Petits détails et… grosse colère !-1

2002 Mots
Petits détails et… grosse colère !L’agent de faction l’avait correctement renseigné. Le bureau de l’inspecteur Thurso était bien le dernier sur la gauche. Hissant sa barbe rousse jusqu’à la vitre, Sweeney parvint à entrevoir son jeune collègue : seul dans la pièce, Eddy téléphonait. Sans hésiter, le visiteur toqua contre la paroi. Surpris, l’inspecteur Thurso leva les yeux. Reconnaissant son ami, il lui fit aussitôt signe d’entrer. Sweeney ouvrit la porte et vint s’asseoir sur la chaise que lui désignait son collègue. Pour ne pas le déranger, il déposa silencieusement son club de golf à même le sol, puis il attendit qu’Eddy ait achevé sa conversation. Manifestement, il était question d’une astreinte de week-end que l’on demandait à l’inspecteur Thurso d’assurer au pied levé. La routine, songea Sweeney. C’est partout la même chose. Que ce soit chez moi à Edimbourg, ou ici à Glasgow, ce sont toujours les jeunes qui morflent. Refuse Eddy ! Envoie-le balader ! le soutint moralement la barbe rousse. Mais les choses s’annonçaient mal pour l’occupant du bureau. Petit à petit, les : « Oui, je comprends… », ou bien encore les : « Je sais, commissaire… », prenaient le pas sur les : « Mais je croyais… » et autres « J’aurais préféré… ». C’est fichu pour toi Eddy, estima Sweeney. En attendant que son ami raccroche, l’inspecteur prit le temps d’observer son collègue de Glasgow. Depuis l’école de police, Eddy n’avait pas changé. Et c’était sans doute ce qui surprenait le plus Sweeney. Thurso arborait toujours l’un de ces complets sombres, impeccablement taillés, qui, à son âge, lui donnaient plus l’air d’un bon élève que celui d’un futur haut responsable de la police. Car Sweeney n’en avait jamais douté : major de leur promotion, et surtout serviteur zélé de ses chefs, Eddy Thurso finirait tôt ou tard par occuper l’un des postes-clés du ministère. Dire que dans une quinzaine d’années, ce fils de famille endimanché – on jurerait un employé de banque ! – a toutes les chances de devenir mon chef… Quelle blague ! Il est vrai qu’avec sa cravate trop rouge, pour donner l’illusion du dynamisme, un inévitable col blanc, une coupe de cheveux trop sage, et une raie à la Prince Charles, l’inspecteur Thurso s’affichait en parfait fossoyeur de l’esprit contestataire de sa génération. En tout cas, rien à voir avec l’aspect dégingandé de son visiteur ! Avec ses joues et son nez couverts d’une acné tardive, ses lèvres trop sèches et un regard plus apeuré qu’intelligent, le visage d’Eddy inspirait à Sweeney autant de sympathie que la moustache naissante d’une Mrs Trench, sa logeuse de George Street ! Bon, ça suffit ! finit par se reprocher la barbe rousse. Avoue-le Archie : tu es jaloux, voilà tout ! À l’école, dès que tu as compris qu’Eddy allait te souffler la première place, et que les filles de la promo se sont mises à le trouver plus intéressant que toi, tu as fait de ce pauvre Eddy le bouc émissaire de tes propres déceptions… Fais un effort mon vieux, se raisonna Sweeney. Tu as besoin de lui. Et puis, de toute façon, tu as promis à tante Midge… Au même instant, la voix de l’inspecteur Thurso tira Sweeney de ses pensées. Le jeune homme annonça : – Au revoir, commissaire ! et il raccrocha brusquement le combiné. Puis il enchaîna aussitôt, un large sourire au coin des lèvres : – Alors, mon vieux Sweeney ? Comment vas-tu ? Deux ans déjà ! Content de te