Acte II - La forêtJ’avais pris mon paquetage de secours, toujours prêt pour partir en sauvetage. Quand on vit comme moi, le plus souvent en forêt, on est toujours paré contre les imprévus. Je me suis dirigé vers la zone où j’avais aperçu mon objectif quelques mois plus tôt.
Sans sombrer dans la parano, du moins l’espérais-je, je jetais des coups d’oeil fréquents par dessus mon épaule, pour m’assurer que personne ne me suivait. Je prenais de nombreux détours, me planquais régulièrement, silencieux observant le chemin parcouru pour m’assurer que rien n’y bougeait. Je posais les pieds sur toute surface qui ne marquerait pas mon empreinte et dès que je traversais des zones au sol meuble, je marchais à reculon, balayant mes traces à l’aide d’une branche trouvée sur place.
Je retrouvai finalement la clairière où j’avais aperçu jadis la source de tous mes problèmes. Comment pouvais-je espérer que se reproduise cette incroyable rencontre ? D’une part, il était peu probable que cela se reproduise pour qui que ce soit. Autant sauter d’un avion au hasard dans l’océan en espérant tomber à cheval sur un calmar géant. Aucune chance. D’autre part, même s’il était encore dans le coin, il était assez malin pour déjouer tous mes trucs destinés à le coincer. Chaque rencontre était une surprise. Lorsqu’on le traque, on ne le trouve pas, ce qui me fait dire qu’il est vraiment le seul à décider des rares rencontres.
La saison était très chaude, et les soirées, lourdes et denses. J’étais perturbé et ne pouvais trouver le sommeil profond. J’en étais ravi, voulant rester aux aguets pour ne rien rater.
Je n’avais pas dérogé à mes rituels habituels. J’avais parsemé le pourtour de mon campement de branchettes sèches dont le craquement me révélerait tout mouvement dans le périmètre. Faire un feu était exclu si l’on voulait se fondre dans la nature. J’avais checké et rechecké mon appareil photo, batteries pleines, carte mémoire vide en espérant que ce soit l’inverse au retour. Fusil chargé. Munitions de réserve dans la poche gauche et dans la droite, la lampe torche à Leds surpuissantes, consommation réduite pour un vrai projecteur. Caché sous une toile tendue recouverte de broussailles, je fermai les yeux en espérant l’appeler de mes rêves. Certains fêlés imaginent qu’il a des pouvoirs parapsychiques, qu’il peut lire dans les pensées, voire vous hypnotiser. Ridicule ! Mais à tout hasard, je me concentrai dans un appel silencieux. Il n’y avait de toute façon sur place aucun témoin de cette tentative idiote.
La fatigue me prit en traître, je fis une microsieste, une vingtaine de minutes, juste ce qu’il fallait pour récupérer 80 % de tonus sans sombrer dans un sommeil profond. Une giclée d’adrénaline née d’un réveil en sursaut et je passai instantanément en mode alerte.
Une branche avait craqué !
Silencieux, je scrutai en direction du bruit. Sans doute un petit mammifère trop curieux. Mais je n’arrivai pas à le localiser dans ce brouhaha silencieux… la légère brise dans les branches, le clapotis joyeux du ruisseau faisant son lit quelques mètres plus loin, le froissement feutré mais trop présent des feuilles mortes sous mon corps, le bourdonnement des insectes agités, tour à tour proies ou chasseurs. Ces sons, qui d’habitude mettent mon âme en phase avec la nature, m’agaçaient à présent. Surtout rythmés par ce battement sourd et rapide… les pulsations dans mes tympans de mon coeur affolé par la tension.
Une ombre se déplaçait à une dizaine de mètres de moi dans les buissons. Un bras immense et velu écarta une branche et un visage simiesque, glabre à la peau noire observait presque dans ma direction. J’étais bien caché, que pouvait-il chercher ? Je suivis des yeux une ligne droite partant des siens et mon sang ne fit qu’un tour en apercevant mon sac à dos qui traînait négligemment au sol à quelques pas de ma position.
Je me criai dessus mentalement : « Mais quelle andouille je fais, nom de Dieu ! Ce n’est pas possible d’être aussi nul ! » J’avais envie de bondir en hurlant et de me gifler copieusement, mais cela n’aurait pas arrangé mes affaires. Inutile d’en rajouter. D’ailleurs, cet artefact humain incongru dans cet environnement avait le mérite d’attirer son attention. Cela me permettrait peut-être une approche discrète par le flanc.
Je me préparai à ramper en sa direction et m’arrêtai juste à temps pour penser :
— « Pas de panique, où tu vas, là ? Tu ne prendrais pas ton appareil photo, c****n ? »
Je saisis l’appareil. Garder mon sang-froid ! Réfléchir ! Ne pas faire de gaffes comme les autres fois. Anticiper, tout prévoir. D’abord, enlever le cache. OK.
