À treize heures ce vendredi, le restaurant bruissait d’un brouhaha assourdissant, les milliers de fonctionnaires l’avaient assailli depuis une bonne heure, l’air lourd d’odeurs et de conversations semblait épais et irrespirable. J’avais donné rendez-vous à Marc à l'entrée. Je portais ce jour-là un jean et un chemisier orange échancré. Une petite chaîne en or, très fine, un cadeau de ma mère, égayait mon cou. Je sentis tout de suite que Marc était fébrile. Je lui souris et je commençai à choisir mes salades. « Je n’aime pas la viande », lui dis-je brièvement. Il sembla gêné et opta quand même pour un steak-frites.
« Tiens, il y a deux places libres plus loin vers là-bas, me dit-il, ça te dit ? ». Je m’asseyais en face de lui. « Je n'en peux plus, fis-je en soupirant. Ils vont m'achever… Mais on ne va pas parler de mon travail, n’est-ce pas ? » Il hocha la tête. Je constatais qu’après l’audace de son invitation, il n’en menait pas large, ne sachant comment entamer la conversation. Intuitivement je devinais qu’il avait toujours en tête de me draguer. Son regard trop insistant le trahissait. J’étais sur mes gardes. On resta ainsi, à distance, échangeant des banalités.
Il me regardait à la dérobée, le regard inquiet. Que pensait-il ? Regrettait-il déjà d’être avec moi ? Je levais les yeux. Ma main tenait la fourchette au bout de laquelle j’avais fiché trois petits champignons à la grecque que je me mis à croquer avec un plaisir gourmand. Je vis son regard. Il fixait ma belle dentition et baissa aussitôt la tête. Je m’amusais de le sentir si embarrassé. « Je pense qu'il n'a pas souvent rencontré de vraie femme. Il se croyait tout permis. Je lui donne une petite leçon au fils du directeur ».
Au fait, on m'a dit que tu es d'origine russe....
Tiens ! Que voilà une belle entrée en matière, Je souriais. Figure-toi que c’est pour cette raison que j'ai été recrutée. Passe-moi donc la carafe d'eau s'il te plaît. Il remplit mon verre. Pourquoi me poses-tu cette question ? En quoi mon origine te concerne ? Tu t'intéresses à la Russie ?
Comme cela… Histoire de faire connaissance. Non, excuse-moi, fit-il en tentant un sourire enjôleur. Il devait sentir confusément que cette entrée en matière était peut-être la bonne à la condition de procéder avec tact. De mon côté, je me sentais moins nerveuse. Cette fois, c’était moi qui attendais la suite. « Je suis certaine que c’est Blanche qui sera allée lui raconter cette histoire. Qu’a-t-elle dit d’autre ? » Il y a beaucoup de fonctionnaires étrangers aux Communautés, poursuivit laborieusement Marc, mais très peu de Russes, du moins à ma connaissance…. Pour tout dire, tu es la première que je croise. Je continuais à le fixer, le prit-il pour ce qu’il pensait être un vague encouragement. Voilà en tout cas un point commun, soupira-t-il, comme soulagé. En fait si je te parle de ton origine c'est parce que dans ma famille, il y a aussi quelqu’un qui vient de Russie... mon oncle Bernard.
C’est vrai ? Tu ne me fais pas marcher ? Ce serait grossier de ta part, tu sais. Je plongeais mes yeux dans les siens, comme si je voulais m’assurer qu’il ne me racontait pas des histoires. Pour moi, ce sujet était trop sérieux. Il comprit, à mon regard bleu-gris, que je ne plaisantais pas.
Non ! Bien sûr que non ! Les parents de mon oncle Bernard appartenaient à la vieille noblesse russe. Son père était colonel de la Garde du tsar. Il a combattu jusqu'au bout avec les armées blanches, contre les armées rouges. En 1920, je crois, ils ont fui la Russie mais ça s’est très mal passé. Son père, sa mère et sa sœur sont morts du typhus. Tu m’écoutes ? Nadejda semblait ailleurs, tournée vers ses pensées. Son récit la mettait mal à l’aise. Mais pourquoi ? Était-ce de l'indignation ? De l’étonnement ? Son récit lui rappelait-il son propre passé ? Tout était possible. Il continua quand même. Mon oncle devait avoir 11 ans à l'époque. Il avait un frère plus âgé, Constantin. La gouvernante les a sauvés, ils ont réussi à rejoindre la Belgique après un voyage, que tu peux imaginer, complètement fou....Il s’arrêta, sûr de l’avoir impressionnée. « Il fallait savoir la prendre aux sentiments…. » pensait-il.Depuis un moment, je ne l’écoutais plus. J’étais hors de moi. En fait j’avais compris que Marc était le parent d’un traître à notre révolution. Cette révolution de 1917 qui avait coûté tant de victimes mais que mes parents n’avaient jamais reniée. Je reculai brusquement ma chaise et repoussai mon assiette, comme pour m’éloigner de lui. Tout cela n’a pas de sens. Qu’est-ce que je fais avec ce fils de grand bourgeois dont un oncle a servi le tsar ? Je suis folle de l’écouter. J’aurais dû me méfier. D’ailleurs, que pouvais-je attendre du fils d’un directeur ?
