Chapitre 2

1416 Mots
Chapitre 2 … Jusqu’à ce jour d’octobre où Anna Levêque aperçut Mary à la brasserie de l’Épée. La journaliste, n’en croyant pas ses yeux, regarda à deux fois pour s’assurer qu’elle ne se trompait pas, puis elle s’approcha. C’était bien Mary Lester, toute bronzée, détendue, qui consultait la carte. – Mary! s’exclama Anna, que fais-tu là? Mary sourit de plaisir en voyant son amie: – Tu vois, je m’apprête à déjeuner. Elle montra la chaise devant elle: – Installe-toi donc. La place t’attendait. Anna Levêque ne se fit pas répéter l’invitation. Elle s’assit, sans quitter Mary des yeux: – Mais tu m’as l’air en super forme, ma grande! – Eh oui! Rien de tel que six mois en mer pour retrouver la santé. – Six mois en mer, rien que ça! Où es-tu allée cette fois? Je suppose que ça n’était pas sur un chalutier en mer d’Irlande… – Merci, dit Mary en souriant, j’ai déjà donné. Non, en réalité j’étais sur un yacht de rêve… – Invitée? – Oui, invitée à le convoyer en équipage jusqu’à Auckland. – Mais c’est à l’autre bout du monde, ça! – Exactement à l’autre bout du monde. C’est loin, mais ça vaut le déplacement. – Quand es-tu rentrée? – Hier. Cinq mois de navigation pour aller, un jour d’avion pour revenir. – Comment as-tu trouvé cette opportunité? – Opportunité, c’est le mot, car jamais proposition n’est tombée plus à propos. Tu sais qu’au printemps j’ai été naviguer à La Trinité avec Patrick de Kerbedery et Caroline? – Bien sûr, dit Anna Levêque, je sais même ce qui s’ensuivit. Encore que tu aurais peut-être pu m’en dire plus long. – C’est justement pour ne pas en dire plus long que je me suis inscrite aux abonnés absents. Le fameux jour où j’ai démissionné, je me suis doutée que Fabien se précipiterait chez moi pour me demander de revenir sur ma décision. Et moi, Fabien c’est un type que j’apprécie. Il aurait été capable de me convaincre de reprendre ma démission en me faisant miroiter un prompt retour à Quimper ou quelque chose d’analogue. Par ailleurs, je savais que je serais sous la pression des médias. Or j’avais dit tout ce que j’avais à dire au juge Kervin, je n’avais rien à rajouter. J’ai donc préféré disparaître. Je suis retournée chez ma logeuse à La Trinité et c’est là que j’ai été contactée pour ce convoyage. Elle ne précisa pas que c’était Paul Le Bars, l’équipier de Patrick de Kerbedery sur l’Anaconda qui skippait la goélette, les matelots étant Jean-Louis et Audran, deux gaillards qui avaient, pour un temps, intérêt à se faire oublier du côté de La Trinité-sur-Mer. Une femme, Marguerite, amie de Paulo, complétait l’équipage. Le Rio de Oro, une splendide goélette de dix-huit mètres, avait appareillé de Saint-Tropez pour un demi-tour du monde. – Et maintenant? demanda Anna Levêque. – Maintenant, dit Mary, je vais commander du haddock car ça fait bien longtemps que je n’en ai pas mangé. – Savonnette! s’exclama Anna. Et comme le garçon s’approchait, elle commanda, elle aussi, un plat de haddock. – Ça veut dire quoi, savonnette? demanda Mary de son air le plus ingénu. – Fais donc l’innocente! Quand une question t’embarrasse, tu es une véritable savonnette! Tu glisses entre les doigts. – Eh, on a tous nos petits secrets, n’est-ce pas? – Ouais… n’empêche que tu as lancé un beau pavé dans la mare. Les ondes concentriques s’atténuent, mais on les sent encore. – Bah, tout ça finira bien par s’arrêter. Au fait, Ludovic Beaumer? – Toujours en fuite. Mais je ne pense pas qu’on déploie à le rechercher toute l’énergie qu’il faudrait. Si celui-là se mettait à table, jusqu’où irait le séisme politique? Il serait - dit-on - réfugié dans un paradis asiatique. J’ai l’impression qu’on n’est pas près de le revoir. – Peut-être qu’il va être suicidé, lui aussi, ironisa Mary. Elle soupira: – Enfin, quand on joue gros, on risque de perdre gros. J’ai entendu dire, ajouta-t-elle après un silence, que Milie Verluth, enfin, je veux dire Emilie Mondragon, s’apprêterait à publier un bouquin sur toute cette affaire. – Ouais, dit Anna. Mais il serait temps qu’elle se dépêche avant que le soufflé ne retombe et qu’un autre scandale ne fasse passer celui-ci au second plan. Elle fixa Mary: – Et toi, que vas-tu faire à présent? – Attendre et voir, dit Mary. Sais-tu que j’ai pris goût à la liberté? À ne plus aller pointer au bureau à heures fixes, à n’être plus obligée de remplir ces imprimés déprimants servant à établir des statistiques débiles propres à rassurer la hiérarchie? Eh oui, ma vieille, j’ai retrouvé le goût de la liberté. Et crois moi, ça me plaît drôlement bien! – Qui n’y prendrait goût, dit Anna, mais faut bien faire bouillir la marmite! Il y a le loyer, les