La galerie des miroirs fissurés

2371 Mots
Un souffle traversa la salle, empreint d’un froid d’outre-tombe. Les voiles se mirent à trembler, puis à s’écarter lentement, comme poussés par une main invisible. La sorcière sentit son cœur battre contre ses côtes. Les pans gris s’ouvrirent un à un, révélant ce qu’ils dissimulaient. Derrière chaque voile se tenait une silhouette humaine. Pas de vivants. Pas des morts. Mais des êtres figés entre les deux. Homme, femmes, enfants; tous immobiles, les yeux ouverts et sans pupilles. Leur peau avait la pâleur cireuse d’un linceul et leur souffle inexistant emplissait la salle d’un silence oppressant. Alexis recula d’un pas, le visage blême et dit : - Par tous les dieux…qu’est-ce que…? Une nouvelle fois, Sélène sentit ses mains brûler, ses veines vibrées. Elle connaissait cette sensation : c'étaient des fils rompus. Mais jamais elle n’en avait vu autant, jamais sous une forme tangible. Ces corps étaient des réceptacles vides, abandonnés par leur propre destin, prisonniers d’un entre-deux qui n’aurait jamais dû exister. Elle murmura presque contre sa volonté : - Ce sont des vies arrachées. Pas mortes…pas enchaînées non plus. Suspendues. À mesure que les voiles s’écartaient, les silhouettes s’avançaient d’un pas, comme attirées par leur présence. Leurs regards vides se fixèrent sur elle, tous à la fois. Alexis dégaina son épée, mais elle lui posa une main sur le bras et dit : - Non. L’acier ne sert à rien contre eux. Il gronda, sa voix basse et vibrante de colère bien contenue : - Alors que fait-on ? Elle inspira, ses yeux se perdant dans la foule des visages figés. Chacun d’eux portait un fragment de fil qu’elle pouvait sentir, ténu, fragile. Une toile immense, brisée, tissée de douleur. Elle soufflait : - Nous devons comprendre ce qu’ils gardent. Ils sont la clé…ou l’avertissement. Et comme pour répondre à ses mots, les silhouettes ouvrirent toutes la bouche en même temps. Aucun son n’en sortit. Juste un vide. Un silence plus profond que la mort elle-même. Un silence qui fit flageoler le sol sous leurs pieds. Le silence se resserra autour d’eux comme une cage invisible. Pas un souffle, pas un battement, pas même le froissement de leurs vêtements. Tout avait été aspiré. Sélène ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Sa voix, son souffle, jusqu’au cri dans sa gorge : tout lui avait été arraché. Elle tourna vers Alexis des yeux paniqués. Lui aussi gesticulait, cherchant à parler, ses lèvres bougeant dans le vide. Puis le monde bascula. Les silhouettes figées se mirent à se dédoubler dans leur vision, se multipliant jusqu’à devenir une foule infinie. Les murs disparurent, remplacés par une plaine de visages muets. Et chacun de ces visages n’était pas étranger. La sorcière reconnue celui de ses parents, leurs yeux emplis de la même crainte qu’ils avaient toujours eue pour elle. Puis ceux des enfants du village, qui détournait le regard lorsqu’elle passait. Les anciens, qui chuchotaient en silence dans son dos. Tous, la fixaient, sans un mot, sans un souffle, la condamnant par leur mutisme. Alexis de son côté, se retrouva entouré de son propre passé. Il y avait sa femme, le visage pâle, cernés qui le jugeaient du regard sans dire un mot. Puis le visage sans aspect de sa fille morte, pâle et immonde, qu’il ne reconnaissait pas. Ses yeux sans pupilles le regardaient, l’accusant sans jamais parler. Il vit également ces personnes, qui était mort des combats, qui le jugeait du même regard froid et vide. Le silence n’était plus une absence de son; c’était un poids dans leurs esprits, cherchant à étouffer