CHAPITRE III.-2

2041 Mots
« Et commençant par les actes tyranniques, l’expérience ayant démontré que plusieurs, tant dans les villes que dans les campagnes… vous entendez ? de cet état, exercent avec tyrannie des concussions et oppriment les plus faibles de diverses manières, comme en faisant faire par violence des contrats d’achat, de location… et cætera : où es-tu ? Ah ! voici ; écoutez bien : en exigeant que des mariages aient lieu ou n’aient pas lieu. Eh ! — C’est mon cas, dit Renzo. — Écoutez, écoutez, il y a bien autre chose ; ensuite nous verrons la peine. Que l’on témoigne ou que l’on ne témoigne pas ; que l’un s’éloigne du lieu qu’il habite, et cætera, que celui-ci paye une dette ; que cet autre ne l’inquiète point, que celui-là aille à son moulin : tout ceci est étranger à notre affaire. Ah ! nous y voilà : Que tel prêtre ne fasse pas ce à quoi il est obligé par son ministère, ou qu’il fasse des choses qui ne le regardent point. Eh ! — On dirait qu’ils ont fait cette ordonnance tout exprès pour moi. — Eh ! n’est-ce pas ? Écoutez, écoutez ; et autres semblables violences qui sont du fait des feudataires, nobles, bourgeois, vilains et gens du peuple. On n’y échappe pas ; tous y sont ; c’est comme la vallée de Josaphat. Maintenant écoutez la peine : Bien que toutes ces mauvaises actions et autres semblables soient prohibées, néanmoins, attendu qu’il convient d’user de plus grande rigueur, Son Excellence, par la présente, sans déroger, et cætera, ordonne et commande qu’à l’égard des contrevenants en quelqu’un des chefs ci-dessus énoncés ou autres semblables, il soit procédé, par tous les juges ordinaires de cet état, à l’application des peines pécuniaires et corporelles, même de bannissement ou des galères, et jusqu’à la peine de mort… Petite bagatelle ! le tout au jugement de Son Excellence ou du Sénat, selon la qualité des cas, personnes et circonstances ; et cela ir-ré-mis-si-ble-ment et en toute rigueur, et cætera. Y en a-t-il, eh ! et voyez ici les signatures : Gonzalo Fernandez de Cordova ; et plus bas ; Platonus ; et ici encore : Vidit Ferrer ; rien n’y manque. » Pendant que le docteur lisait, Renzo le suivait lentement de l’œil, cherchant à bien saisir le sens de la composition et à contempler dans toute leur réalité ces paroles sacramentelles où il lui semblait devoir trouver tout le secours dont il avait besoin. Le docteur, voyant son nouveau client plus attentif qu’effrayé, s’en étonna. « Serait-ce un rusé matois que cet homme-ci ? se demandait-il. — Ah ! ah ! lui dit-il ensuite, vous vous êtes fait couper le toupet. C’est de la prudence. Cependant, puisque vous vouliez vous mettre dans mes mains, vous pouvez vous en dispenser. Le cas est grave ; mais vous ne savez pas tout ce que je suis capable de faire dans l’occasion. » Pour comprendre ces paroles du docteur, il faut savoir ou se rappeler que dans ce temps les bravi de profession et les malfaiteurs de toute espèce étaient dans l’usage de porter un gros toupet|8 | qu’ils rabattaient ensuite sur leur visage comme une visière, au moment d’attaquer quelqu’un, dans les circonstances où ils jugeaient nécessaire de cacher leurs traits et lorsque l’entreprise exigeait tout à la fois de la force et de la prudence. Des ordonnances n’étaient pas restées muettes sur cette mode. Ordonne Son Excellence (le marquis de la Hynojosa) que qui portera les cheveux d’une longueur telle qu’ils couvrent le front jusqu’aux sourcils exclusivement, ou qui portera la tresse, soit devant, soit derrière les oreilles, encoure la peine de trois cents écus, et, en cas d’insolvabilité, de trois ans de galères pour la première fois, et pour la seconde, outre la susdite peine, une autre plus forte encore, pécuniaire et corporelle, au jugement de Son Excellence. Elle permet cependant que, pour le cas où quelqu’un se trouverait chauve, ou pour autre cause raisonnable, telle que signes ou cicatrices, ceux qui se trouveront dans ce cas puissent, pour leur plus grand ornement et leur santé, porter les cheveux aussi longs que besoin pourra être pour couvrir de semblables défauts, et rien de plus ; avertissant bien de ne pas excéder la pure nécessité, pour ne pas encourir la peine imposée aux autres contrevenants. Et pareillement elle ordonne aux barbiers, sous peine de cent écus, ou de trois traits de corde qui leur seront donnés en public, et même de plus grande peine corporelle, au même jugement que