CHAPITRE II - Manon-3

1718 Mots
Arrivera-t-elle enfin, cette paresseuse Manon ? Ô cher lecteur, si elle vous impatiente autant que moi… Mais viens donc ! mais viens donc ! Voilà déjà deux minutes au moins qu’on est à table. Nous n’aurons jamais le temps. Que je suis donc malheureux ! À quoi sert de le dissimuler ? Ces courts moments d’attente ont été, en vérité, les plus pénibles que je puisse me rappeler à cette époque de ma vie. Ô le cœur humain ! le cœur humain ! il est inexplicable. Un moment. La porte du réfectoire s’ouvre. Un bon vieillard encore assez vert se présente. Il a sur la tête un vieux gazon roussi par l’âge. Il a une bonne et longue veste de vieille ratine gris-jaune, croisée sur la poitrine ; une bonne et large culotte de panne rouge, pelée sur les genouillères ; de bons gros bas gris drapés ; de bons gros escarpins ferrés à triple coulure et carrés comme les épaules d’un cordelier. Il se promène lentement entre les rangs avec l’air de chercher quelqu’un. Le cœur me bat d’une force prodigieuse. Je le suis des yeux. Je voudrais l’avertir que c’est moi qu’il cherche. Je ne le perds pas un instant de vue : le bourreau passe à côté de moi. Sa veste de vieille ratine gris-jaune frotte mon habit de drap de Silésie bleu de ciel. Je me retourne de son côté : il n’y voit goutte, repasse de l’autre côté, et dit enfin bêtement : – Eh mais ! est-ce qu’il n’y est pas, donc, ce petit garçon ? – Qui ? lui répond-on. – C’est le petit Desforges. – Eh ! le voilà devant vous ! – Ah ! eh bien ! venez donc ; voilà qu’on vient chercher votre linge. Allons vite, allons. Le cœur est aux anges, ma bouche murmure. Je me lève lentement en m’essuyant les lèvres qui n’avaient encore rien touché, et je dis en grondant : – Voilà une belle heure pour venir ! Eh ! qu’elle attende, ajoutai-je en me remettant à demi à ma place. – Oh oui ! qu’elle attende, dit le bon Moreau, le sous-portier, car c’était lui, elle a ben le temps d’attendre trois quarts d’heure ! – Mais encore, faut-il que je soupe ? – Eh bien ! vous souperez après. Donner son linge, voilà-t-il pas un beau venez-y-voir ? Faut-il donc tant de temps pour cela ? – Enfin, il faut plus de temps que tu ne penses. – Allons, va donc, dit Lagrange ; depuis que tu batailles là, tu serais déjà revenu. Alors jouant toujours la mauvaise humeur, je pars avec Moreau, qui me disait en me suivant : – C’est ben heureux : vous voilà décidé enfin. Ces chiens d’enfants, quand ils sont une fois à casser la croûte, il n’y a pas moyen de leur faire entendre raison. – Le v’là, mam’zelle, le v’là ! dit-il de loin à Manon, assise sur un banc au bas de l’escalier de mon quartier. C’était elle-même, c’était Manon ; mais plus belle que je ne puis vous la peindre, mais endimanchée, quoique ce ne fût qu’un samedi ; mais propre, mais ragoûtante, mais un petit ange du ciel descendu sur la terre tout exprès pour M. Petit-Homme. Oh ! que devint M. Petit-Homme en voyant l’adorable Manon ! Oh ! que devint Manon en voyant M. Petit-Homme ! – Allez, allez, mam’zelle, ce n’est pas sans peine que je l’ai tiré d’auprès de sa salade. Ne voulait-il pas vous faire attendre jusqu’après le souper, cet étourdi-là ? Ainsi dit le sage Moreau. Après ces mots, il rentra dans sa loge, et Manon et moi nous grimpons à mon quartier. Nous y voilà donc enfin parvenus à ce moment de crise ! Qu’allons-nous devenir ? bon Dieu ! qu’allons-nous devenir ? Ayez quelque pitié de nous, cœurs sensibles et compatissants ; ne jugez pas trop sévèrement deux pauvres enfants qui ne savent ce qu’ils sentent et qui bientôt ne vont pas savoir ce qu’ils font. Figurez-vous que Manon a quinze ans à peine, et que son complice est encore loin de