IICertes, l’intérieur des Plautin pouvait exciter l’envie d’Ernestine Baujoux ! En entrant dans ces pièces, d’une scrupuleuse propreté, où les meubles modestes brillaient toujours, où, souvent, des fleurs cueillies dans les prés par les enfants s’épanouissaient dans les vases gagnés aux loteries, devant le crucifix et la statue de la Vierge, qui occupaient partout la place d’honneur, on sentait qu’ici régnaient une dignité de vie et un esprit chrétien qui devaient singulièrement adoucir aux habitants de ces lieux les inévitables épreuves de l’existence.
L’impression se fortifiait encore à la vue de la maîtresse du logis, petite femme blonde de mine avenante, toujours bien coiffée dès le matin, proprement vêtue, et qui s’entendait fort bien à mener tout son monde, y compris son mari. Celui-ci travaillait à la fabrique de toile Marellier, et, très estimé des patrons pour l’honnêteté de son caractère, ses habitudes rangées et son courage au travail, gagnait de jolies journées, dont il rapportait intégralement le montant au logis. Grâce aux qualités d’ordre de l’un et de l’autre, ils étaient arrivés, malgré les dépenses occasionnées par leurs quatre enfants, et sans se refuser rien du nécessaire, ni même quelques légitimes plaisirs à l’occasion, à réaliser ces fameuses économies qui exaspéraient les Baujoux.
Les enfants fréquentaient l’école libre, et on les donnait comme modèles à tous pour la politesse de leurs manières, leur bonne tenue et leur gentillesse. L’aîné, Joseph, qui venait d’avoir quatorze ans, travaillait déjà à la fabrique. Ses maîtres, constatant sa vive intelligence, auraient voulu le voir pousser plus loin ses études, le conduire à quelque emploi bureaucratique, peut-être – qui sait ! – le voir arriver à une profession libérale après le passage au lycée, grâce à une bourse que les messieurs Marellier ne demandaient pas mieux d’obtenir par l’intermédiaire d’un parent, recteur d’Académie. Mais le père s’était refusé à encourager son fils dans cette voie.
– Voyez-vous, nous avons besoin d’ouvriers chrétiens, instruits de leur religion et fermes dans leurs principes, avait-il expliqué à ceux qui s’étonnaient de sa décision. La France se meurt de l’ignorance du peuple. Eh bien ! pour la ressusciter, il faut qu’on lui donne, à ce peuple, non plus la science inutile ou frelatée des écoles officielles, mais celle qui s’appuie sur la religion, et qui en fera vraiment des hommes, au lieu de pauvres machines inconscientes qui suivent le premier agitateur venu et se croient libres parce qu’elles beuglent les phrases creuses de leurs conférenciers et de leurs journaux... Mon ambition, c’est que mon fils soit un apôtre parmi les autres ouvriers, au lieu d’aller grossir les rangs des ratés ou des besogneux dans les carrières libérales. Mais, pour cela aussi, il faut qu’il soit instruit, non seulement dans sa religion, mais encore sur bien d’autres points. C’est pourquoi, l’année prochaine, il ira grossir le petit noyau du Cercle d’études de l’abbé Bourguet.
Lui, André Plautin, étudiait aussi dans les moments de loisir que lui laissait son travail, et plus d’une fois il avait su répondre victorieusement à un de ses camarades ou relever vertement quelque stupide plaisanterie contre la religion. Aussi ne se risquait-on pas beaucoup à discuter avec lui. Mais précisément à cause de cette fermeté de principes et de cette complète absence de respect humain, on l’estimait beaucoup, dans le monde ouvrier, on l’aimait aussi, car on le savait, par expérience, toujours prêt à rendre service... Il n’y avait, pour le détester, que les mauvais ouvriers dans le genre d’Isidore Baujoux, pour lesquels sa parfaite conduite était une condamnation, et les anticléricaux forcenés, dont ce tenant de la religion troublait, par sa seule vue, la liberté de conscience.
Cet après-midi-là, Justine Plautin, assise près de sa fenêtre fleurie, raccommodait un vêtement à son mari. Jamais André n’avait voulu, même avant que Dieu leur envoyât des enfants, que sa femme allât travailler à la fabrique.
– Je préférerais faire des heures doubles, s’il le fallait, pour que tu puisses rester chez nous ! disait-il énergiquement...
