Chapitre 003 : Une seule rencontre
Le rugissement d'une moto s'interrompit brusquement devant les Urgences.
Un homme grand en descendit précipitamment. Il n'avait même pas eu le temps de remettre correctement sa veste usée. Ses longs cheveux étaient attachés à la hâte, tandis qu'une fine moustache et une barbe légère encadraient un visage marqué par l'inquiétude.
Il se précipita à l'intérieur de l'hôpital.
« Excusez-moi. »
Son souffle était encore irrégulier lorsqu'il s'arrêta devant le comptoir d'accueil.
« Je viens pour une victime d'un accident de la route… Arga Wiryawan. »
La réceptionniste releva aussitôt la tête.
« Un instant, Pak. »
Ses doigts dansèrent sur le clavier.
« Oui, nous l'avons. Pak Arga Wiryawan, quarante-cinq ans. »
« C'est bien lui. »
« Il est à l'Unité de Triage Rouge. »
Elle désigna le couloir sur la droite.
« Continuez tout droit. Le médecin responsable vous y attendra. »
« Merci. »
L'homme se détourna aussitôt.
Il traversa rapidement le couloir de l'hôpital. L'odeur du désinfectant imprégnait l'air. Des infirmières passaient devant lui en poussant des chariots, mais son regard restait fixé sur les panneaux indiquant les Urgences.
En arrivant à l'Unité de Triage Rouge, il se dirigea immédiatement vers le médecin de garde.
« Docteur… »
Sa voix grave trembla légèrement.
« Je suis le frère cadet de Pak Arga Wiryawan. »
Le médecin, qui consultait un dossier médical, se leva aussitôt.
« Pak Ardan ? »
« Oui. »
« Veuillez me suivre. »
Le médecin écarta un rideau de séparation.
Un homme d'âge mûr était allongé, immobile, sur le lit.
Une canule d'oxygène recouvrait son nez. Des électrodes étaient fixées sur sa poitrine et ses bras. À côté du lit, le moniteur émettait une série régulière de bips discrets.
Ardan s'arrêta net.
Il eut l'impression qu'un poids immense venait d'écraser sa poitrine.
Il ne pouvait que fixer le visage de son frère.
Ce visage qui lui avait toujours semblé si solide était désormais couvert d'ecchymoses et de blessures.
Une partie de sa tête était enveloppée de bandages.
« Bang… »
Le mot ne fut guère plus qu'un souffle.
Ardan s'approcha et prit la main glacée de son frère.
Les larmes qu'il retenait depuis tout ce temps finirent par couler.
Le médecin lui laissa quelques instants avant de reprendre la parole.
« Pak Arga a subi un traumatisme extrêmement grave. »
Ardan essuya rapidement son visage.
« Comment va mon frère, Docteur ? »
Le médecin inspira lentement.
« Son état est extrêmement critique. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. »
Il marqua une pause.
« Mais… »
« …ses chances de survie sont très faibles. »
Le silence retomba dans la pièce.
Seuls les bips réguliers du moniteur brisaient l'immobilité.
Ardan baissa la tête.
Sa mâchoire se crispa.
« …Kak Aisyah ? »
Le médecin resta silencieux un instant.
« Ibu Aisyah est arrivée avec Pak Arga. »
Ardan acquiesça lentement.
« Comment va-t-elle, Docteur ? »
Le médecin poussa un long soupir.
« Je suis désolé… »
« Nous n'avons pas pu sauver Ibu Aisyah. »
Les yeux d'Ardan s'écarquillèrent.
Tout son corps se raidit.
Lentement, il se retourna vers son frère.
Quatre ans.
Arga n'avait passé que quatre années à construire une vie avec Aisyah.
Le souvenir de leur modeste mariage lui revint aussitôt.
Il n'y avait eu aucune célébration somptueuse.
Seule la famille et quelques proches avaient assisté à leur union.
Depuis ce jour, il avait vu son frère retrouver le bonheur.
