– Quelle différence y a-t-il entre être étranglé par un officier et être frappé par lui ? demandai-je, au souvenir d’une petite aventure dans laquelle Ortheris avait eu son honneur outragé par son lieutenant.
– L’un, crénom, est une plaisanterie, et l’autre, crénom, une insulte, répondit Ortheris. De plus nous étions de service, et peu importe ce que fait alors un officier, aussi longtemps qu’il nous procure nos rations et ne nous procure pas d’éreintement exagéré. Après cela nous nous tînmes tranquilles, et j’entendis Dewcy menacer de nous faire tous passer en conseil de guerre dès que nous serions sortis du Tangi. Alors nous poussâmes trois vivats pour le pont ; mais le hutti refusait toujours de bouger d’un cran. Il était buté. On l’acclama de nouveau, et Kite Dawson, qui faisait le compère à toutes nos revues de caf’conc’(il est mort pendant le retour) se met à faire une conférence à un n***e sur les trains de derrière d’éléphants. Pendant une minute Dewcy essaya de se contenir, mais, Seigneur ! c’était chose impossible, tant Kite faisait le jocrisse, demandant si on ne lui permettrait pas de louer une villa dans le Tangi pour élever ses petits orphelins, puisqu’il ne pouvait plus retourner au pays. Survient alors un officier (à cheval d’ailleurs, l’imbécile) du régiment de l’arrière, apportant quelques autres jolis compliments de son colonel, et demandant ce que signifiait cet arrêt, s. v. p. Nous lui chantâmes : « On se flanque aussi une fichue trépignée en bas des escaliers », tant et si bien que son cheval s’emporta, et alors nous lui lançâmes trois vivats, et Kite Dawson proclama qu’il allait écrire au Times pour se plaindre du déplorable état des routes dans l’Afghanistan. Le train de derrière du hutti bouchait toujours la passe. À la fin un des mahouts vient trouver Dewcy et lui dit quelque chose.
– Eh Dieu ! répond Dewcy, je ne connais pas le carnet d’adresses du bougre ! Je lui donne encore dix minutes et puis je le fais abattre.
Les choses commençaient à sentir joliment mauvais dans le Tangi, aussi nous écoutions tous.
– Il veut à toute force voir un de ses amis, dit tout haut Dewcy aux hommes.
Et s’épongeant le front il s’assit sur un affût de canon.
Je vous laisse à imaginer quelles clameurs poussa le régiment. On criait :
– C’est parfait ! Trois vivats pour l’ami de M. Dugrospétard. Pourquoi ne l’as-tu pas dit tout de suite ? Prévenez la femme du vieux Hochequeue, et ainsi de suite.
Il y en avait quelques-uns qui ne riaient pas. Ils prenaient au sérieux cette histoire de présentation, car ils connaissaient les éléphants. Alors nous nous élançâmes tous en avant par-dessus les canons et au travers des pattes d’éléphants (Dieu ! je m’étonne que la moitié des compagnies n’aient pas été broyées) et la première chose que je vis ce fut Térence ici présent, avec une mine de papier mâché, qui descendait la pente en compagnie d’un sergent.
« – Vrai, que je dis, j’aurais dû me douter qu’il était mêlé à une pareille histoire de brigands, que je dis… » Maintenant, raconte ce qui est arrivé de ton côté.
– J’étais en suspens tout comme toi, petit homme, écoutant les bruits et les gars qui chantaient. Puis j’entends chuchoter, et le major qui dit :
– Laissez-nous tranquilles, à réveiller mes malades avec vos blagues d’éléphants.
Et quelqu’un d’autre réplique tout en colère :
– C’est une blague qui arrête deux mille hommes dans le Tangi. Ce fils du péché de sac à foin d’éléphant dit, ou du moins les mahouts disent pour lui, qu’il veut voir un ami, et qu’il ne lèvera pied ni patte avant de l’avoir rencontré. Je m’esquinte à lui présenter des balayeurs et des coolies, et son cuir est plus lardé de piqûres de baïonnettes qu’une moustiquaire de trous, et je suis ici par ordre, mon bon monsieur le major, pour demander si quelqu’un, malade ou bien portant, ou vivant ou mort, connaît un éléphant. Je ne suis pas fou, qu’il dit, en s’asseyant sur une boîte de secours médicaux. Ce sont les ordres que j’ai reçus, et c’est ma mère, qu’il dit, qui rirait bien de me voir aujourd’hui le plus grand de tous les idiots. Est-ce que quelqu’un ici connaît un éléphant ?