quatorze. Souvenez-vous que leur âme est aimante, mais pure. Songez qu’ils sont tous deux assez tentants pour être tentés. Songez qu’ils ne connaissent aucun artifice ; que la bonne foi, la candeur sont leurs vertus et leurs guides, que si ces guides sont prêts à les égarer, c’est par l’impulsion irrésistible d’un instinct plus fort qu’eux, par l’ordre tout-puissant de la nature qui leur commande de lui obéir et qui leur en prodigue tous les moyens. Songez qu’il n’y a ici ni plan arrêté, ni complot fait. Songez à la distance infinie qui sépare les tendres voluptés de l’innocence adolescente et sensible, des plaisirs convulsifs du libertinage et de la corruption réfléchie. En un mot, si vous ne sentez pas l’indulgence que sollicite un couple électriquement frappé des sensations les plus entraînantes et les plus impérieuses, sautez sans balancer sur ce qui suit ; fermez, sur le tableau le plus suave, l’œil d’une sévérité déplacée, et que les rideaux sous lesquels nous allons abriter notre bonheur ne s’entrouvrent que pour les regards du philosophe aimant et délicat, qui veut que les lois premières de la nature aient leur inévitable effet et qui sait que cette bonne mère n’en a point fait de plus douce que celle que nous allons suivre. – Te voilà donc, ma petite Manon ? – Oui, monsieur. – J’avais bien peur que tu ne vinsses pas. – J’ai bien pensé ne pas venir. – Pourquoi donc ? – C’est que j’avais peur aussi, moi. – De quoi ? De tous ces garçons dont Catherine t’avait parlé ? – Oh ! non. – De quoi donc ? – Je ne sais pas. – De moi peut-être ? – Mais… – Ah ! méchante ! c’est bien mal à vous, çà, mademoiselle. Allons, embrassez-moi à cause de cela. – Oh ! non. Et je jette mes bras autour de son cou d’albâtre ; ils environnent sa jolie tête, dont j’approche la mienne ; et Manon se défend. – Non, non, laissez-moi. Et ma bouche se trouve, je ne sais comment, sur la sienne ; et quel feu dévorant s’allume dans toutes mes veines ! Ô mes yeux ! quel nuage se répand sur vous ? Que fais-tu Manon ? Ta langue a voulu prononcer un mot, elle n’a pu que s’unir à la mienne. Tes paupières se ferment ; tu pâlis, mon amie ; ta tête ne se soutient plus et flotte sur tes épaules. Cependant ta poitrine se gonfle, ton sein s’enfle et palpite. Étendons-la sur ma couche vierge. Ses lacets interceptent sa respiration, elle va suffoquer. Les lacets n’y sont plus ; l’air arrive plus facilement jusqu’à elle. Mais ses yeux sont toujours fermés ; son cœur bondit et soulève avec force ma main qui l’enveloppe. Un peu d’eau… Ciel ! son bras s’enchaîne au mien, il m’arrête, il me fixe près d’elle. Son sein… la neige du sommet des monts… Où suis-je ? Ses deux bras vivent encore et m’enchaînent à elle… Transport ! délire ! Âme de mon âme, est-ce bien vrai ?… Une autre région s’ouvre pour moi… C’est le ciel ; c’est plus que le ciel, c’est… Quels soupirs redoublés ! quelle ardeur inconnue ! Je brûle, elle brûle avec moi… d’un feu ! Non, ce n’est point une erreur ; non, je ne puis plus la distinguer de moi, je ne puis plus me distinguer d’elle ; nous ne faisons plus qu’un… Quels mouvements précipités ! quelle douleur ! quelle volupté ! et quel cri, grands dieux ! il a ébranlé les voûtes antiques d’un séjour où sans doute il fut rarement entendu… Ma bouche se colle à celle de l’adorable mourante et ferme le passage à un second cri, s’il doit encore chercher à se faire entendre. Mais non ; les palpitations s’apaisent, les mouvements décroissent, comme on voit les flots de la mer se calmer peu à peu après une violente tempête. Une douce extase s’est emparée de tout l’être de mon amie. Elle semble plongée dans un sommeil demi-léthargique et qui n’offre aucun