Et maintenant…
Elle n'était plus là.
Ardan ferma les yeux.
Sa main serra un peu plus celle d'Arga.
« Bang… »
Sa voix était presque inaudible.
« Dan est là, Bang… »
Sa main continuait d'envelopper celle, affaiblie, de son frère.
La canule d'oxygène et les fils du moniteur recouvraient celui qui lui avait toujours semblé si fort.
À présent…
Il ne pouvait plus que rester allongé, sans défense.
« Bang… »
La voix d'Ardan n'était guère plus qu'un murmure.
Alors que la peur de perdre son frère l'envahissait, un autre visage traversa soudain son esprit.
Aisyah.
La seconde épouse d'Arga.
Une femme qu'il avait rencontrée seulement quatre ans plus tôt.
Et aussi…
Une femme qu'il n'avait jamais vraiment eu l'occasion de connaître.
Les paroles du médecin résonnèrent une nouvelle fois.
« Nous n'avons pas pu sauver Ibu Aisyah. »
Une douleur aiguë lui transperça la poitrine.
Ce n'est qu'à cet instant qu'il réalisa une chose.
En quatre ans…
Il n'avait rencontré Aisyah qu'une seule fois.
Le jour du mariage de son frère.
Le jour où Arga avait enfin retrouvé le bonheur après des années de solitude.
Son regard se perdit lentement dans le vide.
Les souvenirs revinrent en un flot.
Quatre ans plus tôt
La modeste maison d'Arga était remplie de membres de la famille et de proches venus célébrer son mariage.
Il n'y avait ni décorations extravagantes.
Ni grande scène.
Seulement des personnes sincèrement heureuses de le voir retrouver le sourire.
Devant le penghulu, Arga était assis avec calme.
Il n'était plus un jeune homme.
Pourtant, ce jour-là, son sourire était celui de quelqu'un à qui la vie offrait une seconde chance.
Non loin de lui, Aisyah était assise, la tête baissée.
Tous deux avaient perdu un conjoint par le passé.
Ils avaient finalement choisi d'ouvrir de nouveau leur cœur.
Arga était venu avec un enfant.
Aisyah également.
Ce jour-là…
Ils choisirent de bâtir une nouvelle famille ensemble.
« J'accepte d'épouser Aisyah binti Adam avec une dot composée d'une parure complète en or de dix grammes, remise intégralement. »
La voix d'Arga était ferme.
Le penghulu se tourna vers les témoins.
« Témoins ? »
« Valide. »
« Alhamdulillah. »
Des paroles de gratitude et des applaudissements remplirent aussitôt la pièce.
Dans un coin, une petite fille portant un hijab blanc souriait de toutes ses dents.
Aruna.
Ses yeux ne quittaient pas sa mère.
Enfin…
Elle voyait Aisyah sourire de nouveau.
Non loin d'elle se tenait un adolescent.
Gavin.
Il n'avait que quelques mois de plus qu'Aruna.
Tous deux étaient encore maladroits l'un avec l'autre.
Ils étaient encore des étrangers.
Mais à partir de ce jour…
Ils devinrent officiellement frère et sœur.
De l'autre côté de la pièce, Ardan se tenait debout, les deux mains dans les poches.
Son visage demeurait impassible.
Pourtant, ses yeux ne quittaient jamais Arga.
« Bang… »
murmura-t-il doucement.
« Tu as enfin trouvé quelqu'un avec qui partager ta vie. »
Un peu plus tard, Aruna s'approcha en tenant une assiette de nourriture.
« Mang. »
« Maman a dit que vous devriez manger. »
Ardan prit l'assiette.
« Merci. »
Ce fut tout.
Aruna fit un léger signe de tête avant de repartir discrètement.
Elle se sentait encore mal à l'aise.
L'oncle dont ses parents parlaient souvent n'était vraiment pas très bavard.
Mais il ne semblait pas non plus rejeter sa présence.
Il n'était ni chaleureux.
Ni impoli.
Il…
Gardait simplement ses distances.
Aruna choisit de ne rien forcer.
C'était le plus beau jour de sa mère.
Elle ne voulait pas le gâcher simplement parce qu'elle se sentait mal à l'aise.
Elle se retourna et s'éloigna.
« Vin. »
Aruna s'approcha de Gavin.
« Grand-père te cherche. »
Gavin, qui était en train de se servir à manger, leva les yeux.
« Ouais. J'y vais dans une minute. »
« Je mange d'abord. »
Aruna acquiesça.
« D'accord. Je te laisse. »
Après son départ, Gavin s'assit à côté d'Ardan.
Ardan regarda Aruna s'éloigner.
« Tu t'entends bien avec elle ? »
Gavin haussa les épaules.
« Pourquoi je ne m'entendrais pas avec elle ? »
« Il n'y a aucun problème. »
« C'est agréable de discuter avec elle. »
Ardan arqua un sourcil.
« Elle ? »
Il examina Gavin de haut en bas.
« Tu n'es pas un gamin toi aussi ? »
Gavin lui lança aussitôt un regard exaspéré.
« Je suis seulement plus âgé de trois mois qu'elle, Om. »
Ardan claqua la langue.
« Écoute-moi ça. »
« Trois mois de plus et tu te prends déjà pour un adulte. »
Il donna un léger coup de genou sous la table contre la jambe de Gavin.
Gavin lui lança un regard contrarié.
« Pourquoi tu t'énerves ? »
« Aruna, ça ne la dérange pas. »
Un léger sourire apparut au coin des lèvres d'Ardan.
« Je te le rappelle juste. »
« Ne va pas trop loin. »
« Détends-toi, Om. »
Gavin sourit avec assurance.
« Aruna et sa mère sont de bonnes personnes. »
« C'est pour ça que je m'entends bien avec elles. »
Ardan resta silencieux un moment.
Puis il esquissa un faible sourire.
« Tant mieux. »
« Prends soin d'elle. »
« C'est ta petite sœur maintenant. »
Gavin acquiesça.
« Oui, Om. »
Ardan commença alors à rassembler ses affaires.
Gavin le remarqua aussitôt.
« Tu pars déjà ? »
Ardan lui jeta un regard.
« Pourquoi ? »
« Je vais te manquer ? »
Il leva un sourcil avec un sourire moqueur.
Gavin renifla avec dédain.
« Comme si. »
« Mais… »
Son expression devint légèrement plus sérieuse.
« Papa passe souvent son temps à regarder dans le vide en pensant à toi. »
Ardan s'immobilisa.
« Alors c'est quoi ton problème ? »
« Pourquoi tu ne peux pas rester à la maison de temps en temps ? »
« Tu passes toujours ton temps à errer partout. »
Ardan se contenta de le regarder.
« Les enfants n'ont pas besoin de savoir. »
Il lui donna une légère pichenette sur le front.
Mais Gavin n'en avait pas terminé.
« Les adultes devraient le savoir aussi. »
« Comment tu peux perdre contre quelqu'un comme moi qui est encore au collège ? »
« Moi, je n'ai jamais fait pleurer Papa. »
La main d'Ardan se figea.
Son sourire disparut lentement.
Il baissa la tête.
Pendant un bref instant…
Il ne resta plus aucune trace de plaisanterie.
Car sans même s'en rendre compte…
Gavin venait de toucher la blessure qu'Ardan cachait à tout le monde.
Retour au présent
Ardan ouvrit lentement les yeux.
Quatre ans plus tôt, il avait quitté le mariage de son frère sans dire grand-chose.
Il pensait qu'il aurait encore tout le temps de réparer leur relation.
Mais maintenant…
Son frère était allongé devant lui, sans qu'il puisse savoir s'il rouvrirait un jour les yeux.
Ardan contempla longuement son visage.
« Bang… »
Sa voix était basse.
« Ne me fais pas une peur pareille. »
Il tira une chaise près du lit et s'assit.
Pour la première fois depuis son arrivée à l'hôpital, toute la force sembla quitter son corps.
L'homme qui paraissait d'ordinaire si insouciant restait maintenant assis, les yeux fixés en silence sur le sol.
Quelques instants plus tard…
La porte s'ouvrit.
Le médecin avec qui il avait parlé revint.
« Pak Ardan. »
Ardan releva aussitôt la tête.
« Oui, Docteur ? »
Le médecin s'approcha.
« Les bébés de Pak Arga et d'Ibu Aisyah sont toujours sous étroite surveillance. »
Ardan acquiesça lentement.
« Puis-je les voir ? »
« Dès que leur état sera plus stable. »
Le médecin marqua une pause.
« Mais il y a quelque chose que je voudrais vous dire. »
Ardan attendit.
« Les deux bébés sont nés sains et saufs. »
Ardan fixa simplement le médecin.
« Sains et saufs ? »
« Oui, Pak. »
Le médecin acquiesça.
« Ce sont des jumeaux. »
Enfin, Ardan laissa échapper un profond soupir de soulagement.
« Des jumeaux… »
murmura-t-il.
Un léger sourire apparut sur son visage sans qu'il s'en rende compte.
« Les enfants de mon frère… »
Le médecin l'observa un instant en silence.
Après des heures passées à n'entendre que de mauvaises nouvelles, une lueur d'espoir apparaissait enfin.
« Où sont-ils maintenant, Docteur ? »
« À l'unité de soins intensifs néonatals. »
« Ils doivent encore être étroitement surveillés, car ils sont nés dans des circonstances d'urgence. »
Ardan acquiesça vivement.
« D'accord. »
« L'essentiel, c'est qu'ils soient en vie. »
Mais le sourire du médecin ne revint pas.
Son expression redevint grave.
Ardan comprit immédiatement.
Il y avait autre chose.
« Docteur ? »
Le médecin soupira doucement.
« Nous devons également transférer Pak Arga en unité de soins intensifs. »
Ardan regarda de nouveau son frère.
« Pourquoi ? »
« Son état exige une surveillance beaucoup plus étroite. »
Le médecin fit une pause.
« Et comme je vous l'ai dit tout à l'heure… »
« …son état demeure extrêmement critique. »
Le petit sourire disparut du visage d'Ardan.
Il acquiesça lentement.
« Alors transférez-le. »
Sa voix était ferme.
« Ne vous inquiétez pas des frais. »
« Je m'en occuperai. »
Le médecin acquiesça.
« Nous allons nous en charger immédiatement. »
Ardan se retourna vers son frère.
« Bang… »
murmura-t-il.
« Tu as entendu, n'est-ce pas ? »
« Tes enfants sont en vie. »
« Tu dois les voir. »
Il baissa la tête.
« Alors n'abandonne pas. »
Quelques secondes passèrent.
Ardan se tourna vers le médecin.
« Docteur. »
« Oui ? »
« Si mon frère se réveille… »
Il s'interrompit un instant.
« S'il vous plaît, prévenez-moi. »
« Bien sûr. »
Peu de temps après, Arga fut transféré en unité de soins intensifs.
Ardan ne put que rester dans le couloir, regardant le lit de son frère disparaître lentement au loin.
Des infirmières passaient en courant près de lui.
Mais pour lui…
Le temps lui-même semblait s'écouler plus lentement.
Il était venu à l'hôpital à cause d'un accident.
En une seule journée…
Il avait perdu une belle-sœur.
Il avait gagné deux neveux ou nièces qu'il n'avait même pas encore eu la chance de voir.
Et il avait failli perdre le seul membre de sa famille qui avait toujours été à ses côtés.
Les portes de l'unité de soins intensifs se refermèrent lentement.
Ardan serra les poings.
Non pas par colère.
Mais par peur.
La peur que, cette fois…
On ne lui offre plus jamais une autre chance de réparer les choses.