revoir ! et il gratifia son ami d’une vigoureuse poignée de mains. Mince ! se reprocha encore la barbe rousse. En plus, il est toujours aussi sympathique… Décidément, tout pour m’agacer ! – Euh… Ça va Eddy, ça va ! lui répondit son collègue. Et… Et toi ? improvisa-t-il. – Bah ! Tu as entendu, non ? Je viens de me faire coincer par le patron : encore une permanence de week-end. Un collègue dont la femme vient de tomber malade… Mais à part ça, continua Thurso, tout est OK. Comme tu le vois, je dispose d’un grand bureau pour moi tout seul – mon coéquipier a planqué toute la nuit, il est allé se reposer – et le taux de criminalité de la ville ne me donne pas trop de fil à retordre. Rien que des crimes d’ivrogne. Le train-train, quoi ! conclut alors le jeune inspecteur. Avant d’ajouter : – Ce n’est pas comme toi… – Comment ça ? réagit la barbe rousse. – Allez Sweeney. Ne fais pas l’innocent, insista Thurso. Tu es devenu célèbre. D’ailleurs, quand j’ai raconté aux collègues que nous étions de la même promotion… – Hein ? s’étonna son visiteur. – Bien sûr ! Avec toutes ces fameuses affaires que tu as résolues. Puis Eddy poursuivit : – Je dois t’avouer que j’ai même fini par devenir un peu jaloux. Sweeney n’en croyait pas ses oreilles. Eddy Thurso jaloux ? Si tu savais ce que, de mon côté, je pense de toi. – Mais… Mais non, tenta de se défendre le barbu. C’est simplement qu’à la criminelle, nos affaires sont beaucoup plus médiatisées que les tiennes. Alors tu imagines, dès qu’on a la chance de mettre la main sur un coupable… – Allez Sweeney, reprit Eddy. Tes succès sont mérités. Tous les journaux ont parlé de tes enquêtes. Et je te connais trop bien : tu as un flair formidable ! Si je m’attendais à ça… songea encore l’inspecteur. Jamais je n’aurais imaginé que le grand Eddy Thurso, le major de promotion, le chouchou des filles de l’école, m’envierait un jour. – Match nul… laissa soudain échapper Sweeney. – Quoi ? sursauta son collègue. – Heu… Rien… Non rien, Eddy. Je pensais à autre chose, se déroba la barbe rousse. Conscient que le moment était venu de rentrer dans le vif du sujet, Sweeney reprit : – Dis-moi Eddy, est-ce que tu as réussi à trouv… – Oui, le devança son hôte. Le dossier est là, et Eddy désigna une chemise cartonnée posée sur son bureau. – Mais franchement, ajouta Thurso, depuis que tu m’as téléphoné la semaine dernière, je n’ai pas cessé de me demander ce qui pouvait t’intéresser autant dans cette histoire de suicidés. – Tu n’as rien dit à ton commissaire, au moins ? s’inquiéta Sweeney. – Non, rassure-toi. Pas avant de savoir ce que tu me voulais. – Tant mieux. Parce que de mon côté, j’ai fait croire à mon propre patron que je partais pour une banale enquête de voisinage, du côté de Falkirk. Mon coéquipier McTirney est le seul à être dans la confidence… Avec toi. – Ah bon ? parut s’étonner Thurso. Parce que si jamais… – Je t’explique, préféra l’interrompre le barbu. En réalité, la jeune fille du dossier… – Pamela Dove ? se souvint Eddy. – Oui. Il se trouve que la victime était la fille d’une amie de ma tante, et que… Sweeney se tut brusquement. Eddy Thurso, le regard déjà soupçonneux, fronçait une paire de sourcils contrariés. La main sur la chemise cartonnée, il menaçait de la faire disparaître d’un instant à l’autre au fond de son tiroir. – Dis-moi Sweeney, le prévint-il. J’espère que tu ne m’as pas fait sortir ces archives classifiées pour des motifs d’ordre privé ? Parce que si c’est le cas, je vais devoir… – Eddy ! s’impatienta la barbe rousse. Fais pas ch… ! – Com… Comment ? s’offusqua son collègue. – Écoute-moi : je sais très bien ce que je te demande. Et tout ça me déplaît autant qu’à toi. À ta place, je ferais preuve des mêmes réticences. Mais fais-moi confiance, poursuivit Sweeney. Ma démarche consiste surtout à permettre à une mère de faire son deuil. Tu sais comment ça se passe : tant qu’elle n’aura pas la preuve que sa fille s’est suicidée, et qu’il n’existe aucune autre explication à sa mort, cette femme ne cessera pas de harceler nos services… Tu comprends ? – Mmm… marmonna Thurso. Avant d’ajouter : – Tu as dit : « surtout »… – Pardon ? – Oui. Tu as dit : « Ma démarche consiste surtout à lui permettre, etc. ». Ça veut dire quoi ça, surtout ? Il y a autre chose ? Sacré Eddy ! maugréa Sweeney. J’aurais dû m’en douter. Il est trop intelligent… – Tu as raison, confessa le barbu… J’ai un doute. – Un doute ? Quel doute ? voulut savoir l’inspecteur Thurso. – Je ne sais pas… réfléchit Sweeney. Une intuition… À cause de son sourire peut-être, lâcha-t-il enfin. * – Son… Son sourire ? balbutia Eddy Thurso, décontenancé. – Oui, enfin… Bon ! abrégea Sweeney. Ton dossier, là, désigna-t-il la chemise que son collègue dissimulait encore sous ses avant-bras. Est-ce que je peux le lire ? – Heu… hésita le jeune policier. – Allez, Eddy ! le tenta la barbe rousse. – Ho, et puis si tu veux ! finit par céder Thurso. – Merci ! lui sourit Sweeney, avant de s’emparer du dossier de couleur jaune. – C’était il y a un an… commença aussitôt Eddy. – Attends une seconde ! le pria son collègue. L’inspecteur Thurso vit alors Sweeney se pencher sur sa droite, plonger d’un coup ses deux mains dans la poche de son pantalon et, au terme d’une sévère empoignade avec le tissu rebelle, en extirper un curieux boîtier métallique. – Dictaphone, tu permets ? lui demanda son visiteur. Le jeune encravaté fixa l’appareil sans pouvoir prononcer un mot. – Ah bon ? fit-il entendre enfin, tandis que Sweeney déposait le dictaphone sur le rebord du bureau. Tu te sers de ce truc-là, toi ? – Bien sûr ! lui confirma le barbu. On nous le recommandait à l’école de police, tu te souviens ? – Euh… Oui. Mais je ne m’en suis jamais servi. J’ai plutôt… – Tu permets ? répéta soudain Sweeney, et sans plus attendre, il déclencha la b***e. “Clic” – À chacun de mes entretiens, j’enregistre tous les éléments, enchaîna l’inspecteur. Je trouve que c’est la seule façon d’être vraiment objectif. Parce que si tu ne te fies qu’à tes impressions, ou à des souvenirs forcément flous… suggéra-t-il encore. – Oui… Oui, tu as raison, fit mine de l’approuver Eddy. – Sinon, tu disais ? le relança Sweeney. – Je te disais… réfléchit son hôte. Ah oui ! Voilà : c’était il y a environ un an, au mois de mai. Nous avons été appelés… – Nous ? Parce que c’est toi qui t’es rendu sur place ? le coupa de nouveau la barbe rousse. – Oui, avec mon coéquipier Jamison. On n’avait rien de plus à faire ce matin-là. Alors le patron a décidé de nous envoyer tous les deux. – Parfait ! se réjouit Sweeney. Alors tu vas pouvoir me donner tous les détails de l’affaire. – Oh, tu sais ! Je n’ai malheureusement pas grand-chose à te raconter. Deux ou trois détails, rien de plus, qui de toute façon figurent déjà dans le dossier. – Ça t’embête si je le lis pendant que tu m’expliques ? – Non. Vas-y, l’autorisa l’inspecteur Thurso. Tandis