Et Justine était toujours demeurée au logis qu’elle soignait avec amour, entretenant et confectionnant tous les vêtements des siens, préparant des plats simples, peu coûteux, mais sains et bien présentés, qui plaisaient également au robuste appétit du père et du fils et à celui, plus difficile, de la petite Louisette, rendue languissante par un peu d’anémie.
Un coup léger fut tout à coup frappé à la porte. Et sur l’invitation qui lui en fut faite par Justine, la visiteuse entra.
C’était une grande fillette d’environ treize ans, une brune charmante, aux grands yeux à la fois doux et énergiques. Sa tenue était fort simple, mais tout, en elle, révélait une extrême distinction de race ou d’éducation.
– Bonjour, madame Plautin ! dit-elle gaiement en s’avançant, la main tendue.
– Mademoiselle Raymonde !... C’est bien gentil à vous de venir me voir ! Malheureusement, Louisette n’est pas là.
Tout en parlant, Justine se levait et avançait vers la visiteuse un fauteuil de paille garni de coussins confectionnés par elle avec quelques coupons aux nuances bien choisies.
– Je vous en prie, ne vous dérangez pas ! protesta la fillette. Je viens seulement vous demander un renseignement... Vous savez que, sur la demande de M. le curé, quelques dames de la paroisse ont organisé une œuvre de catéchistes spécialement chargées de rechercher si, dans les milieux hostiles, on ne pourrait, malgré tout, faire quelques recrues parmi les plus jeunes enfants qui n’ont pas trop subi encore l’influence de leur entourage ?
– Oui, je sais, Mademoiselle.
– On a signalé, dans ce cas, le dernier enfant d’un nommé Baujoux. Comme il demeure dans votre maison, ma tante, qui doit aller voir la mère, m’a chargée auparavant de m’informer près de vous s’il y a vraiment quelque chose à tenter de ce côté.
Justine secoua la tête :
– On peut toujours essayer ! Mais c’est du monde qui devient plus mauvais tous les jours, Mademoiselle ! Croiriez-vous que ce matin, en entendant Louisette chanter un cantique, tout en travaillant, les deux aînés se sont mis à la fenêtre et ont hurlé cette horrible Internationale ! André était furieux, et il parlait même de quitter la maison, à cause de l’exemple que donnent ces gens-là. Ce serait dommage, car on n’est pas mal, ici, mais enfin, si c’était pour le bien des enfants, on s’y déciderait tout de même. Et quand on pense, Mademoiselle, qu’Ernestine et moi avons été ensemble sur les bancs du catéchisme ! C’était une bonne fille, alors, mais un peu trop coquette, et qui se laissait vite monter la tête. Quand elle eut épousé Baujoux, elle continua pendant quelque temps à remplir ses devoirs religieux. Lui n’était pas trop mauvais encore, dans ce temps-là, on le voyait même quelquefois à l’église. Puis il se lia avec des socialistes, il assista à de mauvaises conférences, lut de ces tristes journaux qui sont un vrai poison, et, par-dessus le marché, se mit à boire. Alors, ce fut fini pour lui. Ernestine, excitée par lui, changea aussi d’idées, elle ne mit plus les pieds à l’église, n’y conduisit jamais ses enfants, laissa le désordre et une quasi-misère s’introduire chez elle. Si vous voyiez ce qu’elle est mal tenue, la pauvre ! Et ses enfants ! les aînés sont déjà des vauriens, le petit seul paraît encore gentil. Mais je crois qu’il n’est pas d’une fameuse santé. Enfin, Mlle Dalrey peut voir tout de même, Mademoiselle Raymonde ; ça ne coûte pas beaucoup d’essayer, et si on pouvait lui faire un peu de bien, à ce petit... Quoique, dans un milieu pareil !... Enfin, tout de même, quand on a un peu entendu parler du bon Dieu dans son enfance, il me semble qu’on doit y penser plus facilement lorsqu’arrive le moment de la mort.
– Oh ! certainement ! dit Raymonde en se levant. Je vais dire tout cela à ma tante, et il est probable qu’elle ira voir votre voisine. Maintenant, je me sauve, car elle m’attend. Bonjour à Louisette, n’est-ce pas, Madame Plautin ?
Et, serrant gentiment la main de Justine, elle s’en alla, reconduite jusqu’à la porte par son hôtesse.
Comme, après avoir traversé la cour, elle passait dans le couloir de sortie du corps de bâtiment faisant face à celui où habitaient les Plautin, elle se croisa avec Léonie Baujoux. La jeune ouvrière la toisa d’un regard mauvais et envieux, et marmotta tout en se dirigeant vers l’escalier :
– C’est une amie des filles au patron, la petite-cousine du vieux grigou de la Bercière. Sale graine de bourgeoise, va !
