Chapitre 8
POV MAYA
La journée avait été longue comme une punition.
Huit heures de réunions, de dossiers, de sourires de façade et de café froid avalé debout entre deux urgences — et pendant tout ce temps, en fond sonore permanent, cette pensée qui revenait toutes les vingt minutes avec la régularité d'une alarme que je n'arrivais pas à éteindre : le collier.
J'avais vérifié mon sac trois fois dans la journée. Par réflexe, par espoir irrationnel — comme si les bijoux avaient pu se matérialiser entre deux vérifications, glissés entre le portefeuille et les clés par un miracle de physique quantique. Trois fois, j'avais trouvé la même chose. Le vide. Ce vide particulier qui avait une forme maintenant, une forme précise qui ressemblait à un croissant de lune doré.
Je n'avais pas appelé Léa de la journée.
Elle savait. Elle attendait. C'était notre accord tacite — elle ne poussait pas, je venais quand j'étais prête.
Je n'étais pas prête. Mais j'y allais quand même.
Son immeuble était exactement comme je m'en souvenais.
La façade haussmannienne légèrement noircie par le temps, le digicode argenté sur la gauche, les boîtes aux lettres en rangées régulières dans le hall. J'avais trouvé l'adresse par la mémoire du corps plus que par la mémoire consciente — les pieds qui reconnaissaient le trajet, le tournant à gauche après le tabac, la rue qui descendait légèrement vers la Seine. Comme si quelque chose en moi avait enregistré le chemin du retour même quand je m'étais convaincue que je n'en aurais pas besoin.
Je me suis arrêtée devant la porte.
Mon cœur — et je détestais le noter, je détestais l'admettre même à moi-même — mon cœur battait vite. Pas le battement ordinaire d'un effort physique, pas l'accélération familière du désir. Quelque chose de plus désorganisé que ça. Quelque chose qui ressemblait à de la panique et à autre chose à la fois, quelque chose que je n'avais pas eu le courage de nommer de toute la journée.
Je n'avais jamais revu aucun d'eux.
C'était la règle non écrite, la conséquence logique du système — les plans Q ne génèrent pas de suite, pas de lendemain, pas de retour. Une nuit, une porte qui se ferme, et chacun repart dans sa vie comme si l'autre n'avait été qu'un rêve. Propre. Simple. Sans zone grise.
Et là, debout devant la porte de cet homme à vingt heures passées, sac en bandoulière et cernes sous les yeux, j'étais en train de franchir une ligne que je m'étais promis de ne jamais franchir.
Pour un collier.
J'ai tapé le code — je l'avais retenu sans le décider, ce genre de détail que le cerveau absorbe malgré vous — et j'ai poussé la porte.
Dans l'ascenseur, je me suis regardée dans le miroir.
Tailleur marine, les cheveux remontés à la hâte en fin de journée, le maquillage du matin qui avait survécu à huit heures de travail avec une dignité relative. Les yeux fatigués. La ligne de la mâchoire légèrement tendue.
J'ai sorti mon rouge à lèvres.
" Mais qu'est-ce que tu fais ?"
Je le remettais quand même. Bordeaux, deux passages rapides, les lèvres pressées l'une contre l'autre. Un réflexe. Juste un réflexe — pas pour lui, pas parce que j'avais envie de lui plaire ou de lui montrer quoi que ce soit. Juste parce que se présenter quelque part sans rouge à lèvres me donnait l'impression d'aller au combat sans armure.
J'ai lissé ma veste du plat de la main.
Réflexe, encore.
Les portes de l'ascenseur se sont ouvertes sur son étage.
Troisième porte à gauche.
J'ai sonné.
Le silence de l'autre côté de la porte. Dix secondes. Vingt. J'ai failli repartir vraiment, j'ai failli, j'ai même fait un demi-pas en arrière et puis j'ai sonné une deuxième fois.
Un bruit de pas.
J'ai sonné une troisième fois parce que mes nerfs ne supportaient plus l'attente.
La porte s'est ouverte.
Il était là.
T-shirt blanc, simple le genre de t-shirt qui n'essaie rien et qui fait tout quand même, parce que le tissu fin épousait les épaules, les bras, le torse avec une précision que je n'étais pas d'humeur à apprécier et que j'ai appréciée quand même, en une fraction de seconde, avant de remonter les yeux vers son visage.
Il m'avait regardée sans surprise.
C'était ça qui m'avait déstabilisée la première fois, au bar — cette absence totale de surprise, comme si le monde se comportait toujours plus ou moins comme il le prévoyait. Et là c'était pareil. Il m'avait ouvert la porte avec la même tranquillité qu'il aurait eu pour n'importe quoi d'autre, les yeux gris-vert posés sur moi, légèrement plissés, et ce petit quelque chose dans la commissure des lèvres qui n'était pas tout à fait un sourire mais qui en avait la température.
— Salut, ai-je dit.
Ma voix. Ma voix qui avait décidé, sans me consulter, de buter sur ce mot d'une syllabe et de sortir une demi-octave trop haut.
"Formidable."
— Maya, a-t-il dit.
Juste mon prénom. Comme l'autre nuit. Avec ce même soin tranquille, comme quelque chose qu'on pose avec précaution.
Un silence d'une seconde. Il ne s'effaçait pas pour me laisser entrer. Il restait dans l'encadrement, une main sur le bord de la porte, détendu, et il attendait.
— Tu veux entrer ?
— Non — non, en fait je... j'ai oublié quelque chose l'autre soir.
— Quelque chose.
— Un collier. Et des boucles d'oreilles. Dorés, une petite chaîne fine avec un pendentif croissant de lune. Je les cherchais depuis ce matin et j'ai pas trouvé chez moi, alors j'ai pensé que peut-être—
— Un collier.
Il avait répété ça différemment. Moins comme une question que comme quelqu'un qui teste le poids d'un mot.
— Oui.
Il a incliné légèrement la tête.
— C'est dommage, a-t-il dit. Je n'ai rien retrouvé de tel.