jusqu’à leur volonté. La sorcière chancela, ses mains brûlantes cherchant quelque chose à saisir. Elle comprit alors; le silence voulait les absorber, les figer à leur tour dans cette immobilité éternelle. Et au milieu de cette oppression, un fil vibra dans sa vision intérieure. Elle vit le fil de Alexis, ténu, chanceler. S’il cédait, il deviendrait l’un de ces visages. Son cœur se serra. Elle savait qu’elle pouvait tendre la main et tirer, mais ce faisant, elle risquait de céder davantage à la tentation de la Mort; de perdre un peu plus de son humanité. Elle ferma les yeux, cherchant à rassembler sa force. Ses pensées résonnèrent en elle, une voix muette, mais claire : Je ne te laisserai pas tomber dans ce silence. Alors, elle tendit la main, ses doigts tremblants frôlant l’air vide. Un éclat rouge sang jaillit de ses paumes. Les visages reculèrent, distordus. Le silence éclata un instant comme du verre brisé. Un souffle jaillit enfin dans ses poumons. Elle inspira violemment, tombant presque à genoux. Alexis haletant, s’effondra à ses côtés. Ses yeux étaient humides, mais dans son regard brûlait de la gratitude. Ils venaient de survivre à l’épreuve du silence. Mais au prix de quelque chose. Ils restèrent un long moment au sol, haletants, les coudes appuyés contre les dalles froides. La sorcière avait l’impression que ses poumons se déchiraient à chaque respiration retrouvée, mais elle savourait malgré tout ce retour du souffle. Les silhouettes derrières les voiles s’étaient figées de nouveau. Leurs bouches closes, leurs yeux vides fixés dans le néant; comme si rien ne s’était produit. Mais un malaise demeurait, un écho du silence dans les profondeurs de leur chair. Alexis fut le premier à se relever. Son épée pendait mollement à sa main et son regard cherchait encore à se détacher des ombres qui les encerclaient. Il se tourna vers Sélène, la voix basse, rauque et dit : - Si tu n’avais pas été là…je serais resté, là, avec eux. Elle détourna les yeux. Les mots la traversèrent comme une lame douce et douloureuse. Elle n’avait pas seulement sauvé son compagnon de route; elle avait tiré sur son fil qui était au bord de la rupture. Et ce geste, elle le savait, ne serait pas sans prix. Pour balayer ceci, comme pour se protéger elle-même, elle dit : - N’y pense plus. Avançons. Il hocha la tête. Mais lorsqu’il posa son regard sur elle, elle vit un éclat nouveau dans ses yeux; une confiance totale, presque déchirante. Ils quittèrent la salle des voiles, leurs pas précipités résonnant à nouveau dans le palais. Mais la sorcière sentit que quelque chose avait changé en elle, imperceptible encore, tapi dans l’ombre de ses mains brulées. Ce n’était pas la douleur. C’était plus profond. Elle comprit avec une certitude glaciale : tôt ou tard, elle découvrirait ce qu’elle avait sacrifié pour briser le silence. Quelques jours s’écoulèrent, sans qu’ils voient que des silhouettes ou des ombres qui les ignorait. Les passages entre les pièces était long, donnant l’impression d’être infinis. Quelques soirs, ils avaient pu trouver une pièce, où ils purent prendre un répit de leur recherche. C’était le quatrièmes jours et le couloir qu’ils arpentaient s’élargit et une étrange lueur s’y répandait; froide et irréelle. La sorcière et Alexis s’arrêtèrent au seuil, les yeux s’écarquillant devant ce qui les attendait. Une galerie s’ouvrait devant eux, longue, démesurée, bordée de miroir fissurée du sol au plafond. Certains reflétaient leurs silhouettes telles qu’elles étaient, mais d’autres les montraient déformées, brisées en mille éclats. Chaque pas qu’ils faisaient faisait