Certes, je ne découvrais pas cette histoire d'avant la révolution. Pas vraiment. On en parlait jamais en famille ou alors, incidemment, au détour d'une conversation. J’avais même appris que d'autres communautés de Russes vivaient en Belgique. « Des traîtres, les amis des tsars, disait mon père d'un ton de conspirateur. Tu ne dois surtout pas les fréquenter, ma fille. Ce sont les descendants de ceux qui ont trahi notre révolution ». Je lui avais obéi. C’était d’autant plus facile que papa m’avait introduit dans le milieu communiste. C’est là que j’avais rencontré Youri. Mais bien plus tard, à la Fac, livrée à mes propres choix, la curiosité l’avait emporté. J’avais découvert un peu par hasard une autre histoire de la révolution de 1917 en fouinant à la bibliothèque universitaire. Sur le moment je n’en avais pas été trop troublée. Nous vivions encore entre émigrés russes, confinés dans un quartier ouvrier, à l'Est de Bruxelles. Mes amis d’origine russe m’entouraient. Je ne m’intéressais qu'à mes études et ne souhaitais qu'une chose, obtenir la nationalité belge. Certes j’avais gardé quelques souvenirs de là-bas. Les appartements communautaires, les produits alimentaires de base. Les fêtes entre voisins. Je ne voulais pas y retourner. Même avec la perestroïka. J’avais obtenu la nationalité belge. L'année passée, Gorbatchev était arrivé au pouvoir en URSS. Papa s’agitait beaucoup, j’avais surpris des conversations. Des camarades venaient discuter avec eux, jusque tard dans la nuit. J’avais compris qu'il se passait quelque chose de nouveau là-bas. Bientôt je les entendis parler de retour au pays. Ma seule crainte était que l'on me demande de quitter la Belgique. Très vite, j’ai osé leur dire que je ne les suivrai pas. Mon père s’est fâché. J’ai tenu bon. J’avais trouvé un travail, un appart. Ma mère plaida ma cause. Eux sont retournés en décembre l’an passé. Je suis restée seule en Belgique.
Voilà tout ce que je sais, poursuivit Marc sans se douter du cheminement de mes pensées. Si tu veux en savoir plus, je peux te présenter Philippe, le fils de mon oncle Bernard. Lui il se fera un plaisir de te raconter en détail cette épopée. C'est un passionné d’histoire et de tout ce qui concerne la Russie. Je devrais dire un fanatique, termina-t-il d’un rire tonitruant.Comment faire pour lui faire comprendre que nous n’avions rien de commun ? Je ne veux pas le froisser, il ne comprendrait pas ma réaction… et en plus il est le fils du directeur. Ce n’est vraiment pas la peine de me le mettre à dos… Mais que penserait Youri s’il me voyait fréquenter un fils de bourge ? Et les parents ? Je n’ose pas imaginer leur réaction.
Non, je ne crois pas que ce soit utile…, fis-je du ton le plus neutre possible. Ne le prends pas mal mais… je ne souhaite pas rencontrer ton cousin. Il me regarda, étonné de ma réaction
Excuse-moi, je ne voulais pas te forcer la main.... je croyais que vous auriez des choses à partager. C’est aussi simple que cela… Entre Russes… ajouta-t-il en me faisant un clin d’œil. Enfin, ne crains rien, Philippe est comme nous, c’est un Belge. Je ne savais plus que penser. Il me montra mon plateau. Je n’avais pas terminé ma dernière salade.
Oh ! Ce n’est rien. Je n’ai plus faim. Autour de nous, la plupart étaient déjà repartis. Je consultais ma montre. Tu sais… je choisissais mes mots, je ne souhaite pas que tu le prennes mal. Mais… l'histoire de ta famille ne m'intéresse pas vraiment. Comment te dire ? J'ai vécu tellement différemment.... Je ne sais pas si je peux te l'expliquer. Nous n’avons rien de commun en fait. Cette fois il tressaillit, comme s’il était piqué au vif. Je vis son visage changer, se durcir…. Pensait-il que je le prenais pour un idiot ? Je me lançais à l’aveuglette. Oui, poursuivais-je en soupirant, tu ne te rends sans doute pas compte, mais tout oppose ta famille et la mienne. Il sursauta. Je le vis poser ses longs bras sur la table et se prendre le visage entre les mains, comme s’il était ébranlé par cette dernière phrase.
Explique-moi. Je pense en effet qu’il était perdu. Il ne comprenait rien. J’hésitais avant d’aller plus loin. Pouvais-je lui faire confiance ?
Tu… tu ne pouvais pas savoir... de quel bord, je suis, qui sont mes parents. N'en parlons plus. Je vis qu’il commençait à saisir. Mais je n’avais pas le temps…pas l’envie….Je consultais encore ma montre. Cette fois il va falloir y aller.
