Chapitre 4

1738 Mots
Chapitre 4 Ce fut la sonnerie du téléphone qui la réveilla. Elle fit la moue, regarda son réveil de chevet et s’étira. Puis elle ouvrit le cache de son Samsung, établissant ainsi le contact: – Allô? – Allô, Mary? C’était le commissaire Fabien. – Je ne vous réveille pas? – Umph… fit-elle, j’émerge à peine. – Il est dix heures… – Je le sais bien, j’ai mon réveil sous les yeux. Mais… Est-ce pour me donner l’heure que vous me téléphonez? – Non, mais je pensais… Elle se leva, chaussa ses pantoufles et passa dans sa kitchenette. La cafetière avait été préparée la veille; il ne restait plus qu’à appuyer sur le bouton, ce qu’elle fit. – Vous pensiez qu’à cette heure j’étais levée? Eh bien vous vous êtes trompé! Le commissaire se confondit en excuses: – Je suis désolé… Elle ironisa: – Tant que ça? Puis elle coupa court à son explication embarrassée, allant droit au but: – Si vous me disiez ce qui vous amène? – C’est que… comme je vous l’ai dit hier, il y a quelques formalités concernant votre démission à remplir. Mary soupira et Fabien l’entendit. – Je sais bien que ça n’a rien de drôle… – Comme vous dites, Monsieur, surtout aux aurores… Fabien pensa qu’elle poussait le bouchon un peu loin. Aux aurores, à dix heures du matin… Sur sa goélette Mary Lester semblait avoir pris de fâcheuses habitudes. – Enfin, si vous pouviez passer dans la journée. Sauf imprévu, je ne quitte pas le bureau. – Bien, dit-elle résignée. Elle allait couper la communication lorsque Fabien la retint: – Ah! Mary, un mot encore: Mercadier va mieux. – Tiens donc! – Il a retrouvé toutes ses facultés soudainement hier soir. – Bon! Heureusement que le commissaire ne pouvait pas la voir sourire. – Le psychiatre, continuait le commissaire, nous avait prévenus que ça pouvait être très long ou bien qu’au contraire, un rideau pouvait soudainement s’ouvrir et… – Il ne risquait pas de se tromper, dit-elle caustique. Ça pouvait être très long ou très court! voilà un diagnostic précis! Fabien plaida pour le médecin: – Mais vous savez, quand ça se passe dans la tête… C’est complexe la tête d’un homme! Elle entendit un petit rire et il ajouta, perfide: – Et celle d’une femme encore plus. – C’est pour moi que vous dites ça? – Mais non, c’est en général. – Ouais… Enfin, je suis bien content pour lui, et pour vous aussi, ajouta-t-elle, car je suppose qu’il va réintégrer l’effectif. – Assurément… – Et Fortin va pouvoir l’entendre pour faire avancer son enquête… – Ouais… – Tant mieux si tout rentre dans l’ordre. Je passerai au commissariat dans l’après-midi. Elle regarda la baguette d’if, héritage de la sorcière des montagnes Noires, accrochée au manteau de la cheminée, puis son regard se posa sur le gros chat qui somnolait dans le canapé. Il dut sentir son regard car il ouvrit ses beaux yeux d’or et s’étira en bâillant. – Mizdu, dit-elle. Il bâilla de plus belle, s’étirant de tout son long. Ainsi il dépassait la moitié du canapé. C’était vraiment un très gros chat et il n’était pas surprenant que le lieutenant Mercadier ait pu le confondre avec une panthère. – C’est du beau! fit-elle d’un ton mi-amusé mi- réprobateur. Le chat bâilla une nouvelle fois et ferma les yeux. Le sujet, visiblement, ne l’intéressait pas. Et Mary comprit pourquoi Catherine Argouach, la sorcière de Poulbihan, avait pu vivre solitaire en sa tanière isolée de la montagne sans craindre les agressions. Autour de la baguette d’if aux mystérieux pouvoirs, Mizdu faisait bonne garde. • Comme tous les anciens combattants du monde, le capitaine Mercadier tirait gloire de ses cicatrices. Il pérorait dans le hall du commissariat devant les agents en tenue qui l’écoutaient avec une admiration vraie ou feinte. Lorsque Mary poussa la porte d’entrée, personne ne fit attention à elle. Personne sauf Mercadier dont le regard fut attiré par Mary comme le fer l’est par un aimant. Il devint instantanément tout pâle et, perdant sa faconde, il se mit à