Le cercle brisé

2423 Mots
La brume s’était refermée sur la silhouette disparue, comme si la forêt avait avalé son secret. Pourtant, quelque chose demeurait. La sorcière sentit l’air vibrer encore, lourd d’un malaise persistant. Alexis s’avança prudemment, l’épée tirée à moitié du fourreau. Ses bottes s’enfoncèrent dans les terreaux détrempés jusqu’à ce qu’il s’arrête brusquement. Le doigt pointé vers le sol, il dit : - Regarde. Sélène se redressa et approcha à son tour. À leurs pieds, l’herbe avait noirci, desséchée comme brûlée de l’intérieur. Mais au centre de cette partie morte, reposait un objet. C’était une médaille de cuivre terni, fendue en deux. Sur sa surface, on distinguait encore un symbole gravé; un cercle brisé traversé d’une ligne. La sorcière ne le reconnut pas. Mais en posant les doigts dessus, elle sentit un froid l’envahir, comme si l’objet portait encore l’empreinte de la mystérieuse créature. Elle retira brusquement sa main, le cœur battant à la chamade et dit : - Ce n’est pas à lui. - Alors qui ? Elle fronça les sourcils et répondait, inquiète : - À quelqu’un qui aurait dû mourir…et qui ne l’a pas fait. Un silence s’abattit. Les mots restaient suspendus, de menace considérable. Alexis serra le poing autour de son épée, le regard fixé sur la médaille et dit : - Et si le désordre laisse de telles choses derrières lui, alors il ne s’efface pas. Il s’étend. On pouvait sentir la vérité dans ses paroles; le désordre n’était pas une ombre passagère. C’était une infection, et cette médaille en était la preuve. Sélène leva les yeux vers lui, la mâchoire serrée et dit d’une voix déterminé : - Nous devons suivre sa trace. Trouver celui à qui cet objet appartenait. Alexis hocha la tête et dit : - Alors ce n’est plus seulement ta mission, c’est la nôtre. Elle garda le silence, mais au fond d’elle, une chose avait changé; la solitude qui l’avait toujours accompagnée commençait à se fissurer. La sorcière ramassa la médaille du bout des doigts. Le métal glacé pulsait d’un froid qui n’appartenait pas au monde des vivants. À l’instant où sa peau effleura l’objet à nouveau, le paysage bascula. Le sol se déroba sous ses pieds. Elle n’était plus dans la forêt. La brume l’avait engloutie, avalée dans un vide sans contours. Ses oreilles bourdonnaient et au loin résonnaient des cloches funèbres, assourdies, comme venues d’un autre âge. Puis, une silhouette se dessina devant elle. Drapée de noir, le visage dissimulé dans une capuche, la Mort se tenait immobile. Elle ne parlait pas; sa présence suffisait à emplir l’espace de silence et de crainte. La sorcière mit un genou à terre et baissa la tête en signe de respect avant de dire : - Tu m’as montré ce que je devais guetter. Maintenant, dis-moi ce que je dois faire. Un souffle glacé parcourut le néant, et la voix de la Mort résonna plus ancienne que la terre : - Le cercle est brisé. Celui qui aurait dû passer s’est accroché. Sa volonté refuse la fin. Alors le désordre s’ouvre, et il se nourrit. La sorcière serra la médaille dans sa paume, la posa contre son cœur, tremblante et demanda : - Qui ? Qui a osé défier ton ordre ? Un éclat de lumière rouge fendit les ténèbres. Elle vit une ville noyée dans le sang, des rues désertes où les cadavres marchaient encore, tirés hors de leur repos. Au centre, une silhouette humaine, drapée dans un manteau sombre tenait dans sa main, une médaille semblable à la sienne, intacte, complète. La voix de la Mort vibra dans ses os, disant : - Trouve-le. Celui qui refuse. Car là où il se dresse, la frontière s’efface. La vision éclata comme un miroir brisé. Elle tomba à genoux dans la forêt, haletante, la médaille toujours serrée dans sa main. Alexis s’était penché vers elle, inquiet et demandait : - Que s’est-il passé ? Elle leva vers lui des yeux emplis d’ombre et de résolutions en disant : - J’ai vu. Celui qui défie la Mort, existe. Et si nous ne l’arrêtons pas, tout sombrera. Sa respiration encore difficile, chaque mot écorchant sa gorge, mais elle parla, disant : - J’ai vu l’origine…un homme, caché par les ombres. Quelqu’un qui aurait dû mourir. La Mort elle-même l’a condamnée, mais il a refusé. Sa volonté a brisé le cercle. Alexis la fixa avec une intensité glacée et surprit, il dit : - Refuser la mort ? C’est possible ça ? Elle secoua la tête, serrant toujours la médaille dans sa paume, jusqu’à entailler sa peau. Elle ne le sentait pas, en colère contre l’homme inconnu de la vision et dit sèchement : - Ce n’est pas naturel ! Il a ouvert une brèche ! Et maintenant, les morts se déchaînent, prisonniers entre les deux mondes. C’est pour cela que les ombres se rassemblent autour de moi. C’est pour cela que le désordre naît ! Un silence