– Oui… Oui bien sûr, répondit-elle enfin.
– Merci… Je suis désolé pour votre ami, lui dit-il encore, mais je suis persuadé que tout ira bien… Bon, je vais aller marcher maintenant, annonça-t-il, tout en se dirigeant vers la porte. Il faut que je me change avant de partir.
– Évidemment, Mister Sweeney… À plus tard, lui lança l’hôtelière, d’une voix qu’elle voulait assurée. Cependant, ses yeux n’en finissaient plus de trahir son inquiétude.
L’inspecteur s’empressa de lui tourner le dos, puis il regagna sa chambre.
*
Sa canne de golf sur l’épaule, affublé d’un coupe-vent trop large que les rafales soufflées depuis la mer secouaient en tous sens, Sweeney remontait l’A888 du côté droit, face à la circulation. Dans moins de dix minutes, il atteindrait les entrées est de Castlebay…
…Gravir le mont Heaval n’avait pas été une partie de plaisir. Dès que l’inspecteur s’était éloigné de la route circulaire, il s’était aussitôt retrouvé sur de pauvres chemins que l’on peinait à distinguer des sentes tracées par le passage des animaux. Lassé d’hésiter sans cesse entre des alignements de cailloux plus ou moins bien délimités, il avait fini par s’affranchir de ces maigres repères et décidé que, sans doute, le mieux consistait à s’inventer son propre cheminement vers le sommet du mont.
Serpentant entre les amas de roches, glissant parfois sur l’herbe humide de la lande, l’inspecteur était tout de même parvenu, peu après midi, à rejoindre le Heaval par son flanc est. Une fois sur la crête, la force terrifiante du vent l’avait surpris et, immédiatement, les mises en garde de Mrs Watters lui étaient revenues en mémoire ; en effet, les blocs de granit formant la ligne dorsale du mont étaient fort étroits, et le moindre faux pas pouvait s’y avérer fatal. Pour s’efforcer d’oublier son appréhension, Sweeney résolut de ne plus fixer que la pyramide tronquée du point trigonométrique qui matérialisait le sommet. Tout en cheminant vers elle, et afin de tromper son appréhension, le jeune Écossais se remémora cette autre anecdote du chauffeur du bus : l’homme racontait que les jours de grand vent, les cyclistes de Barra, sur leur trajet aller, devaient parfois pédaler dans les descentes pour parvenir à avancer, tandis qu’au retour, les côtes les plus dures pouvaient alors être gravies sans même toucher les manivelles ! Si l’histoire lui avait tout d’abord paru outrancière, le récit du chauffeur, maintenant qu’il était confronté à la puissance du souffle océanique, lui paraissait cette fois beaucoup plus descriptif qu’imaginaire !
Enfin parvenu au point trigo, le randonneur jugea qu’il ne s’y maintiendrait que quelques instants et que, s’il voulait réellement apprécier la vue, mieux valait rechercher un site moins exposé au vent. Rapidement, Sweeney aperçut la statue de la Vierge à l’enfant, en contrebas sur la gauche, qui lui sembla plus accueillante que son perchoir du moment. Doucement, prudemment, en s’accrochant aux roches comme le plus fervent des lichens, le policier atteignit la sculpture blanche qui dominait la partie sud de l’île. Tenant par précaution la main dressée de l’enfant Jésus, il prit le temps d’admirer la vue majestueuse sur l’Atlantique, vers l’île de Vatersay, ainsi que sur la baie de Castlebay, au milieu de laquelle semblait flotter, pour une fois minuscule, la silhouette rabougrie du château de Kisimul. Puis, plus au large, il distingua encore la carcasse massive du ferry de la CalMac, en train de quitter le port de Barra pour l’île d’Eriskay plus au nord.
Quelques instants plus tard, une volée de gouttes de pluie, brusquement crachées par un nuage perfide, l’incitèrent à redescendre au plus vite vers la côte. Pour rejoindre l’A888, Sweeney décida cette fois de longer simplement le cours rectiligne d’un ruisseau solitaire, l’Allt Cruachain. Dévalant du flanc est, son parcours présentait aussi l’avantage d’être abrité des vents dominants. Après quelques dizaines de minutes, l’inspecteur rejoignit le goudron rassurant de la circulaire, puis il bifurqua sur la droite en direction de Castlebay…
…En franchissant la pancarte qui indiquait l’entrée du village, et après avoir consulté sa montre, Sweeney jugea qu’il avait encore le temps, d’ici la tombée de la nuit, de jeter un œil du côté du port. Il repassa devant le Craigard Hotel, tout en résistant à l’envie d’aller s’y réchauffer ; sur sa route, il lorgna vers la tour mal dégrossie de la très catholique église de Our Lady Star of the Sea qui, presque menaçante, surplombait les toits de l’hôtel. Le randonneur poursuivit encore son chemin, et après moins de deux cents mètres, il traversa l’A888 pour entamer une brusque descente dans Pier Road.
Quand je pense que je me trouve sur l’artère principale de Castlebay, sourit Sweeney, on est loin des charmes de Princes Street(10) ! En effet, sur sa gauche, le jeune homme ne découvrit qu’une station-service misérable, seul point de ravitaillement des mille deux cents habitants de l’île. Derrière les pompes, un bâtiment chétif abritait à la fois une petite épicerie – fermée le dimanche – ainsi que les bureaux du TIC(11) fermé pour sa part la moitié de l’année. Désabusé, le promeneur dépassa ensuite, de l’autre côté de la rue, l’unique – et donc précieux – distributeur de billets de Barra, hébergé par l’unique – et donc tout aussi précieuse – banque de l’île, la RBS(12). De plus en plus désappointé, Sweeney suivit la courbe formée sur la droite par Pier Road ; il se désintéressa des quais abandonnés peu de temps auparavant par les flancs en partance du MVClansman(13) et il se dirigea vers l’étroite plage de galets qui bordait la baie.