Pas un des malades ne pipa mot.
– Vous voilà renseigné, que dit le major. Allez.
– Arrêtez, que je dis, réfléchissant confusément dans ma couchette, et je ne reconnaissais plus ma voix. Il se trouve que j’ai été en relations avec un éléphant, moi, que je dis.
– Il a le délire, que dit le major. Voyez ce que vous avez fait, sergent. Recouchez-vous, mon ami, qu’il dit, en voyant que je cherchais à me lever.
– Je n’ai pas le délire, que je dis. Je l’ai monté, cet éléphant, devant les casernes de Cawnpore. Il ne l’aura pas oublié. Je lui ai cassé la tête avec un flingot.
– Complètement fou, que dit le major.
Puis, me tâtant le front :
– Non, il est normal, qu’il dit. Mon ami, qu’il dit, si vous y allez, sachez que ça va ou vous tuer ou vous guérir.
– Qu’importe ? que je dis. Si je suis fou, mieux vaut mourir.
– Ma foi, c’est assez juste, que dit le major. Vous n’avez toujours plus de fièvre pour le moment.
Venez, que me dit le sergent. Nous sommes tous fous aujourd’hui, et les troupes attendent leur repas.
Il passa son bras autour de moi pour me soutenir. Quand j’arrivai au soleil, montagnes et rochers, tout tournoyait autour de moi.
– Voilà dix-sept ans que je suis à l’armée, que me dit le sergent, et le temps des miracles n’est pas passé. La prochaine fois on va nous augmenter notre paye. Pardieu, qu’il dit, cet animal vous connaît !
À ma vue le vieil Obstructionniste s’était mis à gueuler comme un possédé, et j’entendis quarante millions d’hommes qui braillaient dans le Tangi : « Il le reconnaît ! » Alors, comme j’étais sur le point de m’évanouir, la grosse trompe m’enlaça. « Comment vas-tu, Malachie ? » que je dis, en lui donnant le nom auquel il répondait dans les lignes. « Malachie mon fils, vas-tu bien, toi ? que je dis, car moi ça ne va guère. » Là-dessus il trompeta de nouveau et la passe en retentit, et les autres éléphants lui répondirent. Alors je retrouvai un peu de force. « À bas, Malachie, que je dis, et mets-moi sur ton dos, mais manie-moi en douceur, car je ne suis pas brillant. » À la minute il fut à genoux et il m’enleva aussi délicatement qu’une jeune fille. « Maintenant, mon fils, que je lui dis, tu bloques la passe. En route. » Il lança un nouveau barrit de joie, et sortit majestueusement du Tangi, faisant cliqueter sur son dos ses accessoires de canon, et derrière lui s’éleva la plus abasourdissante clameur que j’aie jamais entendue. Alors la tête me tourna, une grande sueur m’envahit et Malachie me paraissait devenir de plus en plus grand, et je dis, d’un air bête et d’une petite voix, en souriant tout à la ronde :
– Descendez-moi, que je dis, ou bien je vais tomber.
Quand je revins à moi j’étais couché dans mon lit d’hôpital, mou comme une chiffe, mais guéri de la fièvre, et je vis le Tangi aussi vide que le derrière de mon crâne. Ils étaient tous montés au front, et dix jours plus tard j’y allai moi aussi, moi qui avais bloqué et débloqué tout un corps d’armée. Qu’est-ce que vous pensez de ça, monsieur ?
– J’attendrai pour vous répondre d’avoir vu Learoyd, répétai-je.
– Me voici, dit une ombre sortant d’entre les ombres. J’ai entendu également l’histoire.
– Est-ce vrai, Jock ?
– Oui, vrai, aussi vrai que la vieille chienne a attrapé la gale. Ortheris, tu ne dois plus laisser les chiens approcher d’elle.