26 février Saint-Nestor

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26 février Saint-NestorCe matin, il se lève de méchante humeur, réveillé, bien trop tôt pour un dimanche, par les aboiements hargneux du fox-terrier stupide de la petite vieille qui habite l’appartement d’à côté. Quand il a loué ce deux-pièces, voilà trois mois, l’agent immobilier s’était bien gardé de l’avertir des nuisances sonores auxquelles il se trouverait exposé. La semaine, passe encore, le roquet lui sert de coucou, mais le week-end, il lui filerait volontiers des boulettes empoisonnées pour le faire taire définitivement. Encore vaseux de la soirée trop arrosée de la veille, il se souvient avoir oublié de racheter du café. Ça ne fait rien, je vais me faire un petit chocolat chaud comme Maman autrefois, ça va me requinquer, se dit-il. Pendant que le lait chauffe, il verse dans un bol à oreilles marqué à son prénom trois cuillerées de Nesquik périmé depuis décembre 2015. Le temps qu’il referme la boîte jaune et la range, le lait a débordé. Il se brûle les doigts en retirant précipitamment la casserole du gaz. Fracasse l’orteil de son pied nu contre le placard de l’évier en y lâchant le manche de ladite casserole. Crie d’horribles gros mots. Trempe son ventre et tout le devant de son pantalon de pyjama en ouvrant trop fort le robinet d’eau froide qui soulagerait sa main endolorie. Clairement, la journée commence mal. Alors, se rappelant ce qu’on dit dans son Berry natal : « Petit chagrin ce matin, grand désespoir ce soir », il pense qu’il est urgent de calmer le jeu. Respirer lentement en soulevant le diaphragme. S’étirer sans forcer. Faire deux ou trois saluts au soleil qui vient justement de poindre bravement à travers le ciel plombé. Écouter du Mozart, toujours Mozart. Laisser infuser un sachet de thé bio Zénitude intérieure dans une tasse imprimée I so love me. Prendre une douche pile à la bonne température. Enfiler son meilleur jean parfaitement repassé, sans marquer le pli naturellement, par la gentille Rosita qui l’adore et le dorlote comme son propre fils. Il faut peu de choses, finalement, pour trouver la vie jolie. Tiens, et pourquoi ne pas descendre au Blue Macumba pour boire un café en terrasse en lisant Le Journal du Dimanche ? C’est dit, j’y vais. C’est l’hiver et il fait beau, froid juste comme il faut pour respirer léger et se sentir vivant. Il ne lui manque rien. Ah si, une belle fille à voir passer sur le trottoir, pour le plaisir du moment. Et justement, il suffit de demander, la voici. Gracieuse et délicate, les joues rosies par l’air piquant, un petit épagneul doré en laisse, elle promène gaiement son chien, aux longues oreilles démodées mais à la truffe facétieuse. Ils se regardent s’approcher. Ils se croisent en se souriant. Quelques pas plus tard, ils se retournent l’un sur l’autre au même instant. Dans un mouvement de cheveux étudié, elle lui lance un clin d’œil coquin. Il réfléchit une seconde, fait demi-tour, revient résolument vers elle qui l’attend, l’air engageant. Et flanque un grand coup de pied au chien qui, forcément lui aussi, aboie trop tôt le dimanche matin et réveille les voisins. Puis repart, soulagé.
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