assurances, les crédits… Faut bien bouffer aussi! Tu as donc trouvé un prince charmant qui assure ta matérielle? On sentait de l’agacement dans sa voix. Mary sourit. En fait de prince charmant, Conrad Speicher se posait un peu là, avec sa poitrine creuse, son visage émacié, ses jambes étiques qui le portaient à peine. Conrad Speicher, le banquier milliardaire qui avait besoin de Mary Lester et de sa baguette magique pour continuer à vivre sans trop de souffrances. Prince charmant certes, mais pas dans le sens où l’entendait la journaliste. Elle éluda: – J’ai quelques réserves. – On dit ça, fit Anna, mais ça fond vite! – T’inquiète… Elle changea le cours de la conversation: – Et ici, comment ça se passe? – La routine, dit la journaliste avec une moue, la routine… Des voitures brûlées mais il ne faut pas trop en parler, des tags, les marginaux en ville, mais il ne faut pas trop en parler, les tags, l’insécurité dans les bus, mais il ne faut pas trop en parler, les tags, le concours de belote au foyer du troisième, il faut beaucoup en parler, faire des photos… Les élections approchent… Elle ironisa: – Du grand journalisme, comme tu vois. Elle sortit sa blague à tabac, son carnet de feuilles: – Tu permets que je fume? – Bien sûr. Anna entreprit de se rouler une cigarette avec une dextérité qui trahissait une longue habitude. Elle l’embrasa et tira une bouffée de fumée avec un plaisir manifeste. – Comment ça se passe avec ton administration? – Mon ex-administration, veux-tu dire. – Si tu préfères. – Je n’en sais rien, dit Mary. J’ai trouvé dans ma boîte aux lettres une pile de courrier épaisse comme ça, et j’ai également quelques recommandés à retirer à la poste. Je verrai ça dans les jours qui viennent. Elle n’ajouta pas que, devant ce tas de paperasses, elle avait eu envie de tourner casaque et de repartir à Auckland par le premier avion. Mais bon, il faudrait bien de toutes façons traiter les problèmes. Ça n’était qu’un mauvais moment à passer. – Je suppose qu’en partant ainsi, sans préavis, je me suis mise gravement dans mon tort. Mais que veux-tu, trop c’est trop et je n’en pouvais plus. ­– Tu venais pourtant, à ce qu’on m’a dit, de bénéficier d’une promotion intéressante. – Tu parles! Assortie d’une nomination dans un commissariat de la banlieue parisienne. Tu me vois dans la banlieue parisienne? Mais je n’y connais rien, moi, à la banlieue, j’y aurais été parfaitement incompétente. – Je te fais confiance, dit Anna en rejetant une bouffée de fumée, tu aurais vite appris. – Sauf que je n’avais pas envie d’apprendre! – Alors tu te barres, comme ça, et tu disparais pendant six mois sans prévenir! Mary se sentit piquée. Elle se rebiffa: – Eh! je ne dois de comptes à personne! Ce que j’ai fait, je l’assume. Jamais je ne regretterai ces cinq mois de navigation, jamais je ne regretterai d’être allée voir comment est l’autre bout du monde. Elle ajouta, songeuse: – Tu vois, on se croit indispensable, on pense que la terre va s’arrêter de tourner si on fait ci ou ça… Mais quand tu es au milieu de l’océan, sous les étoiles, tu te rends compte que tu n’es rien de plus qu’un de ces poissons volants qui viennent mourir sur le pont du bateau, rien de plus qu’un de ces animalcules phosphorescents qui brillent dans son sillage. Et là tu te dis que le commissariat de Quimper… Bof… Que les petites magouilles des petits fonctionnaires du ministère… Que le ministre… Bof Bof Bof… Ils passeront, ils trépasseront comme les autres et le lendemain de leur disparition du devant de la scène on ne saura même plus qui ils étaient, et si on s’en souvient, on s’en fichera bien de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils n’ont pas fait… – Hou… fit Anna, un discours philosophique à cette heure! Elle consulta sa montre: – À propos d’heure… Elle se leva d’un coup: – Il serait temps que je me grouille! – Tu vois, dit Mary. – Eh oui, je vois, fit Anna avec humeur, je vois que j’ai mon loyer à payer et puis les traites pour ma voiture, pour ma machine à laver… Les impôts à la fin du mois… Oui je vois, figure-toi! je vois que le rédac chef ne va pas me louper si j’arrive en retard. Elle se pencha pour embrasser Mary. – Salut ma puce! On se revoit avant six mois? Mary sourit: – Quand tu veux. Surtout quand tu n’auras plus le feu au derrière et qu’on pourra causer sans que tu regardes ta montre toutes les cinq minutes. Tu m’appelles sur mon portable et tu passes à la venelle… La venelle du Pain Cuit, là où habitait Mary Lester, là où, en rentrant, elle trouva le commissaire divisionnaire Fabien faisant le pied de grue devant sa porte.
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