II-1

2020 Mots
II1er novembre, Gendarmerie de Lanmeur. Cheveux aussi ras qu’une pointe de Bretagne-Sud, l’allure toujours aussi élancée et sportive, l’envoyé de la Section de Recherches de Rennes a déjà pris connaissance du dossier quand il rejoint Lanmeur, de très bon matin. À peine arrivé, il n’est pas long à prendre ses marques dans le bureau de l’adjudant-chef Kermouster. Si les deux hommes ne se connaissent pas encore, ils ont entendu parler l’un de l’autre et se respectent mutuellement. Le chef de brigade ne montre aucun signe de déception après avoir été écarté de la direction de l’enquête, et cette absence d’aigreur, le commandant Jean-Philippe Roche l’apprécie à sa juste valeur. Car il se rappelle que, quelques années plus tôt, lors des crimes en série de Locquirec, la brigade du secteur, dirigée alors par le capitaine Mercier, avait gardé longtemps la confiance du parquet, avant d’être dessaisie de l’affaire au profit du SRPJ de Rennes. Au moins, cette fois, c’est la Grande Maison qui garde la main, et les deux hommes sont conscients à la fois de la lourdeur de leur tâche, mais aussi des avantages qu’ils pourront en dégager s’ils trouvent la clé de l’énigme. D’autant plus que le commandant de la SR sait bien que ce n’est plus qu’une question de semaines avant qu’il ne soit promu au grade supérieur, celui de lieutenant-colonel. Alors, bien sûr, un échec maintenant ferait tâche dans ses états de service. Mais comme le mot « échec » n’appartient pas à son vocabulaire… À peine dix heures à l’horloge, mais déjà les appels à témoins et les enquêtes de voisinage apportent des éléments nouveaux, que résume le MDL Beaupont : — C’est du côté du supermarché de Plougasnou qu’on a, pour l’instant, le plus de témoignages spontanés. Et ils peuvent être intéressants… — Du genre ? — Le parking n’est pas très grand. Et quand on sort du magasin pour le rejoindre on est obligé de passer à l’endroit où l’on a retrouvé la victime affalée sur son chariot. On a deux clients qui sont formels, l’un parce qu’il a regardé la montre de son tableau de bord, l’autre parce qu’il a entendu l’heure sur son autoradio : à 19 heures 09, quand ils sont remontés dans leur voiture ; tous deux n’ont rien remarqué de spécial. Le commandant Roche jette un bref coup d’œil au rapport établi sur la mort d’Émelyne Thomas, avant d’enchaîner : — Comme on a déjà un témoignage qui nous dit qu’à 19 heures 15, elle était déjà morte, on peut donc situer le crime assez précisément, entre 19 heures 09 et 19 heures 15, c’est déjà un élément important. Et vous avez d’autres témoins qui auraient pu apercevoir quelque chose de suspect juste avant ou autour de ce créneau horaire ? — Pas d’autre témoin, mais parmi les deux qui sont remontés dans leur voiture, j’en ai un, Raymond Breles, qui a vu quelqu’un prendre un caddie au moment où il sortait du parking avec sa voiture. Et il s’en rappelle bien puisqu’il a immédiatement pensé : « Il va se casser le nez, la porte d’entrée du magasin sera fermée avant qu’il n’y arrive… » — Intéressant, ça ! Vous dites « il », donc il est sûr que c’est un homme ! Et il a pu vous donner un signalement, même vague ? relève le chef de brigade. — Un très vague signalement, car il conduisait, et malgré les lampadaires du parking, il faisait très sombre… En plus, comme l’homme lui tournait le dos… La seule chose qu’il ait pu dire c’est qu’il était vêtu de sombre, qu’il ne paraissait pas très grand, était peut-être un peu enveloppé… — Bon ! soupire le commandant Roche, on ne va pas aller très loin avec ça. Et rien d’autre ? — Rien d’autre, mon commandant ! Mais on aura peut-être d’autres témoignages qui vont venir… — Espérons-le ! Et pour les deux autres victimes ? — Pas grand-chose à se mettre sous la dent, j’en ai bien peur… Pour la victime de Kernitron, à part les deux adolescents à vélo qui n’ont rien vu, on a un, ou plutôt “une seule témoin” qui s’est manifestée. Elle habite une des premières maisons de la place et elle était en train de rappeler son chat, quand elle a vu passer « une silhouette, comme un moine, avec une grande capuche. » Elle n’a pas vu son visage, mais elle est quasiment sûre que c’était une femme… Jean-Philippe Roche a du mal à retenir un sourire en interrompant le maréchal des logis. — Beaupont ! C’est extraordinaire ! Comment peut-elle avoir reconnu que c’était une femme, si elle était camouflée sous un costume de