Raymonde avait remarqué le coup d’œil, et son cœur en fut péniblement serré. Si jeune qu’elle fût, elle était déjà excessivement charitable, portée à aimer les êtres les plus misérables, de corps ou d’âme ; mais la haine d’autrui, de ceux-là même qu’elle aimait et eût tant souhaité soulager, lui causait une véritable souffrance.
Pourtant, il lui avait déjà été donné de l’éprouver plusieurs fois, dans les visites de charité où l’emmenait tante Mathilde. En certains milieux ouvriers, une hostilité sourde régnait, fruit des « doctrines de paix » prêchées par les apôtres de l’anarchie et de l’irréligion.
Raymonde rejoignit sa tante qui causait dans la rue avec une de ses protégées. Mlle Mathilde Dalrey, petite femme blonde à l’air doux et effacé, était fort aimée des humbles, qui connaissaient bien son dévouement et sa bonté, et en abusaient même parfois.
L’entretien terminé, Raymonde prit le bras de sa tante, et toutes deux se dirigèrent vers le logis. Raymonde, chemin faisant, raconta ce qu’elle avait appris de Justine Plautin, et Mlle Mathilde décida qu’elle tenterait l’épreuve chez la femme Baujoux.
Bientôt, elles arrivèrent à l’extrémité de l’avenue Victor-Hugo, l’unique avenue de la jolie petite cité normande de Palerville. Là s’élevaient des villas de belle apparence. Mais tout au bout, faisant tache sur cet ensemble très moderne, se dressait un vieux pignon qui avait bénéficié, pour rester debout quand même, de la chance de se trouver juste à l’alignement. Sur les murs décrépits et zébrés de larges traînées noirâtres, un peu de lierre grimpait, une aristoloche essayait timidement de s’émanciper, vite réfrénée par la main impitoyable du maître de céans qui n’aimait pas la verdure, « ce nid à insectes ».
Cette demeure s’appelait la Bercière. Depuis des siècles, elle appartenait à la famille d’Erquoy. Le propriétaire actuel, M. Albéric d’Erquoy, un célibataire d’une soixantaine d’années, y vivait seul avec un vieux domestique à moitié sourd. On l’appelait « l’ours de la Bercière », ou bien encore « l’avare », et ces deux surnoms lui convenaient parfaitement, il faut le reconnaître. Bien qu’on l’assurât millionnaire, il portait des vêtements élimés, ne s’accordait qu’une maigre nourriture et refusait toujours son obole pour les œuvres de bienfaisance. On le voyait rarement hors de son logis. Il s’occupait d’études scientifiques, et n’avait de relations – encore étaient-elles espacées et peu intimes – qu’avec un vieil ingénieur retraité et un châtelain voisin de Palerville, tous deux savants comme lui.
Cependant, M. d’Erquoy avait de la famille. D’abord le fils d’un de ses cousins germains, Paul d’Erquoy, qui occupait un poste élevé dans un ministère, bien qu’il eût à peine trente ans ; puis Danielle d’Erquoy, fille d’un autre cousin au même degré, qu’il avait naguère presque reniée lorsqu’elle s’était obstinée à épouser, malgré lui, le riche industriel Raymond Dalrey. Peu après, Mme Dalrey, veuve et ruinée, était venue le supplier de l’aider. Après l’avoir accablée de reproches, il avait déclaré :
– Je dois au nom que vous avez porté de ne pas vous laisser dans la misère. Vous habiterez donc le pavillon, et je vous ferai une pension suffisante pour votre entretien et celui de votre fille... Mais ne vous figurez pas pour cela que je vous ai pardonnée, Danielle, car je vous déclare que je n’oublierai jamais votre insoumission et votre mésalliance.
En outre, M. d’Erquoy avait une cousine un peu éloignée, du côté maternel celle-là, mariée au comte de Montanes, et qu’il ne voyait jamais. Ceux qui l’avaient connu un peu autrefois racontaient qu’Albéric d’Erquoy, jeune homme, avait profondément aimé la blonde Colette, mais que celle-ci lui avait préféré le brillant Guy de Montanes. C’était depuis lors, assurait-on encore, qu’il s’était peu à peu enfoncé dans la misanthropie et s’était complètement desséché le cœur, qu’il n’avait jamais eu du reste bien tendre pour les infortunes d’autrui.
Chaque année, Paul d’Erquoy, qui possédait une petite propriété à Palerville, venait y passer une quinzaine, et en profitait pour faire quelques visites à son parent, sans paraître s’apercevoir de l’accueil plus que froid qui lui était fait. M. d’Erquoy lui en voulait de ses idées politiques avancées, et ne se gênait pas pour le lui faire sentir.
Quant à Mme Dalrey, bien qu’habitant le petit bâtiment dénommé le pavillon qui s’élevait dans le jardin de la Bercière, à cinquante mètres du logis principal, elle ne voyait pas son parent plus de trois fois par an. M. Albéric d’Erquoy avait la rancune tenace et savait montrer clairement qu’il ne pardonnait pas. Pour sa petite-cousine, il avait déclaré inutile de faire sa connaissance, et c’est à peine s’il répondait par un signe de tête au salut poli de Raymonde lorsque, par grand hasard, elle le rencontrait.
Cette après-midi-là, comme Mlle Dalrey et sa nièce arrivaient près de la Bercière, la porte du vieux logis s’ouvrit, livrant passage à un homme jeune et bien mis, qui les salua froidement au passage.
– Il a une drôle de tête, aujourd’hui, M. Paul d’Erquoy ! fit observer Mlle Mathilde. On le dirait en colère.
– Oui, c’est vrai, tante ; mais ce n’est pas une colère comme chez les autres. Chez lui, tout est froid.
– Ce n’en est pas meilleur. J’avoue qu’il ne me plaît guère.
– Et à moi non plus ! dit spontanément Raymonde. Je suis contente qu’il ne nous fasse jamais qu’une seule visite pendant ses séjours ici.
Mlle Mathilde ayant ouvert une petite porte percée dans le vieux mur de clôture, elles se trouvèrent dans le jardin envahi par une folle végétation, car M. d’Erquoy dédaignait de le faire entretenir. Au milieu des arbres s’élevait un vieux petit pavillon menaçant ruine. C’était là la demeure où vivaient Mme Dalrey, sa fille et la sœur de son mari, qui les avait suivies et mettait dans la communauté ses petites rentes, seul reste de sa part de fortune abandonnée généreusement pour solder tous les créanciers de son frère.
Dans la sombre petite salle à manger, Mme Dalrey cousait, non sans pousser force soupirs. À cette femme qui avait joui d’une grande fortune et de tous les plaisirs mondains, l’existence actuelle semblait intolérable. Trop peu profondément chrétienne pour se résigner courageusement à la volonté divine, elle récriminait sans cesse, aigrissant encore un caractère naturellement peu facile et rendant parfois la vie assez dure à sa belle-sœur et à sa fille.
– Enfin, vous voilà ! dit-elle sèchement. Pendant que vous courez chez vos pauvres, je suis seule à me morfondre ici. Heureusement que mon cousin Paul est venu quelques instants.
– Encore ? Qu’est-ce qui lui prend, cette année ? dit Mlle Mathilde d’un ton surpris. Mais quand donc est-il venu ? Comme nous arrivions, il sortait de chez son oncle.
– Oui, il m’a dit qu’il y allait en sortant d’ici. Mais il y est resté bien peu de temps, en ce cas ! Il est vrai que l’oncle Albéric est si peu causant !
Elle demeura un moment silencieuse, faisant machinalement tourner entre ses doigts son aiguille.
– Paul a été très aimable, aujourd’hui ! dit-elle enfin, comme continuant tout haut sa pensée. C’est un homme intelligent et il est fort bien de sa personne.
– Cela dépend des goûts ! dit Mlle Mathilde tout en enlevant son chapeau. Pour ma part, je le trouve trop raide, et aussi beaucoup trop infatué de lui-même... Quant à être intelligent, je vous le concède. Mais ses opinions politiques, et surtout ses idées antireligieuses ne sont pas pour nous le rendre sympathique.
Mme Dalrey leva légèrement les épaules.
– Quelle exagération, ma pauvre Mathilde ! Si vous l’aviez entendu causer tout à l’heure, vous auriez vu qu’il professait au contraire des principes de large tolérance. Vraiment, vous devriez tâcher de vous guérir de cette étroitesse d’esprit.
Et, avec une moue de dédain, Mme Dalrey se remit à son ouvrage, tandis que Mlle Mathilde s’en allait vaquer aux préparatifs du dîner.