V

1272 Mots
VLa maison était plongée dans le noir. Tout à l’heure, Helena avait entendu des bruits provenant du dehors. De ces bruits qui ne présageaient rien de bon. Comme si quelqu’un tentait de s’approcher de la maison en évitant le plus possible de signaler sa présence. D’abord, il y avait eu le souffle confus d’un véhicule s’arrêtant près du portail. Elle avait aussitôt éteint la seule lampe restée allumée au rez-de-chaussée. Puis une portière avait claqué mais sans excès, comme si une main avait accompagné le mouvement pour réduire le choc. Ensuite, elle avait entendu le portillon s’ouvrir et se refermer en grinçant discrètement. Depuis qu’elle avait loué cette maison, quelques mois plus tôt, elle avait choisi de ne pas mettre d’huile sur les gonds anciens qui pleuraient à chaque sollicitation. Comme ça, elle serait aussitôt informée de la moindre visite. Ensuite, elle avait aperçu une silhouette s’approcher de la maison en prenant bien soin de rester dans l’ombre des grands arbres de la cour pour ne pas être repérée. Elle attendait Laura. La jeune femme avait dit qu’elle allait passer en début de soirée. Si c’était elle, là dehors, pourquoi jouait-elle aux gendarmes et aux voleurs ? Connaissant le programme de la soirée, elle savait bien qu’Helena allait crever de trouille. Le mieux c’était de s’annoncer tout de suite pour faire tomber le suspense. Mais peut-être aussi que ce n’était pas Laura… Helena s’était préparée à ce genre d’intrusion. Elle n’était pas rassurée pour autant. Elle savait bien qu’elle devait être vigilante, prête à se défendre comme à fuir. Avec Laura. Ce soir, elle allait être obligée de prendre la main pour abandonner son rôle attendu de victime innocente. Sa liberté était à ce prix. Sa vie même. Plus tard, elle s’était réfugiée à l’étage. Les fenêtres et les portes étaient toutes fermées. À double tour, pour l’entrée, afin de bien afficher la volonté d’éloigner tout importun. Ainsi la maison paraissait déserte. Si ce quelqu’un se mettait à insister pour pénétrer quand même, ce ne pourrait être dans un but honnête. On ne secoue pas la porte d’une maison la nuit, quand personne ne répond de l’intérieur. À moins d’avoir de mauvaises intentions. Helena sursauta. En bas, quelqu’un manœuvra le pêne de la porte d’entrée à plusieurs reprises. Le dernier mouvement lui sembla plus rageur que les autres, ce qui montrait la détermination de celui ou celle qui était là, à l’extérieur, planté devant une porte désespérément close. Il allait entrer, cela ne faisait plus aucun doute. Qu’est-ce qu’on lui voulait à la fin ? Était-ce un rôdeur ? Un monte-en-l’air ? Un obsédé sexuel ? Pourquoi pas un tueur venu de loin ? Sinon quelqu’un qu’elle connaissait. Helena sentit le froid l’envahir. C’était peut-être à son tour de tirer sa révérence. Après toutes ces années de mensonge, le temps était probablement venu de sortir du bois et de se soumettre à ceux qui voulaient s’emparer du pouvoir. L’héroïsme trouve parfois ses limites dans ce qu’il offre comme issue fatale. Le don de soi coûte si cher de nos jours… Elle songea à Laura. Sa fille n’était pas souvent venue la voir au cours de ces semaines. Et si elle venait, c’était toujours en coup de vent. Elle n’avait pas le temps de rester dîner, pas le temps de passer une nuit. Pas le temps de lui dire « je t’aime ». Ce soir encore… Helena ouvrit le tiroir de la table de nuit située à droite de son lit pour deux personnes. Parfois, elle aurait bien proposé la place libre sous les draps à un quidam de passage, tout simplement pour ne plus dormir seule. Elle aurait cherché à se pelotonner contre le dos de l’homme pour profiter de sa chaleur, sentir ses vibrations et entendre son souffle. S’il s’était alors retourné, l’avait prise dans ses bras et l’avait écartelée pour le meilleur, elle aurait pu se sentir encore femme et balayer pendant quelques minutes sa crainte d’être un jour totalement abandonnée comme une vieille chose inutile. Mais ce n’était que du rêve. Celui qu’elle aimait vraiment, l’avait délaissée puis laissée. Il avait tu ses rencontres furtives, ses conquêtes frénétiques et ses amours de passage. Il s’était mis à rentrer tard, fatigué, vidé, puis