Comme tu veux, fit-il, comme à regret. Je sais que je parle trop... moi, je pensais te faire plaisir... en évoquant la Russie. J'ai tout faux alors ?
Mais, non. Tu n'y es pas du tout. Je te connais à peine. Tu arrives dans ma vie comme cela. Je soupirais à nouveau… Il y a un mois je ne te connaissais pas, je n’avais jamais entendu parler de toi. Et là, il faudrait que je te raconte ma vie, celle de mes parents.
Mais je ne t’ai rien demandé…
Si ! Tu me harcèles depuis des semaines. Tu me tournes autour. Et maintenant tu as la prétention d’entrer dans mon intimité, celle de ma famille. Tu piges cette fois ? Je le vis blêmir d’un coup. J’eus peur d’avoir été trop loin. Il avait soudain un regard de petit garçon. Je sentis monter en moi comme une vague de compassion. Je lâchai tout d’un coup. Mes parents sont là-bas, en Russie et ils sont communistes. Tu comprends cette fois ?
Il ne répondit pas tout de suite. Le choc était trop v*****t. Il avait beau, sans doute, être très différent de son père, cette révélation le laissait sans voix. « Je suis en face d’une communiste ! Ce n’est pas possible ! ». Je lus sur son visage qu’il avait enfin compris la situation. Je lui laissais le temps de digérer cette information. Allait-il partir ? Il ne bougea pas. Il semblait tétanisé.
Que sais-tu de mon pays ? lui dis-je doucement en lui touchant le bras. Je vis son visage se détendre. Comme tout le monde ici, je désignais les autres autour de nous, tu penses sans doute que la Russie est une dictature, l’ennemi à abattre. Mais ce pays a changé. Je le vis esquisser un sourire sceptique. Tu ne me crois pas ? Je reçois chaque jour des dizaines d’articles de presse qui viennent de là-bas, écrits par des Russes. Le pays est en ébullition. Des manifestations ont lieu chaque jour dans toutes les grandes villes. Le peuple demande plus de libertés. Je vis qu’il continuait à sourire. Il ne me croyait pas. Il émiettait du bout des doigts la mie de pain qui lui restait. Je continuais. Je pense que vous en êtes restés au stalinisme, au rideau de fer.... au Goulag. Moi aussi j’ai mis le temps à comprendre le pays où je suis né. Mais je t’assure, il y a une autre Russie qui est en train de naître, que ni toi ni les autres, ne pouvez ou ne voulez comprendre. Je m’arrêtai, étonnée de mon audace. J’en profitais pour boire une gorgée d’eau. Même moi je n’y croyais pas au début… Il hocha la tête. La Russie est immense, pleine de contrastes, d’utopies, des distances inimaginables, des températures extrêmes, des centaines d'ethnies différentes. J'y ai vécu mes premières années, cette époque très courte, après la mort de Staline où tout nous paraissait différent. Pendant quelques années il y a eu une espèce de délivrance. De véritables changements ont eu lieu. C’est à ce moment que mes parents ont pu partir à l'Ouest. Oh ! Cette fois, il faut que nous y allions.Je me levais, mon plateau dans les mains. Je constatai que nous étions dans les derniers. Beaucoup avaient rejoint leur bureau. D'autres étaient à fumer une cigarette ou à se dégourdir les jambes sur l'immense dalle extérieure. Nous sommes sortis du restaurant, vers les ascenseurs. Maintenant que j’avais commencé ma confession, je voulais aller jusqu’au bout. Tant pis pour les conséquences, me disais-je. Au moins il saura une fois pour toutes, à qui il a à faire.
Mon père était prof de sociologie. Il enseignait à l'université de Moscou. Et membre du Parti, ajoutais-je d’un air provocant. « Ah ! » Fit Marc, encore plus interloqué. Eh oui ! Tu parles à une fille de militant communiste, un membre du parti, fis-je d'un ton ironique. Si ça te gêne, je ne te retiens pas... Il fit non de la tête mais je vis que toute cette histoire lui donnait le tournis. Il cherchait son paquet de cigarettes. « Continue, c’est… passionnant », murmura-t-il en allumant une. Mon père a obtenu une autorisation de sortie d'URSS pour suivre un cursus spécialisé à Berlin Est. C'était pendant cette fameuse période du « Dégel » instaurée par Khrouchtchev. Une fois là-bas, ils ont réussi à passer à l'Ouest. Ensuite, ils ont obtenu un titre de séjour en Belgique.
Pourquoi la Belgique ?
Je ne sais pas. Des amis communistes, je suppose.Autour de nous se déroulait un ballet, des centaines d’employés des Communautés se croisaient et filaient dans toutes les directions dans ce hall immense, baigné par la lumière des verrières. Une dizaine d'ascenseurs donnait accès aux étages. Ils durent faire la queue avant de pouvoir se faufiler dans l'un d'eux.