dessus, de ne laisser à ceux qu’ils raseront aucune sorte desdites tresses, toupets, boucles ni cheveux plus longs que selon l’usage, tant sur le front que sur les côtés et derrière les oreilles, mais qu’ils soient tous égaux, ainsi que dessus, sauf le cas des chauves ou autres, marqués de défauts, comme il a été dit. Le toupet était donc, en quelque sorte, une partie de l’armure et une marque distinctive des bandits et des mauvais sujets, lesquels ensuite furent de là communément appelés ciuffi. Ce terme est resté et vit encore dans le dialecte avec une signification mitigée : et il n’est peut-être aucun de nos lecteurs milanais qui ne se souvienne d’avoir entendu, dans son enfance, ses parents, son précepteur, ou quelque ami de la maison, ou même quelque domestique, dire de lui : c’est un ciuffo, c’est un ciuffetto. « En vérité, et foi de pauvre garçon, répondit Renzo, je n’ai jamais porté toupet de ma vie. — Nous ne ferons rien ainsi, répondit le docteur en branlant la tête avec un sourire moitié malin, moitié impatient. Si vous ne vous fiez pas à moi, nous ne ferons jamais rien. Qui ment au docteur, voyez-vous, mon enfant, est un sot qui dira la vérité au juge. Il faut raconter à l’avocat les choses clairement ; c’est à nous ensuite à les embrouiller. Si vous voulez que je vous prête mon aide, il faut me dire tout, depuis l’A jusqu’au Z, le cœur sur la main, comme au confesseur. Vous devez me nommer la personne de qui vous avez eu commission : je suppose que c’est un homme d’un certain rang ; et dans ce cas je me rendrai chez lui, pour faire un acte de convenance. Je ne lui dirai pas, voyez-vous, que je sais de vous-même qu’il vous a donné cette commission : soyez tranquille là-dessus. Je lui dirai que je viens implorer sa protection pour un jeune homme calomnié ; et je me concerterai avec lui sur la marche à suivre pour terminer l’affaire convenablement. Vous comprenez qu’en se sauvant, il vous sauvera vous-même. Si cependant l’équipée était toute de votre fait, eh bien, je ne recule pas pour cela, j’en ai tiré d’autres de plus mauvaises passes encore. Pourvu que vous n’ayez pas offensé une personne considérable, entendons-nous bien, je m’engage à vous sortir d’embarras, avec quelques frais, s’entend. Vous devez me dire qui est l’offensé, comme on dit ; et, selon la condition, la qualité et l’humeur du cher homme, on verra s’il convient de le tenir en devoir au moyen des protections, ou s’il faut trouver quelque moyen de l’attaquer nous-mêmes au criminel et de lui mettre la puce à l’oreille ; car, voyez-vous, pour qui sait manier les ordonnances, personne n’est coupable et personne n’est innocent. Quant au curé, s’il a du bon sens, il ne dira mot ; mais, si c’est une mauvaise tête, il y a des moyens aussi pour ces sortes de gens. Il n’est point d’affaire d’où l’on ne puisse se tirer ; mais il faut un homme ; et votre cas est sérieux ; sérieux, vous dis-je, sérieux. L’ordonnance parle clair, et si la chose doit se décider entre la justice et vous, comme ça entre quatre yeux, vous n’êtes pas bien, Je vous parle en ami. Il faut payer ses fredaines. Si vous voulez sortir de là sans dommage, vous avez pour votre part à y mettre argent et sincérité, confiance en qui vous veut du bien, obéissance, exactitude à faire tout ce qui vous sera suggéré. » Pendant que le docteur débitait cette enfilade de phrases, Renzo le regardait avec une attention extatique, comme un badaud sur la place publique regarde un joueur de gobelets qui, après avoir mis dans sa bouche de l’étoupe, de l’étoupe et encore de l’étoupe, en retire du ruban, du ruban et encore du ruban, à n’en pas finir. Quand il eut pourtant bien compris ce que le docteur voulait dire et quelle équivoque il avait faite, il lui coupa le ruban dans la bouche en disant : « Oh ! Monsieur le docteur, comment l’avez-vous entendu ? C’est précisément tout le contraire. Je n’ai menacé personne ; je ne fais pas de ces choses-là, moi ; et vous pouvez demander à tout mon village, on vous dira que je n’ai jamais rien eu à faire avec la justice. C’est à moi que la méchanceté a été faite ; et je viens à vous pour savoir comment je dois m’y prendre pour obtenir justice ; et je suis bien content d’avoir vu cette ordonnance. — Diable ! s’écria le docteur ouvrant de grands yeux, quel galimatias me faites-vous donc ? Voilà ce que c’est ; vous êtes tous de même. Est-il possible que vous ne sachiez pas dire