vibrer ces reflets, comme si une marée invisible tentait de les happer. Alexis se crispa, serrant la garde de son épée et dit : - Je n’aime pas ça. La jeune femme s’approcha d’un miroir. Dans celui-ci, elle ne vit pas son visage d’aujourd’hui, mais celui d’une enfant; ses yeux immenses, emplis d’une solitude effrayante, ses traits marqués par une crainte muette. La fissure au centre du verre traversait son front comme une cicatrice. Elle recula vivement, son cœur se compressait. Plus loin, Alexis s’arrêta devant une autre glace. Son reflet n’était pas lui, mais le même qu’il pensait être sa fille; difforme, pâle, figée, tendant une main vers lui depuis l’autre côté du verre. Ses lèvres bougèrent, mais aucun son ne franchit la fissure. L’homme chancela, le souffle coupé et dit : - Ce…ce n’est pas…possible… Il leva la main, hésitant à toucher le miroir. Sélène l’attrapa brusquement par le poignet et dit : - Ne fais pas ça ! Ce n’est pas elle. C’est un piège. Mais même en disant cela, sa voix tremblait. Car une partie d’elle, voulait aussi tendre la main vers l’enfant qu’elle avait été perdue dans ce verre fissuré. Les miroirs vibraient doucement, comme si chacun battait au rythme d’un cœur invisible à l’œil nu. Des murmures se mirent à glisser, à peine audible; promesse, regrets, échos de vies qu’ils avaient perdus ou n’avaient jamais eues. La galerie entière semblait vivante, ivre de leurs failles. Alexis souffla, blême : - Cet endroit…il veut nous briser de l’intérieur. Sélène soufflait, fermant les yeux; puis inspira lentement. Elle savait qu’il s’agissait là d’une épreuve différente du silence. Cette fois, ce n’était pas l’absence de son, mais l’excès de souvenirs. Le palais leur tendait leurs blessures les plus profondes, cherchant à les clouer sur place. Et ils n’était qu’au début de la galerie. Ils continuaient leur chemin, contraints par l’étroitesse de celui-ci. Les miroirs, de part et d’autre, semblaient respirer avec eux; chaque inspiration faisait osciller leur surface, chaque pas ouvrait de nouvelles fissures dans les reflets. Au début, ce n’était que des images brisées. Mais bientôt, elles s'animèrent. La jeune femme vit l’enfant qu’elle avait été tendre la main, ses yeux remplis de larmes. Plus loin, l’adolescente qu’elle était devenue se dressait, seule, entourée de visages villageois qui la fixait avec cette peur muette qu’elle connaissait trop bien. Chaque reflet exhalait la douleur de sa solitude. Alexis, lui avançait le regard bas, mais ses pas ralentissaient. Dans chaque éclat, sa fille réapparaissait, vivante, riante, courant vers lui. D’autres fois, elle gisait, étendue, les lèvres bleues. La fissure traversait toujours son image, comme si même son souvenir était condamné à se briser. D’une voix tendue, Sélène soufflait : - Alexis…ne regarde pas trop longtemps. Il grogna, crispé : - Facile à dire…chaque pas me la rend… Puis le piège se resserra. Un éclat de verre tomba soudain du plafond et se ficha dans le sol. La sorcière leva les yeux : les miroirs au-dessus d’eux se fendaient à leur tour. Et de chaque fissure s’écoulaient des bras translucides, pâles, qui s’étiraient vers eux comme des ombres liquides. Alexis leva son épée et trancha l’un de ces bras; le verre éclata, mais aussitôt un autre surgit derrière. La sorcière haletante, s’écria : - Ils veulent nous tirer dedans ! Car déjà, un des reflets la happait : dans la surface, elle se vit aspirée, les pieds prisonniers d’un sol qui n’était pas le leur. Elle sentit la morsure glaciale des mains de verre l’enserrer aux chevilles. Alexis la saisit par l’épaule et tira d’un coup