qu’Eddy commençait son récit, Sweeney fit lentement glisser les élastiques des rebords du dossier jaune. Il en ouvrit le volet du dessus et découvrit alors deux liasses de documents, placées côté verso, retenues par des trombones. Afin de les lire, le policier voulut les retourner. Mais, d’un seul coup, il s’en échappa… deux photos. – Tiens ! Les deux victimes ! le renseigna Eddy Thurso. Se désintéressant des feuillets, Sweeney récupéra les deux clichés tombés sur le bureau. Avant de les retourner. La première photo était celle de Pamela Dove. L’inspecteur reconnut immédiatement ses longs cheveux bruns, ses beaux yeux bleus, étrangement fixes cette fois, et puis surtout… son sourire. Le même que sur la photo de sa mère. Cette même impression de sérénité, de joie rayonnante. Et pourtant… Sur sa tempe gauche, un trou sombre, cerclé de rouge, paraissait s’enfoncer profondément sous son crâne. Quant à son visage, sous la violence du choc, il avait été repoussé jusque sur l’épaule de son voisin. Il y reposait, souriant, mais désespérément livide. Choqué, Sweeney s’empressa de faire glisser la photo de Pamela Dove sous le second cliché. – Celle-là, c’est celle de son petit ami, crut devoir lui indiquer Eddy Thurso. Mais Sweeney n’écoutait pas. Il découvrit cette fois le profil d’un jeune homme brun. Ses traits semblaient fins, même si son visage, plaqué contre le volant, se devinait à peine. Sur sa tempe droite, on observait le même orifice béant, aux contours mêlés de poudre et de sang, dans lequel s’était engouffrée la mort. De l’autre côté, sur son épaule gauche, on apercevait les cheveux aériens de Pamela flottant sur son blouson. Enfin, dans sa main droite, recroquevillé sur ses genoux dans une ultime contraction, on distinguait le chien d’une arme de poing, coincé entre le pouce et l’index. Un pistolet. Du 9mm a priori… estima Sweeney. – Oliver Milton, précisa Eddy. – Pardon ? sursauta le barbu. – Oui, Oliver Milton, répéta le jeune inspecteur. C’était le nom du type. Un publicitaire, c’était lui qui conduisait… Tu vois, ajouta Thurso, c’est également lui qui a tiré. – Mmm… enregistra Sweeney. Machinalement, le visiteur prit les deux photos entre ses mains. Puis il les accola l’une contre l’autre : Pamela Dove à gauche, et son ami Oliver à droite, tels qu’ils étaient assis dans la voiture. Mais soudain, sous l’effet d’une brusque grimace, la barbe rousse se mit à se tordre. – Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta Thurso. Au lieu de lui répondre, Sweeney fronça les sourcils, et l’on vit apparaître dans ses yeux noirs, d’habitude si inexpressifs, les premières lueurs d’une sourde colère. – Rien, Eddy… Un détail, finit-il par faire entendre. Un tout petit détail… L’inspecteur Thurso ne décela pas le ton menaçant de son collègue. Il lui proposa : – Tu veux que je continue ? – C’est ça, Eddy… C’est ça continue, gronda le volcan Sweeney. Inconscient du danger, le jeune policier reprit la parole : – Alors là, les deux liasses de documents que tu as sous les yeux, ce sont les rapports du médecin légiste, et… – Ceux-là ? l’interrogea Sweeney, et il souleva un premier paquet de feuilles. – Oui. Et dans le second, tu trouveras les constatations que nous avons effectuées sur place, avec Jamison. Notamment la liste de tous les objets que… – Cette feuille-là ? le coupa de nouveau la barbe rousse. Eddy hocha la tête.
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