pesa entre eux; la forêt paraissait les écouter, figée. Alexis finit par rompre le mutisme et dit : - Tu as vu où il est ? Elle hocha de la tête, lentement et dit : - Une ville…ou ce qu’il en reste plus tôt. Des rues jonchées de cadavres. Tous tiraillés de leur repos, esclaves de sa volonté. Et lui…au centre. Un manteau sombre et avec une médaille intacte. Alexis posa une main ferme sur son épaule, ancrant son regard au sien et dit : - Alors on le trouvera. Et on mettra fin à ce qu’il a commencé. La sorcière le scruta un instant, troublée. Nulle peur dans ses yeux, seulement une détermination brute. C’était un homme forgé par la guerre, mais cette fois, il acceptait de se battre pour une cause qu’il ne comprenait pas encore totalement. Sélène inspira profondément, secouant la tête doucement, elle dit : - Alexis…tu ne comprends pas. Ce que nous affrontons n’est pas un homme. C’est une volonté qui défie l’ordre même du monde. Si nous échouons… Il la coupa, la voix grave : - Alors, nous échouerons ensemble. Je ne t’abandonnerai pas. Un long silence les enveloppa, mais cette fois, il n’était plus seulement lourd; il était une promesse. La sorcière qui avait toujours marché seule dans les pas de la Mort, sentit pour une fois le poids partagé. Elle baissa les yeux vers la médaille fendue, serrée entre ses doigts. Sa froideur ne la terrifiait plus et elle dit : - Alors notre chemin mène vers cette ville ! Vers lui. Alexis se redressa, tirant son épée de quelques centimètres, le métal brillant d’un éclat pâle dans la brume et dit : - Dis-moi où, et j’y marcherai. - Trouvons un endroit où nous reposer et reprenons notre chemin demain. L’homme hocha de la tête et ensemble, ils marchaient un moment, trouvant une grotte. Alexis la vérifia, s’assurant qu’aucune bête n’y soit abritée. L’endroit sécurisé, ils s’installaient pour la nuit. L’homme alla chercher du bois pour faire un feu, pour se réchauffer, alors que la nuit était froide. Quant à la jeune sorcière, elle se demanda ce qui l’attendait au bout du chemin. Se demandant pourquoi la Mort l’avait choisi, elle comme intermédiaire dans le monde des vivants. Avant de s’endormir pour la nuit, le guerrier regarda la jeune femme et il demanda : - Quel est ton nom ? - Pourquoi ? - Au lieu de t’appeler sorcière. Tu as forcément un nom. Cela surprit la jeune femme, peu accoutumer que qui que ce soit ne l’appel autrement que sorcière ou l’enfant maudit. Elle hésita, un instant, puis elle répondit : - Sélène. Il hocha de la tête, puis ils s’installaient tous les deux pour la nuit. Ils s’endormaient au bord du feu chaleureux, même si Sélène n’arrivait pas à sentir les flammes chaudes de celui-ci. Ils quittèrent la forêt au matin, guidés par la vision de la sorcière. Le soleil se levait à l’horizon, mais sa lumière paraissait terne, voilée d’une brume persistante. Comme si même le jour hésitait à chasser les ombres de ce monde. La route vers la ville maudite était longue, ponctuée de hameaux et de champs. Mais à chaque pas, ils découvriraient des signes inquiétants. D’abord, ce fut un puits asséché au milieu d’un village déserté. Les portes des maisons battaient au vent, mais aucune voix n’en sortait. Sur une table renversée, des bols encore remplis de nourriture racornie témoignaient d’un départ brutal. Les habitants s’étaient volatilisés. Plus loin, un troupeau de moutons gisait, sans vie, dans une prairie. Mais leurs corps n’avaient rien de naturel, les bêtes semblaient figés dans leur dernier mouvement; comme des statues de chair arrêtées par une main invisible. Leurs yeux, vitreux, fixaient le ciel sans le voir. Alexis se raidit devant le spectacle et dit : - Pas de sang, pas de blessures. C’est comme si… Sélène le coupa, d’une voix empreinte de tristesse : - Comme si leur souffle leur avait été arraché. Les morts se pressaient autour d’elle, agités, mais n’osaient pas s’approcher des cadavres des bêtes. Un malaise grandissait. La troisième nuit de leur voyage, ils campèrent au bord d’un vieux moulin abandonné. Le vent faisait tourner les pales dans un grincement lancinant. Alors qu'Alexis montait la garde, la sorcière visitait ses propres songes. Elle rêva d’un chemin pavé qui se changeait en cendre sous ses pas, d’une ville dont les portes étaient grandes ouvertes, béantes comme une plaie. Et dans l’ombre des murailles, des silhouettes attendaient, droites, immobiles et les yeux vides. Elle s’éveilla en sursaut, la brume s’était épaissie autour du moulin. Ses lèvres tremblaient doucement, alors qu’elle dit : - Il nous appelle. La ville nous attends. Alexis resserra sa main sur son épée et il dit : - Alors marchons. Quoi que nous trouvions, nous ne tournerons pas le dos. La sorcière hocha de la tête. Son regard sombre se perdit dans la nuit, là où, au loin, la ville maudite dressait déjà ses ombres. Les jours s’étiraient, rythmés par leurs pas et le souffle froid de la brume qui ne les quittait plus. Au départ, ils marchaient en silence. Alexis, les yeux rivés vers l’horizon, avançait avec la régularité d’un soldat qui connait la fatigue et la dompte. La sorcière, elle, gardait ses pensées pour elle, ses lèvres scellées comme si chaque mot risquait de livrer trop de son âme. Mais peu à peu, la solitude du chemin les força à parler. Une nuit, alors que le feu crépitait et que les ombres des morts formaient un cercle invisible autour du campement, Alexis rompit le silence : - Tu ne sembles pas craindre leur présence. Ces esprits…ils sont comme une garde qui ne dort jamais, et toi, tu les ignores presque. Elle leva les yeux vers les flammes, le visage éclairé par la danse rougeoyante et dit : - Ils ont toujours été là. Depuis ma naissance, ils sont pour moi, comme l’air. Invisible pour les autres, mais indispensables. J’ai appris à marcher parmi eux. Alexis pencha légèrement la tête et demandait : - Et tu n’as jamais voulu…les repousser ? Un mince sourire, amer, effleura ses lèvres et répondait : - On ne repousse pas ce qu’on est. Ma vie est tissée avec la leur. Même si je le voulais, je ne pourrais pas. L’homme resta pensif, ses doigts jouant machinalement sur la garde son épée. Restant en silence quelques instants avant de reprendre en disant : - Moi, je les ai toujours fuis. Chaque cadavre que j’ai laissé derrière moi au combat, je me disais que s’ils revenaient…ce serait pour me juger. La sorcière tourna son regard vers lui. Pour une première fois, Alexis vit dans les yeux de Sélène une étincelle de douceur, fugace, mais sincère. Elle lui dit : - Peut-être qu’ils ne veulent pas te juger. Peut-être qu’ils t’accompagnent, comme ils m’accompagnent. Il la fixa, longuement, surpris par ses mots. Puis un léger rire, grave et discret franchit ses lèvres et il dit : - Voilà qui est réconfortant…venant de toi. Leurs regards se croisèrent plus longtemps qu’ils ne l’auraient voulu. Puis, comme pour briser ce fragile instant, un hurlement d’outre-tombe déchira la nuit. Ils bondirent sur leurs pieds. Au loin, derrière les collines, des silhouettes humaines avançaient en titubant, les gestes saccadés. Des paysans sans vie, leurs visages blêmes et leurs yeux noyés d’un éclat mortuaire. Alexis dégaina son épée et dit d’un ton sombre : - Voilà ta compagnie ! La sorcière serra sa médaille fendue contre son plexus et dit : - Non…pas la mienne. La sienne. Leur voyage venait de prendre une nouvelle tournure; l’ombre de la ville maudite se prolongeait déjà jusqu’à eux. Ils se figèrent, tapis dans l’ombre du moulin. Les silhouettes avançaient, lentes et désarticulées, comme tirées par un fil invisible. Leurs yeux vides luisaient d’une pâle clarté, et chacun d’eux murmurait des mots inintelligible; une litanie qui se mêlait au vent. Alexis serra la poignée de son épée, prêt à bondir, mais la sorcière posa une main sur son bras et murmurait : - Non, pas de bruit. Si nous les combattons, ils ne tomberont pas. Ils se relèveront encore et encore. Il lui lança un regard d’incrédulité, mais il obéit. Ensemble, ils reculèrent lentement, glissant entre les hautes herbes, chaque pas pesant comme une épreuve. Les morts passèrent près du moulin, indifférents à leur présence, comme guidés vers un autre lieu. Pourtant, à plusieurs reprises, l’un d’eux s’arrêta, tournant son visage blême dans leur direction. Alexis sentit son cœur cogner dans son torse, persuadé que tout était fini. Quant à la sorcière, le souffle suspendu, leva discrètement la médaille fendu devant elle. L’éclat glacé du métal détourna l’attention des ombres, qui reprirent leur marche titubante. Lorsque enfin les silhouettes disparurent dans la brume, Alexis s’effondra à genoux, haletant et dit le souffle court : - J’aurais préféré cent ennemis armés, que cette possession. La sorcière rangea la médaille contre sa poitrine, son visage grave et dit : - Ce ne sont pas des ennemis. Ce sont des âmes arrachées de force à leur repos. Tant que lui existe, elles erreront ainsi. Un silence lourd retomba, brisé seulement par le grincement du moulin. Alexis posa une main sur son front, puis d’un ton plus bas, il dit : - Alors, nous devons le trouver et vite. Car si cette corruption gagne chaque village…il n’y aura bientôt plus de vivant à sauver. La sorcière acquiesça. Mais au fond d’elle, une certitude glaciale naissait; ce n’était pas seulement une ville qui sombrait, mais tout un monde qui commençait à se décomposer.
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