Debout face à la mer, sa barbe rousse brinquebalée par le vent, l’Écossais se contenta d’observer les murailles de Kisimul : alors que, perché sur son île, le château narguait le village à moins d’une centaine de mètres de la rive, Sweeney estima pourtant que ce dernier semblait imprenable. Kisimul paraît tout autant protégé par les eaux glacées de la baie que par le temps qui s’est écoulé depuis sa construction, songea-t-il. Décidément, c’est étrange : sur Barra, on a réellement la sensation que le temps passe moins vite, qu’il n’a plus ici la même « texture »… Le jeune homme finit par sourire de ses propres digressions. Puis il avisa une poignée de kayaks de mer, négligemment abandonnés sur la plage, dont le jaune criard contrastait furieusement avec le gris des galets, celui de l’océan, celui des collines, des murs du château, du ciel, des nuages… Oui, à Barra, tout est définitivement gris ! résuma-t-il, agacé.
Alors, insidieusement, une nouvelle réflexion s’empara de son esprit : Pourquoi les gens habitent-ils cette île ? s’interrogea-t-il. Pourquoi restent-ils ? Que cherche-t-on par ici ?… Et moi, que suis-je venu y faire vraiment ?
Ne trouvant aucune réponse immédiate, l’inspecteur décida de reprendre le cours de sa promenade. Il repartit sur la droite, longea le bâtiment blanc – également fermé – de la gare maritime, traversa un parking désert, puis il entama la remontée de Pier Road en direction de l’A888.
À Barra, tout est gris, se répéta-t-il. Avant de surenchérir : Tout y est mort… Ici, même la mer signifie la mort : combien de femmes y ont-elles perdu un mari, un fils, ou même plusieurs ?… Que cherche-t-on par ici ? insista-t-il. La mort ? Ou alors, finit-il par envisager, est-ce que ce ne serait pas précisément cette proximité morbide qui, au final, permettrait de mieux apprécier la vie ? Est-ce que derrière ce rideau de gris ne se cacherait pas, au contraire, la quintessence même de l’existence ? On vient peut-être à Barra comme on saute à l’élastique : l’objectif consiste à tutoyer la Mort pour mieux apprendre à vouvoyer la Vie. Ne serait-ce pas cela, le secret de l’île ?… Avant de brusquement réaliser : Mais je déraille, moi ; vivement le cèilidh de demain soir !
Sweeney déboucha sur la circulaire, puis il tourna sur la droite afin de regagner le Craigard Hotel. Tout en faisant tournoyer son club de golf comme Charlot sa canne, il réfléchit encore : Quatre jours… Quatre jours pour savoir si je suis toujours en mesure d’être policier ou non… Puis il envisagea : Mais est-ce que ce ne serait pas la traque infructueuse de Trevor Crabtree(14) qui me procure toutes ces idées négatives ? Évidemment, c’est une possibilité, se répondit-il à lui-même. Pourtant, continua-t-il de cogiter, je me sens déchiré. Je ne sais pas si je dois tout mettre en œuvre pour retrouver ce s****d, au risque de négliger – comme je le fais ces derniers temps – mes autres affaires, ou bien si, à l’opposé, je ne dois pas tout faire pour l’oublier.
Indécis, Sweeney fit encore quelques pas. Enfin, il jugea : Mais non, je n’y parviendrai jamais. Quoi que je fasse, où que j’aille, j’aurai toujours peur que ce pourri n’essaie de me retrouver pour m’abattre à mon tour… Et si, finalement, ma présence à Barra n’était qu’une fuite ? Et si j’avais tout simplement peur ? se mit-il à paniquer.
Contrarié par cette obsession, et brusquement mal à l’aise, le jeune inspecteur comprit qu’il était urgent de se ressaisir : Bon, ça suffit ! réagit-il. Maintenant, je rentre à l’hôtel et je ne pense plus à rien. Du moins, jusqu’à… voyons, oui : jusqu’à demain matin ! se promit-il. Mais comme ici « demain matin » paraît aussi lointain qu’une promesse d’éternité… relativisa-t-il aussitôt. Alors, après avoir émis un profond soupir, Sweeney poursuivit sa route.
(1) Le Broom 37 est un bateau de plaisance construit en Grande-Bretagne, long de 11,28 mètres pour 3,81 de large. Apte à naviguer en mer ou sur canal, il peut accueillir jusqu’à six personnes.
(2) Environ cinquante kilomètres
(3) Grande plage
(4) Seul whisky distillé sur l’île voisine de Skye, à Carbost.
(5) Lire Un poison irlandais.
(6) Le cèilidh (mot gaélique, prononcer kay-lay) est une soirée de musique, de danses et de chants traditionnels écossais.
(7) Avec 383 mètres, le mont Heaval est le point culminant de l’île de Barra.
(8) L’A888 est la route circulaire, mais aussi l’axe principal, qui dessert les différents villages de Barra.
(9) Lire Le serment des Highlands.
(10) L’une des avenues les plus fréquentées et les plus emblématiques d’Édimbourg, la capitale écossaise où réside Sweeney.
(11) Tourist Information Centre
(12) Royal Bank of Scotland
(13) Nom du navire de la CalMac (Caledonian MacBrayne) qui effectue la liaison entre Oban et Castlebay.
(14) Lire Un poison irlandais. Trevor Crabtree est l’assassin des parents de Sweeney. Démasqué par l’inspecteur, l’homme est cependant parvenu à lui échapper.