Il est lent ? Je vais déjà l’allumer.
« Dong ! »
« p****n de m***e ! Pourquoi ces débiloscopes doivent-ils toujours faire un bruit bizarre quand on les allume ? »
Du coin de l’oeil immobile, je constatai qu’il n’avait rien entendu. Ouf, me dis-je en admettant que le débile, c’était moi qui n’avais pas pensé à régler ce reflex pour le rendre silencieux en toute circonstance.
« Check-list : Appareil allumé ! Cache enlevé ! Flash chargé et paré ! Zoom ??? Oui, quel zoom au fait ? Moyen, champ large, je devrai aller vite et viser au jugé, impossible à cadrer en champ trop rapproché. Pour contrer le temps de mise au point, j’essaierai de viser, de caresser le bouton pour forcer l’autofocus, et dès qu’il tourne la tête vers moi, le clic devrait se déclencher très vite. Ensuite ? Ensuite, je canarderai au jugé, sans m’arrêter, en mode rafale… Il devrait bien y en avoir une ou deux de valables au minimum. »
Après m’être convaincu de la bonne stratégie à adopter, je remerciai le ciel que mon visiteur ne se soit pas déjà barré. Je rampai doucement, pendant ce qui me parut un siècle, en contournant son champ de vision supposé (qu’en savais-je, en fait ?), mais quelque chose me chiffonnait. J’avais dû commettre une erreur et cette sensation étrange ne faisait que s’amplifier. Je produisais autant de bruit qu’une moissonneuse batteuse et lui ne bronchait pas. D’habitude si farouches, celui-ci semblait attendre. Je me sentis soudain en danger… Ce genre de terreur sournoise qui vous grimpe le long de l’échine comme une langue de feu. Mon fusil ! J’avais oublié de prendre mon fusil ! Nul sur toute la ligne !
Lisait-il vraiment dans les pensées ? À l’évocation du mot « fusil », il tourna la tête dans ma direction. Stressé, j’ai machinalement amorcé un demi-tour, mais les branchettes que j’avais moi-même placées pour baliser mon camp craquèrent sous mon poids. Mon satané détour !
Il me vit, se dressa de sa haute stature et poussa un hurlement qui me glaça le sang. Aucune gorge humaine ne pouvait émettre un tel son profond, grave, caverneux, faisant vibrer jusqu’aux arbres environnants. Comme je lus dans ses yeux plus de surprise que d’agressivité, je tentai le tout pour le tout. Je me levai d’un bond, brandis l’appareil prêt à enclencher, mais fus stoppé net par un nouveau « dong ! » suivit de la rentrée inopinée du zoom 24x ! Et meeeeerde ! Lassé de m’attendre, mon super reflex haut de gamme venait de décider de s’éteindre afin de garder les batteries pleines… mais la mémoire vide aussi ! Je vouai la technologie humaine aux gémonies en rallumant rageusement cette boîte récalcitrante. Un nouveau « Dong ! » impertinent fit monter ma fureur d’un cran supplémentaire. Bigman en eut sans doute assez de mon cinéma, poussa un nouveau cri et tourna les talons, ce qui acheva de me vexer. Voilà que je ne pourrai immortaliser que son dos, dans le meilleur des cas.
Je courus vers lui, plein de rage et, alors qu’il s’enfonçait dans les buissons, tentai ma chance. Mon doigt crispé sur le déclencheur, j’attendis une seconde… puis deux… trois… ziiiii-zzzoooo ziii-zoooo. Mouvements sans fin du zoom, autofocus incapable de se fixer à cause du feuillage disposé sur une plage de distances trop étendue… Je baissai les bras… ziiiii- Clic ! Un flash venait d’illuminer mes pieds et mon « 47 fillette », immortalisé pour la postérité, prouverait à jamais mon incompétence en photographie.
Là, tout s’est passé très vite. bigfoot s’est retourné et, malgré la distance, j’ai cru lire la moquerie dans ses prunelles. Je me sentais lamentable et mes pensées filaient à toute allure. J’entendais le pub exploser du rire d’une foule se moquant de mon art pictural, j’imaginais les clins d’oeil moqueurs de la pulpeuse aguicheuse du National Geographic et des billets de banque prenant leur envol, pliés en une sorte de ptérodactyles verts…
Rires, moqueries, sentiment d’échec cuisant, de nullité bien réelle. Et peut-être la dernière chance de ma vie de ramener une preuve.