moine ? — Je lui ai bien sûr posé la question, et elle m’a répondu qu’il y avait beaucoup de vent à ce moment-là et, quand le “moine” est passé à son niveau, elle a pu sentir nettement une odeur de parfum, féminin, qui a flotté dans l’air, pendant quelques instants. — Un moine parfumé ! On aura tout vu ! Et elle en est sûre ? Elle est vraiment fiable, votre témoin ? ajoute le commandant d’un ton à moitié sardonique. — “Mon” témoin, comme vous dites, est employée de mairie et a une réputation de femme extrêmement sérieuse. En plus, à titre personnel, je la connais très bien et je peux vous dire qu’elle n’est pas du genre à inventer n’importe quoi pour se rendre intéressante. Et j’ajoute qu’elle ne boit pas… ajoute-t-il avec un sourire mêlé d’un poil d’agacement. Même si l’officier de la SR sent bien que le sujet est sensible, il revient à la charge, d’une manière plus diplomatique : — Important, votre témoin, Beaupont, important ! Par chance, elle n’aurait pas reconnu le parfum ? — Ce serait trop beau ! Mais en fait, il lui a rappelé quelque chose, ou plutôt quelqu’un, mais elle n’arrive pas à se rappeler qui pour l’instant. — Et à quelle heure a-t-elle croisé cette “abbesse” ? — Elle a juste pu me dire que quand elle rappelle son chat c’est en général au début du jeu de TFI avec Lagaf’, Le Juste Prix. J’ai vérifié, ça commence aux alentours de 19 heures 05-19 heures 07. — Ce qui voudrait dire, reprend, pensif, le commandant, que le crime aurait pu se dérouler très peu de temps après, disons à 19 heures 09 ou 10. Et dans ce cas, ce ne pourrait pas être le même agresseur à Plougasnou. L’assassin n’aurait pas eu le temps matériel de faire le trajet. — Non seulement il n’avait pas le temps de faire le trajet, mais d’après les témoignages que nous avons, c’est une femme qui aurait tué à Lanmeur, et un homme à Plougasnou… ajoute l’adjudant-chef Kermouster. — C’est vrai, mais en même temps, il n’y a rien de plus facile que de faire passer un homme pour une femme et inversement, un soir d’Halloween, où tous les déguisements sont permis… reprend Roche. En tout cas, votre témoin, vous me la soignez bien, Damien, c’est bien Damien votre prénom ? — Absolument, mon commandant ! — Son témoignage peut devenir beaucoup plus important qu’il n’y paraît… Reste maintenant Lestoc. Madame est toujours sous sédatifs à l’hôpital, et je n’ai pas l’autorisation de lui parler avant cet après-midi. De toute façon, je ne pense pas qu’elle m’apprendra grand-chose de plus. Elle n’a sans doute pas pu voir plus que ce qu’elle vous a dit hier soir… Il se tourne vers l’adjudant-chef Kermouster et lui demande : — Tu as pu prévenir les enfants Lestoc ? Même s’il est surpris par ce tutoiement inattendu, le chef de brigade répond d’une voix où son étonnement ne paraît pas : — Ce n’a pas été facile, ils sont tous les deux dans l’armée de Terre et sont tous les deux engagés dans des opérations extérieures. Charles-Édouard est engagé au Mali et Pierre-Marie sert dans une unité basée au Sénégal. Ils vont solliciter des permissions exceptionnelles, mais rien ne dit qu’ils seront de retour rapidement. Par contre, on a interrogé les voisins de la rue de Tyrien Glas. Il y avait un groupe d’enfants déguisés emmené par une mère de famille qui faisait toutes les maisons pour avoir des bonbons. La mère de famille, Valérie Merlin, est venue nous voir ce matin, alors on en sait un peu plus. Elle habite tout à côté, rue de Plouézoc’h et encadrait deux de ses filles plus les enfants de sa voisine. Ils ont fait plusieurs maisons avant d’arriver chez les Lestoc, mais elle ne se rappelait pas exactement de l’heure. D’après elle, il devait être un peu plus de 19 heures car, après que les cloches ont sonné, ils ont “visité” une maison juste avant d’arriver chez Lestoc. — C’est des gens qu’elle connaissait ? — Oui, elle m’a dit qu’ils étaient membres de plusieurs associations de la commune. — Et ils ont vu la sorcière dont nous a parlé madame Lestoc ? — Pas vraiment. Il y a juste un enfant qui dit qu’elle était sur le trottoir, deux ou trois maisons derrière eux. Il l’a remarquée parce qu’elle avait un grand balai de sorcière, et ce qui l’a surpris, du haut de ses six ans, c’est qu’elle ne soit pas montée dessus, elle le tenait juste à la main. Et puis il trouvait bizarre qu’elle n’ait pas d’enfants avec elle. — Et il n’a rien remarqué d’autre ? — Vous savez, c’est un gosse de six ans, il était très excité par ce qu’il faisait, alors il n’y a pas fait plus attention que cela. — De toute façon, un témoignage d’un si jeune enfant, cela ne nous emmène pas vraiment loin… Il n’y a pas d’adulte qui puisse nous donner un signalement de cette sorcière ? — Non, mon commandant, pas pour l’instant. Mais tout le monde n’a pas encore lu les appels à témoins. — C’est vrai ! Bon, Beaumont, dès qu’on a fini ce briefing, vous me faites placarder les appels à témoins sur tous les sites d’affichage possibles. Et vous ne vous contentez pas de Lammeur et Plougasnou… J’en veux dans tous les villages du coin, de Locquirec à Plouézoc’h, et même à Plouigneau ! Et bien sûr dans tous les médias ! — Pas de problème mon commandant, ce sera fait ! — En attendant, résumons-nous ! Que savons-nous de plus sur le crime Lestoc ? On sait qu’il s’est produit peu après 19 heures. Il n’est donc pas impossible, il n’y a que deux minutes entre la rue de Tyrien Glas et Kernitron, que les deux meurtres aient été commis par la même personne, disons la même femme pour simplifier. Rien de plus facile que de se transformer de moine en sorcière et inversement. Cela ne prend que quelques secondes… En entendant le commandant parler, pas besoin d’être spécialiste en psychologie du comportement, pour comprendre que l’officier de la SR n’est guère convaincu de ce qu’il raconte. — Le major Deligne doit être dans le secteur. Appelez-le-moi ! Du côté des TIC, on aura peut-être plus de succès qu’avec les témoins… * Pendant qu’à la gendarmerie, on se creuse les méninges, l’ambiance est toujours morose, en ce matin de Toussaint, du côté de chez Hugues Demaître. Bien sûr, la veille au soir, sa belle est rentrée, tard, de chez Isabelle. Bien sûr, comme souvent quand elle a un peu abusé de la dive bouteille, elle avait plein d’envies coquines qu’il s’est fait un plaisir de satisfaire. Bien sûr, au matin, voir sa superbe silhouette nue marcher, en ondulant des hanches, vers la salle de bains ne l’a pas laissé indifférent. Mais en ce premier novembre où il devrait savourer une bonne grasse matinée, il ne peut s’empêcher de s’asseoir dans le lit, d’allumer une cigarette et de chercher dans les volutes de fumée “stimulo-cancérigènes” une réponse à leur problème. Pourquoi Laure veut-elle aller habiter ailleurs ? Il est si bien avec elle… Et il ne voit rien dans leur vie à deux, que ce soit à Trémel ou dans sa résidence secondaire de l’Île Grande, qui lui donne l’impression que leur couple sombre dans la routine. Le petit-déjeuner n’arrange pas les choses. Tandis qu’Hugues pignoche pour manger les croissants et petits pains venus tout chauds de la boulangerie toute proche, Laure les engouffre comme si elle n’avait pas mangé depuis 8 jours. Mais malgré son appétit d’ogre et son enthousiasme évident, elle n’en oublie pas pour autant de multiplier câlins et gestes tendres pour son Hugonounet chéri. Qui pour bien montrer qu’il fait la gueule, empoigne le journal du jour où le titre le fait aussitôt sursauter. Et réagir à haute voix : — p****n ! T’as vu ce qui s’est passé à Lanmeur ? Une moue peu engageante, et d’autant moins avec sa cicatrice, déforme le visage de Laure quand elle répond : — Tu vois pourquoi je pense qu’il serait bien qu’on ne vive pas en permanence ensemble ? Depuis ce matin, tu ne fais que ronchonner, tu m’as à peine adressé la parole, et maintenant, tu m’ignores carrément en lisant le journal ! C’est ça ta conception de l’amour et de la vie de couple ? Furieuse, elle marque un temps, se lève brutalement, faisant tomber bruyamment sa chaise sur le carrelage, jette sa serviette sur la table. Et lance : — Bon je vais promener le fauve, lui au moins, il ne me fait pas la tête ! Le mot « promener » ayant un effet dopant sur le fauve en question, Bruxelles abandonne aussitôt son poste de veille, à savoir planqué sous la table, à l’affût de la moindre miette consommable tombée à terre, et court dans l’entrée où il s’empresse de prendre sa laisse dans la gueule. Quant à Pomponnette qui ronfle allègrement sur le sofa, ce remue-ménage matinal ne lui fait même pas soulever l’ombre d’une paupière. Ce n’est pas le cas de son maître. La réaction aussi brutale qu’inattendue de Laure a fait bondir Hugues à son tour. Il a tout juste le temps de la rattraper avant que la porte ne se referme derrière elle et le chien.
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