clairement les choses ? — Mais permettez ; vous ne m’en avez pas laissé le temps. Maintenant, je vais vous raconter la chose comme elle est. Vous saurez donc que je devais épouser aujourd’hui… et ici l’émotion de Renzo se montra dans sa voix, je devais épouser aujourd’hui une jeune fille à qui je parlais|9 | depuis cet été ; et aujourd’hui, comme je vous dis, était le jour fixé avec M. le curé ; et tout était prêt, lorsque voilà M. le curé qui va chercher certains faux-fuyants… Bref, pour ne pas vous ennuyer, je l’ai fait parler clair, comme de juste ; et il m’a avoué qu’il lui avait été défendu, sous peine de la vie, de faire ce mariage. Ce méchant seigneur don Rodrigo… — Allons donc ! interrompit aussitôt le docteur, fronçant le sourcil, faisant rider son nez rouge et tordant sa bouche. Allons donc ! qu’avez-vous à venir me rompre la tête de pareilles balivernes ? Allez tenir de tels discours parmi vous autres gens qui ne savez pas mesurer vos paroles, et non pas à un honnête homme qui sait ce qu’elles valent. Allez, allez ; vous ne savez ce que vous dites. Je ne me mêle pas des affaires des enfants ; je ne veux pas entendre des propos de cette sorte, des propos en l’air. — Je vous jure… — Allez, vous dis-je ; que voulez-vous que je fasse de vos serments ? Je n’y entre pour rien ; je m’en lave les mains. » Et il les tournait l’une sur l’autre, comme s’il se les lavait en effet. « Apprenez à parler ; on ne vient pas ainsi surprendre un honnête homme. — Mais veuillez m’entendre, veuillez m’entendre, » répétait vainement Renzo. Le docteur, toujours criant, le poussait des deux mains vers la porte, et, après l’y avoir ainsi conduit, il ouvrit, appela la servante, et lui dit : « Rendez sur-le-champ à cet homme ce qu’il a apporté ; je ne veux rien, je ne veux rien. » Cette femme, durant tout le temps qu’elle avait passé dans cette maison, n’avait jamais exécuté un ordre semblable ; mais il était prononcé avec une telle résolution qu’elle n’hésita pas à obéir. Elle prit les quatre pauvres bêtes et les remit à Renzo, en lui jetant un regard de compassion méprisante qui semblait dire : « Il faut qu’elle ait été pommée, la sottise ! » Renzo voulait faire des façons, mais le docteur fut inébranlable ; et le jeune homme, plus étonné et plus aigri que jamais, fut obligé de reprendre les victimes refusées et de s’en retourner au village avec ce beau résultat de son expédition à raconter aux deux femmes. Celles-ci, pendant son absence, après avoir tristement quitté l’habillement des fêtes, et pris celui des jours ouvriers, s’étaient mises à se consulter de nouveau, Lucia en sanglotant, et Agnese en soupirant. Quand cette dernière eut bien parlé des grands effets qu’on devait espérer des conseils du docteur, Lucia dit qu’il fallait chercher à se procurer du secours de toutes les manières ; que le père Cristoforo était un homme capable, non-seulement de conseiller, mais d’agir, lorsqu’il était question de prêter assistance à de pauvres gens ; et que ce serait une excellente chose que de pouvoir lui faire connaître ce qui venait d’arriver. « Sûrement, » dit Agnese ; et elles se mirent à chercher ensemble le moyen ; car pour ce qui était d’aller elles-mêmes au couvent, distant d’environ deux milles, elles ne s’en sentaient pas le courage dans un tel jour ; et sûrement aucun homme sensé ne leur en eût donné le conseil. Mais pendant qu’elles pesaient les divers partis à prendre, on frappa doucement à la porte, et en même temps un Deo gratias|10 |, prononcé d’une voix assez basse mais distincte, s’y fit entendre. Lucia, jugeant qui ce pouvait être, courut ouvrir ; et aussitôt s’avança, non sans avoir fait une petite révérence familière, un frère lai capucin, quêteur, portant sur l’épaule gauche sa besace pendante dont il tenait l’ouverture tortillée et serrée dans ses deux mains sur sa poitrine. « Oh ! c’est frère Galdino, dirent les deux femmes. — Le Seigneur soit avec vous, dit le frère. Je viens pour la quête des noix. — Va prendre les noix pour les pères, » dit Agnese. Lucia se leva et s’achemina vers l’autre chambre ; mais, avant d’y entrer, elle s’arrêta derrière le dos de frère Galdino qui était resté debout dans la même position ; et, se mettant le doigt sur la bouche, elle fit à sa mère un signe de l’œil qui demandait le secret, avec tendresse, avec instances, et aussi avec une sorte d’autorité.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER