CHAPITRE PREMIER.-1

2024 Mots
CHAPITRE PREMIER.Ce bras du lac de Como qui se dirige vers le midi entre deux chaînes non interrompues de montagnes, en formant autant de petits golfes et de petites baies que ces montagnes forment elles-mêmes de sinuosités, se resserre comme tout à coup et prend le cours et l’apparence d’un fleuve, entre un promontoire à droite et une large côte à l’autre bord. Le pont qui dans ce lieu réunit les deux rives semble rendre plus sensible à l’œil cette transformation et marquer le point où le lac cesse et l’Adda recommence, pour reprendre ensuite le nom de lac là où les rives, s’éloignant de nouveau, laissent l’eau s’étendre et son cours se ralentir dans de nouveaux golfes et de nouvelles baies. La côte, formée du dépôt de trois forts torrents, vient en pente, s’appuyant dans sa partie supérieure au pied de deux monts contigus, dont l’un porte le nom de San-Martino et l’autre s’appelle, en dialecte lombard, Il Resegone|4 |, à cause de ses nombreuses dentelures qui le font en effet ressembler à une scie, de sorte qu’il n’est personne qui, le voyant de face, comme par exemple des murs de Milan tournés vers le nord, ne le distingue aussitôt, à ce seul indice, dans la longue et vaste chaîne de montagnes d’un nom moins connu et d’une forme plus ordinaire, parmi lesquelles il se montre. Assez longtemps la côte s’élève sur une pente douce et continue ; puis elle se rompt en coteaux et en petites vallées, en éminences et en bas-fonds, selon la structure des deux montagnes et l’ouvrage des eaux qui en descendent. La rive extrême sur le lac, coupée par les torrents à leur embouchure, n’est à peu près que gravier et gros cailloux ; le reste présente des champs cultivés et des vignobles, au milieu desquels se voient des sillages, des maisons de campagne, des hameaux, et, sur quelques points, des bois qui s’étendent jusqu’à la montagne et s’y prolongent. Lecco, le principal de ces lieux d’habitation, et qui donne son nom à tout le territoire, est situé à peu de distance du pont, sur le bord du lac, et même se trouve en partie dans ses eaux lorsqu’elles s’élèvent. C’est maintenant un gros bourg qui tend à devenir ville. Au temps où se passèrent les événements que nous entreprenons de raconter, ce bourg déjà considérable était en même temps un château fortifié, et avait, en conséquence, l’honneur de loger un commandant, ainsi que l’avantage de posséder une garnison permanente de soldats espagnols qui enseignaient la modestie aux jeunes filles et aux femmes de l’endroit, caressaient de temps en temps les épaules de quelque mari ou de quelque père, et vers la fin de l’été ne manquaient jamais de se répandre dans les vignes pour amoindrir la quantité du raisin et soulager ainsi les paysans dans les travaux de la vendange. De l’un à l’autre de ces villages, des hauteurs au lac, d’une éminence à celle qui l’avoisine, couraient et courent encore de petits chemins et des sentiers, assez unis en quelques endroits, inégalement escarpés en d’autres, tantôt enfoncés et comme ensevelis entre deux murs d’où, levant la tête, vous n’apercevez qu’une étroite b***e du ciel et quelque cime de montagne, tantôt élevés sur des plateaux ouverts : et de là s’offrent des points de vue plus ou moins étendus, mais toujours riches et toujours nouveaux en quelque chose, selon que, des divers sites où vous vous trouvez, vous embrassez plus ou moins de la vaste scène environnante, et que telle ou telle partie se détache ou se raccourcit, se montre ou disparaît tour à tour. Ici une échappée sur le vaste miroir des eaux, là une autre, là sa gracieuse variété s’étalant sur un plus grand espace. De ce côté le lac fermé à l’extrémité ou plutôt dérobé dans un groupe, un labyrinthe de montagnes, puis reparaissant et s’élargissant parmi d’autres montagnes qui se déploient une à une à vos regards, et que l’eau réfléchit, renversées avec les villages et les habitations situés sur les rives : du côté opposé un bras de fleuve devenant lac, puis fleuve encore, qui serpente dans son cours lumineux et va de même se perdre à travers les monts qui l’accompagnent en s’abaissant par degrés et se perdant presque, eux aussi, dans l’horizon. Le lieu d’où vous contemplez ces divers spectacles vous fait lui-même spectacle de toutes parts. La montagne dont vous parcourez les premiers plans déroule au-dessus de vous, tout autour de vous, ses cimes et ses précipices, marqués, dessinés, changeants, presque à chaque pas, ce qui vous avait paru un mont s’ouvrant et se contournant en une chaîne de monts, une crête vous apparaissant là où vous n’aviez vu que la pente : et l’aspect riant, l’aspect, pourrait-on dire, domestique de ces plans inférieurs tempère agréablement ce que présentent de sauvage les autres perspectives, en orne d’autant plus la magnifique grandeur. C’est par l’un de ces petits chemins que, le 7 novembre 1628, vers la fin du jour, revenait à petits pas de la promenade, pour rentrer chez lui, don Abbondio, curé de l’un des villages dont nous avons parlé tout à l’heure : le nom du village, non plus que le nom patronymique du curé, ne se trouvent dans le manuscrit, ni ici ni ailleurs. Il disait tranquillement son office : et quelquefois, entre un psaume et l’autre, il fermait le bréviaire, y tenant en guise de signet l’index de la main droite : après quoi, mettant cette main dans l’autre derrière son dos, il poursuivait sa marche, regardant à terre et rejetant du pied vers le mur les cailloux qui faisaient obstacle sur son passage. Ensuite, relevant la tête et portant nonchalamment les yeux autour de lui, il les arrêtait sur une partie de montagne, où la lumière du soleil déjà caché, passant par les intervalles que laissait la montagne opposée, jetait ses teintes ça et là sur les masses saillantes de rochers, comme de larges et inégales b****s de pourpre. Puis, ayant ouvert de nouveau son bréviaire et récité une autre tirade de versets, il arriva à un détour du chemin où il avait l’habitude de lever toujours les yeux de dessus son livre ; et c’est ce qu’il fit encore ce jour-là. Le chemin, après ce coude, allait en droite ligne une soixantaine de pas, et puis se divisait en deux sentiers, à la manière d’un Y : celui de droite montait vers les hauteurs et menait à la cure : l’autre descendait dans le vallon jusqu’à un torrent ; et de ce côté le mur n’arrivait pas au-dessus des hanches du passant. Les murs intérieurs des deux sentiers, au lieu de se réunir en angle, se terminaient à un oratoire sur lequel étaient peintes certaines figures allongées, tortueuses, finissant en pointe, et qui, dans l’intention de l’artiste comme aux yeux des habitants du voisinage, signifiaient des flammes ; et à ces flammes se joignaient, alternant avec elles, certaines autres figures impossibles à décrire, qui étaient censées représenter les âmes du purgatoire : le tout, âmes et flammes, en couleur de brique sur un fond grisâtre, avec quelques brèches ça et là. Le curé, ayant passé le détour, et dirigeant, comme de coutume, ses regards vers l’oratoire, vit une chose à laquelle il ne s’attendait pas et qu’il n’aurait nullement voulu voir. Deux hommes, vis-à-vis l’un de l’autre, se tenaient au confluent, pour ainsi dire, des deux sentiers ; l’un à cheval sur le mur bas, une jambe pendante en dehors, et l’autre pied posé sur le sol du chemin ; son compagnon debout, appuyé contre le mur et les bras croisés sur la poitrine. Le costume, la tournure et ce que le curé, de l’endroit où il était arrivé, pouvait distinguer de leur physionomie, ne laissaient aucun doute sur leur condition. Ils avaient l’un et l’autre, autour de la tête, une résille verte qui leur tombait sur l’épaule gauche, finissant en une grosse houppe, et d’où sortait sur le front un énorme toupet ; deux longues moustaches bouclées en pointe ; une ceinture luisante de cuir à laquelle tenaient deux pistolets, une petite corne pleine de poudre suspendue à leur cou comme un agrément de collier ; un manche de grand couteau qui se montrait hors de la poche de larges et bouffantes braies ; un espadon à grosse garde, travaillée à jour, en lames de laiton tournées en chiffre, polies et reluisantes : au premier coup d’œil on les reconnaissait pour des individus de l’espèce des bravi. Cette espèce d’hommes, aujourd’hui tout à fait perdue, était alors très-florissante en Lombardie et déjà fort ancienne. Voici, pour qui n’en aurait pas une idée, quelques extraits de pièces authentiques qui pourront faire suffisamment connaître ses principaux caractères, les efforts tentés pour la détruire, et combien le principe vital était en elle tenace et vigoureux. Dès le 8 avril de l’année 1583, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur don Carlo d’Aragon, prince de Castelvetrano, duc de Terranuova, marquis d’Avola, comte de Burgeto, grand amiral, et grand connétable de Sicile, gouverneur de Milan et capitaine général de Sa Majesté Catholique en Italie, pleinement informé de l’intolérable souffrance dans laquelle a vécu et vit encore cette ville de Milan à cause des bravi et vagabonds, publie contre eux un édit de bannissement. Il déclare et décide que sont compris dans cet édit et doivent être tenus pour bravi et vagabonds........ tous ceux qui, soit étrangers, soit du pays, n’ont aucune profession, ou, en ayant une, ne l’exercent pas, mais s’attachent, avec ou sans salaire, à quelque chevalier ou gentilhomme, officier ou marchand........ pour lui prêter aide et main-forte, ou plutôt, comme on peut le présumer, pour tendre des pièges à autrui........ À tous ces gens il ordonne que, dans le terme de six jours, ils aient à vider le pays, prononce la peine de la galère contre ceux qui n’obéiront pas et donne à tous officiers de justice les pouvoirs les plus étrangement étendus et indéfinis pour l’exécution de cet ordre. Mais l’année suivante, et le 12 avril, le même seigneur voyant que cette ville est encore pleine des susdits bravi,........ lesquels se sont remis à vivre comme ils vivaient auparavant, sans que leurs habitudes soient en rien changées ni leur nombre diminué, fait paraître une nouvelle ordonnance plus sévère et plus remarquable, dans laquelle, entre autres mesures, il prescrit : Que tout individu, tant de cette ville que du dehors, que deux témoins déclarent être tenu et communément réputé pour bravo et en avoir le nom, quand bien même n’aurait été vérifié aucun délit de son fait........ pourra, pour cette seule réputation de bravo et sans autres indices, à la diligence desdits juges, et de chacun d’eux, être soumis à la corde|5 | et à la question, pour procès d’information,........ et que, lors même qu’il n’avouerait aucun délit, il sera toutefois envoyé aux galères pour trois ans, pour la seule réputation et le nom de bravo, comme dessus ; le tout, ainsi que le surplus que nous omettons, parce que Son Excellence est décidée à se faire obéir de chacun. À entendre les paroles d’un si haut personnage, paroles si énergiques, si précises, et accompagnées de tels ordres, on serait grandement porté à supposer qu’il a suffi de leur seul retentissement pour que tous les bravi aient disparu à jamais. Mais le témoignage d’un autre personnage non moins imposant, non moins riche en noms et en titres, nous oblige à croire tout le contraire. Et celui-ci est l’Illustrissime et Excellentissime seigneur Juan Fernandez de Velasco, connétable de Castille, grand chambellan de Sa Majesté, duc de la cité de Frias, comte de Haro et Castelnovo, seigneur de la maison de Vélasco et de celle des sept Infants de Lara, gouverneur de l’État de Milan, etc. Le 5 juin de l’année 1593, pleinement informé, lui aussi, de quels dommage et ruine sont........ les bravi et vagabonds, et du très-mauvais effet que telle sorte de gens produit contre le bien public, et au mépris de la justice, il leur enjoint de nouveau d’avoir, dans le terme de six jours, à vider le pays, répétant à peu près les ordres et les menaces de son prédécesseur. Plus tard, et le 23 mai de l’année 1598, informé, au grand déplaisir de son âme, que le nombre de ces gens (bravi et vagabonds) va croissant chaque jour dans la ville et dans l’État, et qu’on n’entend parler, jour et nuit, que des blessures qu’ils font par guet-apens, des homicides, des vols et toutes autres sortes de crimes qu’ils commettent, et auxquels ils se rendent plus faciles dans la confiance où ils sont d’être soutenus par leurs chefs et leurs fauteurs,........ il prescrit de nouveau les mêmes remèdes, augmentant la dose, comme cela se pratique dans les maladies opiniâtres, et il conclut ainsi : Que chacun donc se garde pleinement de contrevenir en quoi que ce soit à la présente ordonnance, parce que, au lieu d’éprouver la clémence de Son Excellence, il éprouvera sa rigueur et sa colère,........ Son Excellence étant résolue et déterminée à ce que ce soit ici son dernier et péremptoire avertissement.
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