bredouiller: – Lester, ah non… Non Lester, non! Puis il recula, vers le fond du hall, ouvrit une porte et disparut. Il y eut un grand silence, puis l’assemblée se retourna vers Mary et les visages s’éclairèrent: – Ah, capitaine… On lui donnait son nouveau grade, chacun voulait lui serrer la main et les formules de bienvenue fusaient: – Que ça fait plaisir de vous revoir! Fortin qui descendait de son bureau l’aperçut et parut pétrifié l’espace d’un instant: – Putaing, Mary! Il dévala le reste des marches, écartant ses collègues sans ménagement, la prit par les coudes et la souleva comme une poupée. Elle protesta en riant, ravie de cet accueil chaleureux: – Jipi, voyons, veux-tu bien me reposer par terre? tu me fais mal, grande brute! Il obtempéra en riant et elle se mit à serrer des mains; le brigadier Durand, le doyen du commissariat, qui devait partir en retraite à la fin de l’année, lui demanda la permission de l’embrasser. Ce joyeux brouhaha fut troublé par une voix sèche, autoritaire: – Qu’est-ce que c’est que cette foire? Le commissaire Fabien venait d’apparaître au détour de l’escalier. – Fortin, ajouta-t-il, je vous avais demandé de faire monter Mercadier! Fortin bredouilla: – Oui patron. Puis il chercha Mercadier des yeux: – Mais où est-il passé? – Il est sorti par là, dit une jeune femme en tenue en montrant la porte du fond. – Il y a longtemps? – Lorsque le capitaine Lester est entré. – Allons bon! grogna le commissaire, Fortin, on ne peut donc rien vous confier? Mais en cet instant, le lieutenant Fortin n’avait rien à faire des réflexions plus ou moins justifiées du patron. Il y avait des semaines que ce petit prétentieux de Mercadier « roulait sur la jante », il n’y avait aucune raison qu’il retrouve un comportement normal, comme ça, d’un seul coup. Ce type n’avait-il pas toujours été bizarre? Et puis il y avait des mois que Fortin n’avait pas vu « sa » Mary. Alors Mercadier, hein… – Quand vous en aurez terminé avec les effusions, voulez-vous être assez bonne pour venir jusqu’à mon bureau, capitaine Lester? Mary hocha la tête en guise d’acquiescement et lorsque le commissaire eut disparu, le joyeux brouhaha recommença. Chacun voulait savoir ce que Mary avait fait pendant tout ce temps, ce qu’elle avait l’intention de faire désormais… Tous se disaient choqués qu’on l’ait ainsi mutée dans la région parisienne et tous l’approuvaient aussi d’avoir claqué la porte devant ce qu’ils ressentaient comme une profonde injustice. Elle sentait pourtant que l’admiration qu’on lui portait restait toute platonique: lequel ou laquelle d’entre eux en aurait fait autant? Pas un! Ils avaient tous leurs raisons, un foyer, des enfants à élever pour les plus jeunes, une retraite à préserver pour les autres. Mary mesura alors l’inestimable cadeau que la gwrac’h lui avait fait en lui léguant et son magot et ses pouvoirs: l’indépendance, synonyme de liberté. La LIBERTÉ, à ses yeux le plus beau mot de la langue française. Elle se dégagea doucement du cercle amical qui l’entourait et monta cet escalier qu’elle connaissait si bien. Le commissaire avait gardé sa porte ouverte, il fouillait dans un de ses tiroirs lorsque Mary frappa. – Entrez, Mary, entrez! Jamais elle n’avait été accueillie avec tant d’empressement. Elle regarda autour d’elle, rien n’avait changé et il lui sembla tout d’un coup que son voyage à l’autre bout du monde n’avait été qu’un rêve, que le commissaire allait lui dire: « Connaissez-vous tel endroit? On vient de découvrir le corps d’une femme… » Mais non, Fabien lui montrait ce siège devant son bureau sur lequel elle s’était si souvent assise. Était-ce la dernière fois qu’elle s’y posait? Une bouffée de nostalgie l’envahit. Avait-elle fait le bon choix? Mais oui, une page se tournait, c’était tout. Le divisionnaire avait sorti un dossier qu’il ouvrit. – Nous avons quelques petites formalités à remplir… Il lui tendait des formulaires administratifs qu’elle signait