symptôme dangereux. Laissons reposer un moment ce cher ange, et profitons de ce moment pour jeter un coup d’œil sur des objets qui doivent naturellement attirer ma curiosité… Ciel ! que vois-je ? Du sang ! du sang en abondance ! Il a ruisselé de son sein ; il coule de moi-même ! De la douleur ! Douleur étrange qui me rappelle à ma frénésie. Je me précipite sur ce sang ; je voudrais… Ah ! que ne voudrais-je pas ? Mon délire se renouvelle ; je me replonge à la source de ce sang précieux, qui, pour la première fois, est arraché par l’innocence des veines les plus virginales. Plus de cris ; de longs et profonds soupirs, des mouvements spontanés et enivrants, enfin un double, un triple échange non interrompu de nos deux existences, tellement identifiées, tellement confondues que rien ne semble désormais avoir la puissance de les séparer. Et l’heure sonne, et un quart d’heure à peine s’est écoulé dans cette étonnante transmigration de la terre aux délicieuses régions du ciel. J’ai encore une demi-heure à peu près pour fixer ma belle : nous avons encore le temps de nous interroger sur ce qui vient de se passer. Causerons-nous ? Le croyez-vous, vous qui connaissez le cœur humain ? Hélas ! que dirions-nous et que pourrions-nous dire ? Manon est assise sur mon lit ; je tiens une de ses mains dans les deux miennes ; elle a les yeux baissés, son teint est un peu enflammé, son air est un peu embarrassé. Je la fixe, je lui demande un regard. Elle soulève sa longue et humide paupière et se plonge tout entière dans mon sein avec un soupir parti du plus profond de son cœur, pour aller jusqu’au fond du mien. Il est aisé de concevoir que si j’avais mille pages à remplir, les détails de cette scène céleste les occuperaient toutes. Mais l’heure s’avance, il faut penser à se séparer de Manon : se séparer de la vie est à peu près la même chose ; il le faut pourtant. – Mon linge tout s******t… – Je l’emporte : je le laverai en cachette. – Le tien ? – Il y a des raisons qui me tranquillisent. C’est justement demain… J’avoue bonnement que j’ignorais encore les causes de sa tranquillité et de ce demain tout juste. À treize ans et demi, on ne peut pas tout savoir. Manon va partir ; sept heures trois quarts sonnent : encore un quart d’heure. On se rapproche, on se couvre de baisers. Encore un petit mot, il n’en sera ni plus ni moins ; on brûle de se le dire, ce dernier mot. Courte et délicieuse conversation ! que de plaisirs tu nous donnas ! Mais que de peines, hélas ! sont toutes prêtes à les suivre. – Sans adieu, ma belle Manon ; à toi, à toi pour la vie ; à mercredi, cher amour. Pense à moi, ah ! pense à moi, mon cher ange ; songe que je ne vis plus que pour toi. – Et pour qui vivais-je depuis si longtemps ? me dit la douce et tant intéressante Manon. Nous descendions un cinquième étage. À chaque marche un b****r ; mais quel b****r ! Enfin Manon est partie. Je l’ai regardée aller à travers la grille. Je la crois bien loin ; je la retrouve dans mon cœur, dans la cour, au réfectoire, partout. Charmante enfant, ah ! je ne te perdrai pas sitôt de vue ! Me voilà revenu à table. – Tu as été bien longtemps. – Bah ! je ne sais combien de choses à recoudre, et j’en avais besoin pour demain dimanche, et je ne pouvais pas la laisser seule. Cela passe. Oh ! j’avoue que, quoique ennemi déclaré du mensonge, je ne me suis jamais reproché ceux-là, ni ceux du même genre, que de semblables occasions m’ont soufflés par la suite. Le bon ami Lagrange me laisse le temps de souper, après que tout le monde est sorti de table ; et en conscience j’avais un peu besoin de me refaire : on le croira sans peine.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER