Ce lieu était aussi la retraite chérie de Saint-Aubert : il y venait souvent éviter les chaleurs du jour, avec sa femme, sa fille et ses livres ; ou vers le soir, à l’heure du repos, il venait saluer le silence et l’obscurité, et goûter les chants plaintifs de la tendre Philomèle ; quelquefois encore, il apportait sa musique ; l’écho se réveillait aux tons de son hautbois, et la voix mélodieuse d’Émilie adoucissait les souffles légers, qui recevaient et portaient loin d’elle son expression et ses accents.
Dans une de ces charmantes parties , elle aperçut sur un coin de la boiserie les vers suivants, écrits avec un crayon :
De mes chagrins trop faibles interprètes,
Enfants naïfs du plus pur sentiment ;
Ô vous ! mes vers, quand un objet charmant
Visitera ces paisibles retraites,
Retracez-lui mon amoureux tourment.
Le jour fatal, le jour où sa présence
Fit à mon cœur sentir ses premiers feux ;
Infortuné ! j’étais sans défiance
Contre l’attrait répandu dans ses yeux :
Il me semblait qu’un messager des cieux
Me pénétrait de sa douce influence.
L’erreur cessa bientôt, et son absence
Vint à mon cœur révéler sans détour
Tous les transports d’un invincible amour.
De mes chagrins, etc.
Ces vers ne s’adressaient à personne. Émilie ne pouvait se les appliquer, quoiqu’elle fût, sans aucun doute, la nymphe de ces bocages. Elle parcourut le cercle étroit de ses connaissances, sans pouvoir en faire l’application, et resta dans l’incertitude, incertitude moins pénible pour elle qu’elle ne l’eût été pour un esprit plus oisif. Elle n’avait pas le loisir de s’occuper longtemps d’une bagatelle, et d’en exagérer l’importance, en y rêvant sans cesse. L’incertitude qui ne lui permettait pas de supposer que ces vers lui fussent adressés, ne l’obligeait pas non plus à adopter l’idée contraire ; mais le petit mouvement de vanité qu’elle sentit ne dura point, et bientôt même elle l’oublia pour ses livres, ses études et ses bonnes œuvres.
Peu de temps après, son inquiétude fut excitée par une indisposition de son père ; la fièvre le saisit, et sans être fort dangereuse, elle porta une atteinte sensible à son tempérament. Madame Saint-Aubert et Émilie le veillèrent sans relâche, mais sa convalescence fut lente ; et tandis qu’il recouvrait sa santé, madame Saint-Aubert perdait la sienne.
À son rétablissement, le premier objet qu’il visita, fut sa pêcherie. Une corbeille de provisions, ses livres et le luth d’Émilie y furent envoyés d’avance ; pour la pêche, on n’y en parlait point ; Saint-Aubert ne trouvait aucun plaisir à une destruction.
Après une heure de promenade et de recherches botaniques, le dîner fut servi : la reconnaissance causée par le plaisir de revoir encore ce lieu chéri, répandit sur ce repas toute la douceur du sentiment ; l’aimable famille semblait retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages. Monsieur Saint-Aubert causait avec une singulière gaîté : chaque objet ranimait ses sens ; l’aimable fraîcheur, la jouissance qu’apporte la première vue de la nature, après la souffrance d’une maladie et le séjour d’une chambre à coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se décrire dans l’état de santé parfaite ; la verdure des bois et des pâturages, la variété des fleurs, la voûte bleue du ciel, le parfum de l’air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout semble alors vivifier l’âme, et donner du prix à l’existence.
Madame Saint-Aubert, ranimée par la gaîté et la convalescence de son époux, oublia son indisposition personnelle : elle se promena dans les bois et visita les situations romantiques de cette retraite ; elle conversait avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardait souvent avec un degré de tendresse qui faisait couler ses larmes. Saint-Aubert qui s’en aperçut, lui reprocha tendrement son émotion : elle ne pouvait que sourire, serrer sa main, celle d’Émilie, et pleurer davantage. Il sentit que l’enthousiasme du sentiment lui devenait presque pénible ; une impression de tristesse s’empara de lui, des soupirs lui échappèrent : Peut-être, se disait-il, peut-être ce moment est-il pour moi le terme du bonheur comme il en est le comble ; mais ne l’abrégeons pas par des regrets anticipés ; espérons que je ne reviens pas à la vie pour avoir à pleurer moi-même les seuls êtres qui me la font chérir.
Pour sortir de ces pensées mélancoliques, ou peut-être pour s’y entretenir, il pria Émilie d’aller chercher son luth, et d’essayer quelques tendres accords. Comme elle approchait de la pêcherie, elle fut surprise d’entendre les cordes de son instrument touchées par une main savante, et accompagnées d’un chant plaintif qui captiva son attention ; elle écouta dans un profond silence, craignant qu’un mouvement indiscret ne la privât d’un son, ou n’interrompît le musicien. Tout était calme dans le pavillon, et personne ne paraissait, elle continua d’écouter ; mais enfin la surprise, et le plaisir firent place à la timidité ; la timidité s’augmenta, par le souvenir des lignes au crayon qu’elle avait déjà vues, et elle hésita si elle ne se retirerait pas à l’instant.
Dans l’intervalle, la musique cessa. Émilie reprit courage, et s’avança, quoique en tremblant, vers la pêcherie, elle n’y vit personne ; le luth était sur la table, et chaque chose comme on l’avait laissée. Émilie commençait à croire qu’elle avait entendu un autre instrument ; mais elle se ressouvint, qu’en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avait posé son luth près de la fenêtre ; elle se sentit alarmée, sans en savoir la cause ; l’obscurité du soir, le silence de ce lieu, qu’interrompait seulement le frémissement léger des feuilles, augmentèrent ses craintes enfantines ; elle voulut sortir, mais elle s’aperçut qu’elle s’affaiblissait, et fut obligée de s’asseoir : elle essayait de se remettre, quand ses yeux rencontrèrent les vers écrits au crayon ; elle tressaillit, comme si elle eût vu un étranger, puis, s’efforçant enfin de vaincre sa terreur, elle se leva, et s’approcha de la fenêtre ; d’autres vers étaient ajoutés aux premiers, et cette fois, son nom y figurait.
Il ne fut plus possible de douter que l’hommage n’en fût pour elle, mais il ne lui fut pas moins impossible d’en deviner l’auteur. Tandis qu’elle y rêvait, elle entendit le bruit de quelques pas derrière le bâtiment ; effrayée, elle prit son luth, s’échappa, et rencontra monsieur et madame Saint-Aubert dans un petit sentier, le long de la clairière.
Ils montèrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les plaines et les vallées de Gascogne formaient le point de vue. Ils s’assirent sur le gazon ; et tandis que leurs regards embrassaient un grand spectacle, ils respiraient en repos le doux parfum des plantes qui tapissaient la pelouse. Émilie répéta les chansons qu’ils aimaient le plus, et l’expression qu’elle y mit en redoubla les agréments.
La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchanté jusqu’au dernier moment d’un crépuscule prolongé ; les voiles blanches qui marquaient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne, avaient cessé d’être visibles ; c’était une obscurité moins triste que mélancolique. Saint-Aubert et sa famille se levèrent, et s’éloignèrent à regret du bois. Hélas ! madame Saint-Aubert ignorait que jamais elle n’y devait revenir !
Arrivée à la pêcherie, elle s’aperçut qu’elle avait perdu son bracelet. Elle l’avait ôté en dînant, et l’avait laissé sur la table en allant se promener. On chercha longtemps, Émilie n’y épargna aucun soin ; ce fut en vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettait à ce bracelet, venait du portrait d’Émilie dont il était orné ; et ce portrait, fait depuis peu, était d’une ressemblance parfaite. Quand Émilie fut assurée de la perte, elle rougit, et devint pensive. Un étranger s’était introduit à la pêcherie dans leur absence : son luth et les vers qu’elle venait de lire ne lui permettaient pas d’en douter. On pouvait raisonnablement en conclure, que le poète, le musicien et le voleur, étaient la même personne. Mais quoique cette musique, ces vers et l’enlèvement du portrait formassent une combinaison remarquable, Émilie se sentit irrésistiblement détournée d’en faire mention ; elle se promit seulement de ne plus visiter la pêcherie, sans la compagnie de monsieur ou de madame Saint-Aubert.
Ils revinrent au château un peu préoccupés ; Émilie songeait à ce qui venait d’arriver. Saint-Aubert se livrait à la plus douce reconnaissance, en contemplant les biens qu’il possédait. Madame Saint-Aubert était troublée et tourmentée du portrait. En approchant de la maison, ils distinguèrent un bruit confus ; on entendait des voix, des chevaux ; plusieurs valets traversaient les allées ; bientôt une voiture entra dans l’avenue, et l’on découvrit de plus près, que cette voiture, attelée de deux chevaux en sueur, était sur la plate-forme. Saint-Aubert reconnut la livrée de son beau-frère, et trouva effectivement monsieur et madame Quesnel dans le salon. Ils étaient sortis de Paris depuis fort peu de jours, et allaient à leur terre, éloignée de dix lieues de la vallée. Il y avait quelques années que Saint-Aubert la leur avait vendue. Monsieur Quesnel était l’unique frère de madame Saint-Aubert ; mais aucun rapport de caractère n’ayant fortifié leur liaison, la correspondance entre eux n’avait pas été fort soutenue. Monsieur Quesnel s’était livré au plus grand monde. Il visait à quelque importance, il aimait le faste ; son adresse, ses insinuations avaient presque atteint leur objet. Il n’est plus étonnant qu’un pareil homme méconnût le goût pur, la simplicité, la modération de Saint-Aubert, et n’y vît qu’une petitesse d’esprit et une totale incapacité. Le mariage de sa sœur avec Saint-Aubert avait été mortifiant pour son ambition ; il avait espéré qu’elle formerait quelque alliance plus propre à servir ses projets. Il avait reçu des propositions assez conformes à ses espérances. Mais sa sœur, que Saint-Aubert recherchait alors, s’aperçut, ou crut s’apercevoir que le bonheur et la splendeur n’étaient pas toujours synonymes, et son choix fut bientôt fixé. Quelles que fussent les idées de Quesnel à cet égard, il aurait volontiers sacrifié le repos de sa sœur à l’avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se maria, lui dissimuler son mépris pour ses principes et pour l’union qu’ils déterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte à son époux ; mais pour la première fois, peut-être, le ressentiment s’éleva dans son cœur. Elle conserva sa dignité, et se conduisit avec prudence ; mais la froide réserve de ses manières avertit assez monsieur Quesnel de ce qu’elle éprouvait.
En se mariant lui-même, il ne suivit pas l’exemple de sa sœur ; sa femme était une Italienne, riche héritière, mais son naturel et son éducation en faisaient une personne aussi frivole que vaine.
Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le château ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au village voisin. Après les premiers compliments et les dispositions nécessaires, M. Quesnel commença à récapituler ses liaisons et ses connaissances. Saint-Aubert qui avait assez vécu dans la retraite, pour que ce sujet lui parût nouveau, l’écouta avec patience et attention ; et son hôte y crut voir autant d’humilité que de surprise. Il décrivit à la vérité le petit nombre de fêtes que les troubles de ces temps permettaient à la cour de Henri III, et son exactitude dédommageait de son arrogance. Mais quand il vint à parler du duc de Joyeuse, d’un traité secret, dont il connaissait la négociation avec la Porte, du jour sous lequel Henri de Navarre était vu à la cour, Saint-Aubert rappela sa première expérience, et se convainquit bientôt que son beau-frère pouvait, au plus, tenir à la cour le dernier rang ; l’indiscrétion de ses discours ne pouvait s’accorder avec ses prétendues lumières. Cependant, Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel n’avait ni sensibilité, ni jugement.
Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son étonnement à madame Saint-Aubert sur la vie triste qu’elle menait, disait-elle, dans un coin si retiré du monde. Probablement pour exciter l’envie, elle se mit de suite à raconter les bals, les banquets, les processions, dernièrement donnés à la cour, et la magnificence des fêtes, dont les noces du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, sœur de la reine, avaient été le sujet et l’occasion. Elle décrivit avec la même précision, et ce qu’elle avait vu, et ce qu’il ne lui avait pas été permis de voir. L’imagination vive d’Émilie accueillait ces récits avec l’ardente curiosité de la jeunesse ; et madame Saint-Aubert, considérant sa famille, les larmes aux yeux, sentit que si l’éclat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le faire éclore. — Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j’ai acheté votre patrimoine. — À-peu-près, dit Saint-Aubert, en retenant un soupir. — Il y a bien cinq ans que je n’y suis allé, reprit Quesnel ; Paris, ses environs, sont l’unique lieu où l’on puisse vivre ; mais, d’ailleurs, je suis tellement répandu, tellement versé dans les affaires, j’en suis tellement accablé, que je n’ai pu, sans beaucoup de peines, m’esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne répliquait rien. – Quesnel poursuivit : Je me suis souvent étonné que vous, qui avez vécu dans la capitale, vous, accoutumé au grand monde, vous puissiez exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, où vous n’entendez parler de rien, où l’on sait à peine qu’on existe.
— Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert ; je me contente aujourd’hui de connaître le bonheur, autrefois j’ai connu le monde.
— Je compte dépenser chez moi trente ou quarante mille livres en embellissements, dit Quesnel, sans faire attention à la réponse de Saint-Aubert, j’ai le projet, pour l’été prochain, d’y faire venir mes amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets d’embellissement ; il s’agissait d’abattre l’aile droite du château pour y bâtir des écuries ; je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle à manger, un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens, car, à présent, je n’ai pas de quoi en placer le tiers.