il avait déserté la chambre et le lit, la laissant au milieu d’un désert glacial. Plus tard, il avait carrément oublié de rentrer. Ici, elle avait rapidement trouvé un compagnon. Trop vite pour ne pas se tromper. Laura l’avait mise en garde. Elle l’avait vite jugé. Helena saisit la crosse de l’arme. Le revolver était lourd pour une femme, mais elle savait le tenir à deux mains pour éviter que le canon ne se relève de trop, au moment du tir. Elle avait appris là-bas. Elle n’avait pas le moindre état d’âme à se protéger ainsi. Si elle sortait cette arme, ce n’était pas pour dissuader mais bien pour s’en servir. Si l’adversaire ne s’arrêtait pas de marcher vers elle, elle devrait l’utiliser, sinon il aurait gagné la partie en comprenant qu’elle n’allait pas presser la détente. Alors ce serait lui qui ferait basculer la mort en sa faveur. Et ça, elle ne le voulait à aucun prix. Celui ou celle qui était en bas à piaffer devant la porte close, semblait déterminé. Lui aussi s’était probablement armé. S’il venait pour prendre, agresser ou tuer, il allait tenter de mener son plan à terme. Rien de mieux qu’une balle ou deux pour mettre fin à ses projets les plus fous. Helena entendit le crissement de la serrure de la porte du garage. Elle avait volontairement laissé cette issue libre pour permettre à l’acte de s’accomplir jusqu’au bout. Le pêne glissa sur une pièce en laiton après s’être extrait d’une gorge de blocage. Ensuite, la porte tout entière vibra à cause de l’onde transmise à l’ensemble par la poussée de l’ouverture. Le silence revint. L’intrus traversait le garage et s’approchait de la porte permettant d’entrer dans le petit couloir. À gauche, il y avait la cuisine et le séjour en face. À droite, le retour vers le vestibule et la trémie de l’escalier menant à l’étage. Helena suivait la progression du visiteur du soir. Elle connaissait très bien la maison. Elle avait souvent répété, comme le roi en son château, la manière de se soustraire à la vindicte populaire et elle avait pratiqué l’itinéraire de fuite comme un vrai spadassin. Cette fois, elle ne chercherait pas à se dérober. Elle était curieuse de vérifier l’identité de l’inconnu, curieuse de le voir, de le toiser, de se mesurer à lui, de jauger sa puissance de feu. Juste avant de le tuer. Elle était préparée à retrouver dans le bras cette sensation ultime quand la balle se rue au bout du canon pour filer vers la chair de la victime. Mais elle avait peur. L’autre allait certainement avoir une arme. Peut-être qu’il ne s’en servirait pas aussitôt. À moins qu’elle n’ait rien compris et qu’il tire. Avant elle. Pour la détruire. À elle de le devancer tout de suite pour mettre les points sur les « i » et les barres sur les « t ». Il serait bien temps ensuite d’essayer de construire une explication pour endormir les enquêteurs. Elle entendit des glissements sur le vieux carrelage du couloir récupéré dans un château, puis le grincement du bois de la rambarde ancienne elle-aussi sollicitée par une main ferme et décidée. Le visiteur n’hésitait pas. Il la savait à l’étage. Il allait droit au but. Helena, jambes écartées, s’appuya légèrement au bois de la commode. Juste les fesses pour absorber le recul puissant de la vieille arme. Elle entendit distinctement le souffle de l’inconnu derrière la porte. Il temporisait. Peut-être qu’il écoutait. Peut-être qu’il faisait monter la peur. En ouvrant violemment la porte, il pouvait l’abattre d’entrée et récupérer ensuite ce qu’il était venu chercher. Mais elle n’avait aucunement l’intention de céder devant le trou noir d’un canon mortel. Le bec-de-cane s’abaissa lentement. Lentement. Puis tout alla si vite. La porte s’ouvrit d’un coup. Une silhouette sombre s’encadra dans l’ouverture. Helena eut un haut-le-cœur et pressa sur la détente un poil vers le bas à cause du relèvement du canon comme elle avait appris. Puis elle doubla. Les chocs successifs irradièrent ses bras et remontèrent vers le cou. Elle en eut le souffle coupé, mais elle maintint la pose, prête à tirer à nouveau. L’inconnu qui n’en était plus un bascula lentement en arrière puis s’écroula. Sans un cri. Game over !
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