— Jean-M ?
— Oh pardon ! C’est comme ça que j’appelais Jean-Émile… Comme j’ai vu qu’il ne me répondait pas quand je lui disais qu’il n’était pas drôle, j’ai allumé la lumière de l’entrée et j’ai tout de suite vu la mare de sang qui l’entourait. Je me suis penchée sur lui, j’ai pris son pouls et j’ai compris qu’il était mort. Après, je ne me souviens plus de rien. J’ai dû m’évanouir pendant quelques minutes et, quand je me suis réveillée… je n’avais même plus la force de me relever. J’ai essayé de le secouer, de lui parler…
Les sanglots interrompent quelques secondes son récit. Le temps de s’essuyer les yeux avec un mouchoir en papier, de respirer un grand coup, et elle reprend :
— Je me suis traînée jusqu’au téléphone, j’ai appelé les pompiers. Ils vous ont appelé, et la suite, vous la connaissez. Je ne peux malheureusement pas vous en dire plus.
— Dans votre état, enchaîne le chef de brigade de Lanmeur, c’est déjà très courageux de nous avoir dit tout ça. Nous allons vous laisser, et nous reviendrons vous voir dès que vous vous sentirez un peu mieux. Peut-être vous rappellerez-vous d’autres détails ?
— Vous savez, je viens de perdre l’amour de ma vie, 26 ans de bonheur sans nuage, deux beaux enfants… Alors ce n’est pas demain que je pourrais aller mieux, ajoute-t-elle d’une voix lourde de désespoir.
— Puis-je quand même vous poser une toute dernière question ? Est-ce vous pourriez me donner l’adresse de vos enfants ? Qu’on puisse les prévenir…
— Je ne me souviens jamais de leurs numéros, mais vous les trouverez dans un petit calepin près du téléphone, ils s’appellent Charles-Édouard et Pierre-Marie.
*
Dans les bourgs de Lanmeur et Plougasnou, c’est l’effervescence. Mais pas celle des grands soirs de fête… Devant le défilé des véhicules de pompiers, de gendarmerie, et des ambulances, la nouvelle des assassinats a vite fait boule de neige. Comme les sites de Tyrien Glas et de Kernitron sont envahis d’uniformes divers, et balisés par les fameux rubans jaune et noir « Gendarmerie Nationale - Zone Interdite », la foule s’est retrouvée quasi naturellement sur les places, mais surtout dans les bars des deux villages. Et comme certains ont profité de cette nuit d’Halloween pour se déguiser, c’est une foule pour le moins bigarrée qui se retrouve autour des zincs. Que ce soit à “L’Armorique” de Plougasnou, ou au “Bar des Sports”, sur la place de Lanmeur, les conversations vont bon train, agrémentées de consommations diverses, qui pourraient bien alourdir l’haleine d’un souffleur de biniou éventuel. Mais comme le dit avec une certaine justesse André Manchec, supporter assidu de la production viticole nationale, et dont les jours de sobriété doivent se compter sur les doigts d’une moufle :
— De toute façon, on est peinards ce soir. Ils sont bien trop occupés pour s’intéresser à nous.
— Pas sûr ! réplique Christian Biziat, ancien professeur d’EPS au collège local des Quatre-Vents, et solide pilier du Bar des Sports. Pas sûr du tout… Ils peuvent tout aussi bien ceinturer la zone et mettre des barrages partout, pour essayer de choper les gens qui ont fait ça. Et là, ils pourraient bien leur prendre l’envie de vérifier tes talents de musicien…
— T’as raison ! Il vaut quand même mieux être prudent. Allez, Gwen, tu me mets juste un panache, mais léger en limonade. Les bulles, ça me donne des gaz.
D’autres clients, eux, s’intéressent plus aux faits qui se sont déroulés qu’à l’alcool. Ils assaillent de questions les patrons et les personnels des différents établissements, qui ne savent plus où donner de la tête.
— La seule chose que je sache, répond la patronne du Bar des Sports, c’est que deux personnes ont été retrouvées mortes à Lanmeur dans des conditions bizarres, et une autre, à Plougasnou. C’est tout !
La jeune femme est visiblement ravie, comme ses confrères et consœurs, de voir son établissement déborder de clients, un soir de semaine. Mais personne, pour l’instant, ne sait vraiment ce qui s’est passé…
Comme aucun élément nouveau, venu des autorités “gendarmiques”, ne vient éclairer la population sur ces terribles événements de la nuit d’Halloween, c’est dans un état d’esprit étrange que Lanmeuriens et Plouganistes finissent par regagner leurs pénates aux alentours de minuit. Certains, bien sûr, rentrent au radar, compte tenu de leur imbibition alcoolique, tandis que d’autres, plus sobres, retrouvent leur maison, rongés d’inquiétude, une énorme boule au ventre. Car si personne ne connaît encore la version officielle, la rumeur n’a cessé d’enfler durant toute la soirée, une rumeur qui pourrait causer bien des troubles du sommeil, cette nuit : « Il paraît que les trois victimes ont été sauvagement assassinées, sans raison apparente. » Même si après, les versions divergent sur les modalités des assassinats : étranglement par ci, coup de batte de base-ball par là, rien n’est de nature à rassurer les habitants du secteur. Et ce n’est pas le vent d’ouest, qui ne fait que se renforcer, qui va contribuer à les aider à trouver le sommeil. Une tempête d’automne, c’est bien la dernière chose dont ils avaient envie, cette nuit. Insomnies ou cauchemars, voici le triste programme de cette nuit d’Halloween. Une nuit où l’horreur n’est plus fictive.
*
Trémel, Côtes-d’Armor, à 14 kilomètres de là, le même soir.
Pendant que les enquêteurs finistériens travaillent d’arrache-pied pour faire avancer l’enquête, Hugues Demaître, pharmacien de son état, médite, un verre à la main, dans sa maison, attenante à son officine trémelloise. Presque 21 heures 30. Deux heures maintenant qu’il est assis ou plutôt à moitié allongé dans son fauteuil relax au dossier incliné, les jambes posées sur un pouf assorti, essayant désespérément de comprendre. Dans une telle position, il représente une cible idéale pour Pomponnette, la chatte de la maison, qui n’est pas longue à investir l’un des espaces les plus confortables qui soit pour un félin aussi porté sur le farniente et la “ronflette” qu’elle. Et cet espace c’est bien évidemment le creux de ces cuisses et de ces jambes, chaudes, et tendres. Un espace dans lequel elle peut se glisser et s’allonger de tout son long, ronronnant de plaisir, après avoir longuement papouillé en enfonçant, avec une délicatesse toute relative, ses griffes dans les cuisses du pauvre pharmacien. Une forme d’acupuncture très spéciale qui ne ravive pas l’humeur morose du buveur. Quand la Pomponnette prend enfin sa position favorite, étalée au maximum, la tête entre ses pattes, elle n’est pas longue à s’endormir, ses ronflements remplaçant bien vite les ronronnements du début. Caressant machinalement la chatte, Hugues, donc, médite, à grands coups d’Eddu, son nouveau whisky préféré, qui a le bon goût d’avoir bon goût et d’être breton. Malgré la grande horloge du salon qui égrène son apaisant tic-tac, malgré la semi-obscurité qui règne dans la pièce apportant une note apaisante au tableau, monsieur Demaître a le spleen. Un état d’esprit qu’il n’éprouve que rarement, étant d’un naturel plutôt jovial et optimiste.
Plus exactement, il est redevenu d’un naturel plutôt jovial et optimiste depuis qu’il l’a rencontrée. Elle, la femme de sa vie : Laure Saint-Donge, sa petite LSD, son héroïne personnelle. Peu importe la cicatrice, ou plutôt l’horrible balafre qui zèbre de laideur sa joue droite, souvenir cruel laissé par une balle perdue lors d’un reportage en Irak. Laure a tout pour elle, elle est magnifique, a toujours des formes superbes malgré sa petite quarantaine, et surtout elle et lui se comprennent à merveille, souvent sans parler, une complicité amoureuse qu’il n’a jamais connue avec sa première femme, partie avec le véto du coin… Comme, en plus leur entente s’étend jusqu’aux rives du Kama-sutra, que peut demander d’autre un homme en bonne santé, qui n’a aucun problème financier, avec une officine trémelloise qui tourne à plein régime et qui a deux beaux et grands enfants ? Une chose, une seule chose. Que sa belle soit là !
Et elle n’y est pas ! N’y est plus. Non, elle n’est pas partie en reportage, en dédicace ou en mission pour une association de protection animale. Non, elle n’est pas retournée chez elle, dans son appartement de l’avenue de Gravelle à Charenton. Non, elle n’a pas rompu. Alors pourquoi le pharmacien fait-il cette tête d’enterrement ? Peut-être, vous direz-vous, connaissait-il les victimes de Lanmeur et Plougasnou ? Réponse, simple : il ignore complètement les drames qui se sont déroulés de l’autre côté du Douron. Par contre, ce qu’il sait, et qu’il rumine telle une vache paissant du chewing-gum à la chlorophylle, ce qu’il sait, c’est ce que lui a dit Laure pas plus tard qu’hier soir :
— Tu sais, Amour, j’ai bien réfléchi, et je crois que ce serait mieux si je me trouvais une petite maison ou un appart’ quand je suis en Bretagne. On s’entend bien, tout va bien entre nous, mais j’ai peur de l’usure du quotidien et je ne voudrais pas qu’on en arrive à ne plus se parler que pour discuter du repas du soir ou du programme de télé qu’on veut regarder.
— Mais écoute, Chérinette, on en est loin ! Tu n’es pas là très souvent et, à chaque fois que tu viens, c’est une fête, non ? Tu ne peux pas dire qu’on est tombés dans la routine quand même ?
LSD sourit de son sourire si spécial, avant d’ajouter, quelque peu mutine :
— Tu oublies le barbecue… Depuis que tu as acheté celui en pierre, il me semble que, chaque fois qu’on veut faire un barbecue, il y a un petit rituel au préalable… non ?
Hugues aussi ne put s’empêcher de sourire quand il répondit :
— Alors là, Laure, tu exagères ! Il me semble que ce petit rituel n’est pas pour te déplaire ?
— C’est vrai, ce n’est pas désagréable, Monsieur le pharmacien. Tant que je n’ai pas mal au dos, que je mets un coussin et que tu n’allumes pas le charbon de bois…
Et elle éclata de rire, avant de serrer Hugues très fort dans ses bras et de l’embrasser si goulûment qu’elle en manqua de se luxer l’hyoïde. Qui est, comme chacun sait, l’os qui soutient la langue.
— Non, sérieusement, Hugues, toi comme moi, on a dépassé la quarantaine, on a vécu seuls pas mal de temps et pris pas mal de petites habitudes. Alors au lieu d’essayer de s’imposer ces habitudes l’un à l’autre, je pense qu’il vaut mieux vivre très près l’un de l’autre, mais pas ensemble. Comme cela, on ne se voit que quand on en a envie tous les deux, et on partage tous les bons moments, ou les mauvais, mais surtout, on ne se laisse pas ronger par les scories du quotidien. Je pourrais me trouver un petit appart’ pas loin, à Plestin ou à Locquirec, ou mieux encore me trouver une chambre d’hôtes que j’occuperais quand je suis en Bretagne, sauf, bien sûr, quand on passera nos journées et nos nuits ensemble. Je suis sûr que cela nous donnera plus de liberté à chacun, que ça boostera encore plus notre amour !
La moue explicite de monsieur Demaître témoigna de son manque d’enthousiasme immédiat. La maîtresse l’aurait envoyé au coin avec un bonnet d’âne, il n’aurait pas eu l’air plus abattu. Message à l’attention des jeunes générations : ce genre de sévice à la fois corporel et moral a existé, il y a quelques décennies, et les milliers de têtes blondes qui en ont été victimes ont survécu sans tomber dans la déprime, la délinquance ou la déchéance. Maintenant, le progrès social est passé par là : une professeure des écoles infligerait la même punition, elle serait immédiatement tabassée par l’élève puni, puis poignardée (ou vitriolée) par les parents, puis suspendue par l’Éducation nationale à sa sortie de l’hôpital, ce qui lui donnerait le temps de méditer ce proverbe latin, en attendant son procès : « O tempora, O mores ! » Le reste de la classe, bien entendu, recevrait le secours immédiat d’une cellule d’aide psychologique. Monsieur Demaître faisait donc la gueule, la veille au soir. L’air contrit de son Hugonounet n’apitoya pas Laure pour autant. Elle sembla même se faire un plaisir d’en repasser une couche :
— Regarde Tanguy et Isabelle ! Ça fait plus de deux ans qu’ils sont ensemble, mais ils vivent chacun de leur côté. Et ça semble leur réussir, ils respirent le bonheur quand ils se retrouvent.
Moue de désaccord chez Hugues quand il rétorqua :
— Excuse-moi, j’adore Isabelle, elle a toujours été là pour moi dans les moments difficiles, mais elle a un caractère de cochon ! Elle a passé le demi-siècle et, avant Tanguy, le plus longtemps qu’elle ait pu supporter un mec c’est six jours. Et encore cela aurait dû être quatre jours, mais il y avait trop de neige pour que le gars reparte…
— Bon, écoute, gros bêta, dit-elle en lui faisant un petit bécot sur la bouche, rien n’est décidé, mais en tout cas, demain, Isabelle ne travaille pas l’après-midi, on va aller explorer un peu, voir si je ne peux pas trouver quelque chose pas trop loin.
D’un ton rabougri et en la repoussant sans grande tendresse, Hugues répondit, amer :
— Donc, en fait, tu me demandes mon avis, mais tu as déjà pris ta décision si je comprends bien…
Le regard langoureux qu’elle lui lança, les deux douces mains qui se tendirent pour prendre les siennes ne furent pas longues à le faire craquer. Et oublier. Comme à chaque fois que Laure se faisait séductrice. Malgré sa balafre, elle dégageait une telle sensualité que la conversation se poursuivit de manière beaucoup plus tactile sur le sofa du salon. Et le sujet ne revint plus sur le tapis.