Des mots cinglèrent : « Mort ou vif ! »
Je jetai rageusement cet appareil inutile au loin, d’un bond prodigieux me lançai vers mon abri où j’agrippai mon fusil gros gibier au vol et je repris au pas de course le chemin inverse. J’avais l’impression d’être animé d’une force surhumaine, la rage ultime, sans doute. Était-ce par surprise de mon revirement soudain, Mister bigfoot se relevait en grognant. Il semblait avoir trébuché, ce qui faisait de lui le plus maladroit représentant de sa race. Comme moi ! Nous étions faits l’un pour l’autre.
Sans hésiter, je levai le canon de mon arme dans sa direction. Il poussa un grognement plaintif, la terreur se lisant sous ses sourcils proéminents. Une petite voix me disait « ne fais pas ça, c’est un crime, tu vas le regretter toute ta vie, arrête ! » Mais je ne pouvais plus reculer.
Un léger mouvement du doigt… un bruit retentissant déchira le silence. Un choc dans l’épaule, dû au recul du gros calibre. Le sentiment de partager un peu la douleur de ma proie. La montagne de muscles poilus chavira et s’effondra en arrière sur le sol.
Je ne pus m’empêcher de hurler : « Gotcha ! » (I’ve got you : je t’ai eu)
Et le silence s’installa… un silence total. Même le vent, même les oiseaux, les insectes, le ruisseau se turent. La mort avait parlé. Et surtout, mes oreilles devaient se remettre de la détonation. La nature m’observait. Je me sentais épié.
Je suis resté plusieurs minutes hébété. Ma colère était tombée en une fraction de seconde. Des remords commençaient à me ronger. Ce n’était qu’un début. Je retardais l’instant, pressentant la plus grosse connerie de ma vie… Il y aurait avant et après cet instant. Je me rendais compte que j’avais commis un crime. Tuer une espèce protégée, si rare, à la fois si proche et si différente de nous. Il fallait aller voir. Et c’est seulement là que le cauchemar allait débuter.
Je mis dix ans à m’approcher de la bête… de mon crime. Le temps n’existait plus. Je passai au travers des buissons au feuillage anti-autofocus. Par prudence, je commençai par secouer la dépouille de la pointe de mon fusil. Plus rien ne bougeait. J’étais tenaillé entre l’excitation d’être le premier au monde à ramener un corps de bigfoot et la culpabilité d’avoir commis un crime.
D’ailleurs, si je déclarais ma découverte, ne risquais-je pas de gros ennuis ? J’aurais dû y réfléchir plus tôt. À moins que…
Pourquoi cette peur panique ? Des boules de feu montaient et descendaient le long de ma colonne vertébrale. La nuque en flamme, la bouche sèche, les yeux fiévreux, je savais instinctivement que ça ne collait pas. Des mots voltigeaient dans mes pensées chaotiques : « comportement anormal… pas farouche… lent… pataud… sourd… maladroit… »
Et puis, cette tache de lumière à la base du cou. Le reflet du soleil sur une pièce brillante. Comme un zombie, je tâtai l’objet du bout de mon arme que je glissai par-dessous. L’objet se souleva, emportant avec lui une chaînette qui leva une partie du pelage, laissant apparaître de la peau… glabre… blanche… Ma vue se brouilla de larmes à mesure que se révélait mon calvaire.
Je tombai à genoux devant la dépouille immobile qui contemplait calmement le ciel. J’agrippai les poils au sommet du crâne et tirai avec force vers le haut. Après quelques secondes d’une résistance de principe, le masque se détacha dans un grand bruit de succion, révélant un visage inanimé tout ce qu’il y a de plus humain et que je connaissais bien. Big Jim !
Mon corps n’était plus qu’une marmite à pression, une vague déferlante remonta de mon ventre noué et j’éructai du liquide tiède et jaunâtre résidu de mon dernier repas… et le précédent… à quatre pattes, j’imaginai dans mon délire vomir à tout le moins mes cent derniers repas. C’était insoutenable. Je venais de tuer un homme !
J’ai dû sombrer dans les limbes pendant de longues minutes. Au réveil, mon premier réflexe fut de nier les événements. J’avais rêvé, bien sûr. Il ne s’était rien passé… J’allais sortir de mon lit avec la gueule de bois suite à une mauvaise cuite, c’était certain. Puis, à la vue de la masse poilue allongée sur l’humus, je corrigeai le mensonge et admis avoir tué… un ours, bien sûr. Un animal. Rien de grave. Juste du braconnage.