sec, la ramenant en arrière. Le miroir se referma dans un fracas strident, comme une bouche qui se claquait. Ils reprirent leur course à travers la galerie. À chaque pas, les reflets devenaient plus concrets, plus insistants. Les voix, jusque-là murmurées, éclataient en supplices et en cris étouffés. Dans l’un des miroirs, une fillette tendait les bras vers Alexis, criant : - Papa ! Alors que dans un autre miroir, des silhouettes autour de l’enfant-sorcière soufflaient : - Monstre. Chaque mot frappait leurs esprits comme une lame. Et plus ils avançaient, plus la galerie semblait s’allonger, sans fin, saturée de leurs fantômes. La sorcière serra les dents. Elle savait qu’à ce rythme, ils ne survivraient pas. Ils devaient trouver l’issue…ou ils céderaient tous deux à ces miroirs affamés. Alors qu’ils s’épuisaient dans cette galerie sans fin, un détail fit vaciller la jeune femme. Au milieu des centaines de reflets brisés, l’un d’eux ne vibrait pas au rythme des autres. Là-bas, plus loin, un miroir plus vaste, presque intact s’élevait au bout du couloir. Sa surface était lisse, sans fissure apparente, et pourtant, une lueur sombre pulsait en son centre, comme un cœur battant. Elle le désigna du doigt, haletante et dit : - Là ! C’est par lui que nous devons passer. Alexis plissa les yeux, la mâchoire serrée et dit : - Alors tout ce labyrinthe nous a conduits à lui… À mesure qu’ils approchaient, les miroirs de chaque côté se brisaient davantage, laissant surgir des fragments d’ombres qui tentaient de les happer. Les bras translucides se faisaient plus nombreux et plus insistant, les visages dans les éclats hurlaient sans voix. Mais l’attention de la sorcière restait fixée sur le grand miroir. Et soudain, elle comprit pourquoi il n’était pas fissuré; ce n’était pas un reflet. C’était une porte. Ils s’arrêtèrent à quelque pas de celui-ci. Leur souffle formait de la buée dans l’air glacé. Dans la surface lisse, ils ne se voyaient pas eux-mêmes, mais une autre scène. La sorcière distingua le village de son enfance, intact, baigné d’une lumière crépusculaire. Les visages de ses parents étaient-là, immobiles, fixant la porte comme s’ils attendaient qu’elle rentre enfin. Alexis, lui vit autre chose; sa fille, vivante, debout, son sourire radieux tendu vers lui. Elle l’appelait, et cette fois, sa voix franchissait le verre : - Papa…viens. Il chancelait et il fit un pas vers le miroir. La sorcière le saisissant au bras et cria : - Non ! Ce n’est pas elle. Ce miroir nous tente…mais il nous dévorera. Le grand miroir vibra, sa surface ondulant comme de l’eau. Une main enfantine en sortit doucement, lumineuse, tendue vers Alexis. Il trembla, sa gorge serrée, les larmes aux yeux et dans un murmure chargé d’émotion, il dit : - Comment savoir si…et si c’était vraiment elle ? Sélène inspira profondément, ses paumes brûlantes levées vers la surface. Elle sentait les fils palpiter à travers le verre, une toile monstrueuse qui les encerclait. Elle savait : si elle tirait, elle pourrait déchirer ce passage. Mais le prix serait lourd. Elle fixa Alexis, ses yeux sombres brillants d’une résolution douloureuse et dit : - Crois-moi. Ce n’est pas ta fille. Ce n’est qu’un piège…et c’est moi qui dois le briser. Sans attendre sa réponse, elle tendit les mains. La surface vibra, hurla, puis éclata en mille fragments tranchants qui tourbillonnèrent autour d’eux comme une tempête de verre. Quand le fracas s’apaisa, le grand miroir avait disparu. Devant eux, une arche s’ouvrait, béante avalée de ténèbres. La sortie de la galerie.
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