après les avoir survolés du regard. Il lui en fit le reproche: – Vous ne lisez même pas! Elle sourit: – Dans le détail, non. Mais ne vous inquiétez pas, les grands lignes ne m’échappent pas. – Et si c’étaient les petites lignes qui étaient importantes? Elle planta son regard clair dans celui du commissaire. Il avait l’air fatigué. Son visage s’était plissé et ses cheveux avaient blanchi. – Vous ne me feriez pas ça? Il sourit à son tour: – Ne vous inquiétez pas, tout est clair. Je ne dirai même pas un mot pour tenter de vous faire changer d’avis car je sais d’expérience que lorsque vous avez décidé quelque chose… Il laissa la phrase en suspens. Tout était dit, Mary Lester ne reviendrait pas sur sa décision. Il ajouta cependant: – C’est dommage, vous étiez promise à une belle carrière dans la police. – Ouais, dit-elle, une carrière à la merci de politiciens dont la moralité est pour le moins sujette à caution. Merci! – Si je ne suis pas indiscret, dit le commissaire, qu’allez-vous faire maintenant? – Je n’ai encore rien décidé, dit-elle. Pour le moment je sors de six mois de soleil et, bizarrement, j’ai envie de pluie. Je suis revenue pour les marées d’octobre. J’ai envie de feu dans la cheminée, de calme, de lecture. J’ai envie d’écouter Mozart en caressant mon chat… Son œil pétilla: – Voyez, rien d’extraordinaire. – Mais cependant… dit Fabien. Il eut soudain l’air embarrassé, puis il se jeta à l’eau: – Puis-je vous parler comme un père, Mary? Après tout, j’en ai l’âge. – Allez-y, dit elle. – Il faut bien vivre. Quels seront vos moyens de subsistance? Elle rit franchement: – Ne me dites pas que vous avez peur de me voir braquer une banque? Fabien haussa les épaules, agacé: – Évidemment non! Il la regarda fixement, attendant une réponse. Alors elle lui répéta ce qu’elle avait déjà dit à Anna Levêque: – J’ai quelques réserves. Le commissaire soupira: – Ah, jeunesse! Si vous saviez comme ça fond vite les économies lorsqu’on ne travaille pas! Elle ne pouvait pourtant pas lui parler du legs de la gwrac’h qui la mettait à l’abri du besoin pour longtemps! – Dieu y pourvoira, dit-elle en s’essayant à imiter un vieil aumônier qu’elle avait eu chez les maristes. « Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne récoltent… » Fabien la contemplait d’un air ahuri. Elle éclata de rire, ce qui l’agaça: – On en reparlera quand vous serez à sec, dit-il vindicatif. – Eh bien! dit-elle, lorsque je serai à sec, comme vous dites, j’aviserai. Et elle ajouta: – J’ai appris ça il y a bien longtemps d’un vieil homme que j’aimais beaucoup, mon grand-père. Il disait: « C’est la marée qui met le bateau à sec, c’est la marée qui le remet à flot ». Ça s’est toujours vérifié. Il balaya l’argument du grand-père comme il avait balayé la parabole: – Vous savez, le travail ne court pas les rues. Si vous croyez qu’on va venir vous chercher… – Mais si, dit-elle avec une belle assurance, on viendra me chercher! – J’admire votre optimisme. La moue du commissaire indiquait assez qu’il ne croyait guère à cette éventualité. – Que savez-vous faire? En dehors des enquêtes… – Eh bien! on viendra me chercher pour des enquêtes. Fabien eut l’air suffoqué: – Ne me dites pas que vous allez vous faire détective privé? – Ce n’est pas mon intention. Elle sourit de nouveau: – Je ne me vois pas en train de filer les femmes adultères et les maris cavaleurs. – C’est pourtant l’essentiel de l’activité des détectives privés. – Je le sais bien! Elle se leva: – Je n’ai rien arrêté, patron, je débarque, laissez-moi le temps de me retourner. Fabien se leva à son tour en soupirant: – Bon, quand vous vous serez bien retournée, si vous changez d’avis, n’hésitez pas à m’appeler, capitaine Lester. Il lui avait sciemment donné ce nouveau grade qu’elle n’avait jamais étrenné. Elle lui répondit sur le même ton: – Mais je n’hésiterai jamais à vous appeler, monsieur le divisionnaire.
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