Puis, quand il fut à nouveau clair que ce n’était pas un ours, j’admis à contrecœur qu’il s’agissait d’un bigfoot… Oui, un crime, je sais, mais ce n’est qu’un vague similihumain… Ne pas admettre, nier. Je n’ai pas fait cela… Ce n’est pas possible… Pas Big Jim, avec qui je jouais en culottes courtes il y a 20 ans dans cette même forêt. Pas lui…
Mais si, c’est lui ! Oui, je l’avais fait, impossible de nier l’évidence…
Alors, par une magie que nous réserve notre subconscient bienveillant, mon déni se mua soudainement en colère. Je l’avais fait, oui, mais à qui la faute ?
— Big Jim, espèce de c****n, comment as-tu pu me faire ça ? Tu as voulu faire le malin ? C’est ça ? Tu as voulu me berner, me ridiculiser ? C’est à ça que tu voulais arriver ? Espèce de s****d, regarde où ça t’a mené, maintenant, tu es fier de toi ? À présent que t’es crevé, tu fais moins le mariole, hein ?
La colère fulgurante m’embrouillait l’esprit.
— Tu as conscience de la m***e dans laquelle tu m’as fourré ? Non, mais tu te rends compte, enflure, s******d, traître, débile mental, vois-tu où tes jeux crapuleux nous ont menés ? T’as idée des emmerdes que je vais avoir à cause de toi, s****d ?
Je martelai ces mots en frappant violemment du pied le corps sans défense qui dodelinait de la tête à chaque coup. La violence de ma rage masqua pour un temps mon immense désarroi… Mais cette phase ne dura pas très longtemps non plus. Je m’effondrai en pleurant contre le pelage factice où j’épongeai mes larmes comme un petit animal sur le ventre de sa mère bienveillante.
Vint ensuite la lucidité. Je prenais enfin la pleine mesure de la situation. J’avais bien tué un homme de sang-froid et le fait de ne pas savoir qu’il était humain ne me dédouanait en rien, vu que je pensais tirer sur un animal de toute façon protégé. Coupable sur toute la ligne. L’enchaînement des événements, la stupidité de Big Jim, ma cupidité, tout s’emboîtait admirablement pour me décerner le prix du crime plus stupide de l’histoire de l’humanité.
Big Jim, faisait 2,20 mètres et 180 Kilos. Un géant parmi les humains pouvant faire illusion pour un petit bigfoot. Le costume, d’excellente facture m’avait totalement bluffé. Un pelage d’une vraisemblance telle qu’il devait être fait de vrais poils piqués dans cette camisole de latex sombre, dont les épaisseurs variables simulaient des muscles à la perfection. Le cri inhumain ? Un maquilleur de voix électronique comme on en trouve dans les magasins de farce et attrape, sorte de mini porte-voix qui trafique le son en changeant sa fréquence et en ajoutant plusieurs harmoniques. Du grand art, mais en faisant usage de produits usuels de l’industrie moderne.
Mais voilà, c’était fait, et il n’existait aucun moyen dans tout l’univers connu pour revenir en arrière et changer les choses. Il fallait donc faire face, assumer, me livrer, tout expliquer, me faire juger, condamner puis purger ma peine.
Profondément injuste ? Oui. Aller en prison, ça changerait quoi, au fait ? Non, je ne devais pas payer pour la stupidité de Jim emballée dans un écheveau de hasards circonstanciels malheureux ! Il fallait faire face, mais autrement. Il fallait agir.
Je suis alors passé à l’action.
Je me mis à creuser une fosse à l’aide de la petite pelle pliable de mon équipement, ce qui prit un temps invraisemblable vu la taille de la bête. Et il était nécessaire de creuser profondément pour éviter le risque d’exhumation par des charognards. Pousser le corps dans la fosse fut un autre challenge et je me maudis d’avoir préféré la sécurité d’un trou à la lisière de fourrés plutôt que la facilité d’un trou à deux pas du cadavre.
Puis il fallut reboucher, ce qui fut nettement plus rapide en repoussant la terre vers la fosse.
— « Et vive la gravité », me dis-je en oubliant celle de mes actes.
Je nettoyai ensuite la scène du crime, balayai toute trace de mouvement sur la terre en recouvrant finalement le tout de feuilles mortes jaunes et rouille.
J’ai bêtement marmonné une prière, car si je ne crois en rien, je ne savais pas quelle foi mon vieil ami pouvait avoir avant de trépasser. Mais ma prière à je ne sais qui se termina en oraison funèbre pour ce vieux pote.
— On s’est bien marrés toi et moi, de nombreuses fois, mais là, je ne veux pas torpiller le reste de ma vie à cause de ta connerie… tu as pris un risque insensé… je ne peux pas assumer ça. Mais là où tu avais raison, c’est que je ne crois plus du tout à ces histoires de Big foot… plus du tout… et je ne chasserai plus jamais… Promis, juré !
Je repliai mes affaires, nettoyai autant que possible toute trace de mon passage et repartis chez moi d’une allure faussement légère.