, la poussa avec précaution. Après avoir laissé ses yeux s’habituer à la semi-obscurité, Mathieu remarqua que le lit n’était pas défait. Il ouvrit les volets pour laisser entrer la lumière et eut la sensation de voir une ombre bouger dans la cour. Les sens aussitôt en alerte, il se recula, se positionna de profil et avança légèrement la tête, mais ne vit rien d’autre qu’un éperon rocheux. Il commençait à se demander s’il n’était pas victime de sa nervosité, quand il entendit une porte claquer. Mathieu retrouva aussitôt ses instincts de chasseur. Il longea silencieusement le petit couloir pour se trouver devant la porte de la souillarde qu’il poussa lentement. Face à lui, l’issue qui donnait sur le jardin semblait le narguer. Au même moment, le battant se referma violemment sous l’action d’un courant d’air. Le panneau joua ainsi une ou deux fois librement. Décidément, son imagination lui jouait des tours ! Par acquit de conscience, Mathieu fit encore une ou deux fois le tour de la maison, entra dans la grange et chercha dans un plus large périmètre. Mais ce fut en vain. Il rejoignit Christophe qui s’inquiétait, adossé à la remise.
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