Sydney n’a jamais aspiré qu’à une chose : servir sa meute. En tant que fille du Bêta et sœur d’un héritier annoncé, elle aurait dû être protégée, respectée. À la place, elle a grandi en marge, comme une pièce qu’on préfère ignorer. Son père ne voit en elle qu’un rappel amer de ce qu’il a perdu, incapable de reconnaître son acharnement ou ses capacités. Peu importe qu’elle domine les cours et surpasse tous les autres à l’entraînement : elle s’arrange pour disparaître, et personne ne cherche à regarder de plus près.
Les humiliations font partie de son quotidien. Elles se répètent, s’installent, sans jamais entraîner de conséquences pour ceux qui les infligent. Sydney apprend à encaisser seule, parfois à se dresser pour défendre plus vulnérable qu’elle. Son frère détourne les yeux, tout comme ceux qui gravitent autour de lui. Elle ne nourrit qu’un espoir : quitter cette meute étouffante, intégrer les forces royales et devenir une combattante reconnue sous l’autorité du Roi Alpha. Là-bas, peut-être, elle existerait enfin.
Une brèche s’ouvre pourtant le jour où une nouvelle arrive et lui tend la main après un entraînement brutal. Ce geste inattendu lui révèle une réalité qu’on préfère taire : derrière les discours sur l’honneur et l’ordre se cache une violence soigneusement dissimulée. Reste à savoir si Sydney aura la force de faire face à ce qu’elle a toujours fui, et de bâtir une vie qui lui appartienne.
Sydney
Sixième année
Je marche quelques pas derrière mon frère et Orion, collés l’un à l’autre, absorbés par leur conversation. Ils avancent vite, sans un regard en arrière. S’ils tolèrent ma présence, c’est uniquement parce que Misylda l’a ordonné. Misylda, ma nourrice, est la seule constante de mon existence. Mon père, accaparé par ses responsabilités de Bêta, lui a confié mon éducation, convaincu qu’elle m’apprendrait à me faire discrète, à rester à ma place. Devant lui, je joue la fille docile. Avec elle, je respire.
Mon frère passe ses journées entouré de ceux qui dirigeront la meute demain : Dylanne et Daley, promis au rang d’Alpha, Silas, futur Delta, et Orion, destiné à devenir Gamma. Ensemble, ils se comportent comme un clan bruyant et suffisant, persuadé que tout leur est dû.
Misylda a insisté pour qu’il veille à ce que je traverse l’école sans incident, surtout depuis le jour où je suis rentrée couverte de bleus : une ombre violacée sous l’œil, la peau à vif sur les bras. J’avais parlé d’une chute. Elle n’y a pas cru. Elle sait que certains me prennent pour cible.
Ici, tout repose sur la domination. Même enfants, nous sommes déjà en compétition. Les plus fragiles cherchent la protection des plus forts, rêvant d’un peu de prestige. Être vu avec les descendants d’Alphas, c’est toucher le sommet. Mon frère y est naturellement admis.
Moi, malgré mon sang, je ne compte pas. Ma mère est morte en me donnant naissance, et pour mon père, cette perte m’a condamnée. À ses yeux, je ne vaux guère plus qu’une Oméga. Les adultes voient, mais ferment les yeux. Lui le premier.
« Dépêche-toi, tu bloques le passage ! » ricane Kyria derrière moi. Je me décale, mais son pied s’accroche au mien. Je chute, ma tête heurte un casier, mes livres s’éparpillent.
Le couloir se fige une seconde. Mon frère s’est retourné. Nos regards se croisent. Il soupire, lasse expression, puis repart sans un mot, Kyria et Orion à ses côtés. Les rires éclatent. Je ramasse mes affaires seule.
Septième année
« Ne me reprends plus jamais devant tout le monde, compris ? » Kyria me plaque contre la porte menant à la cour.
« Je n’ai fait que dire que frapper les plus jeunes n’était pas une solution, » réponds-je, la voix tendue mais ferme.
Elle était encore en retard, après avoir séché pour traîner en ville. Maintenant, elle cherche une cible.
Je tente de m’éloigner. Mila me fauche les jambes. Je m’écrase au sol, et un liquide froid dégouline dans mes cheveux. Autour, un cercle se forme, ponctué de rires.
Je lève les yeux : mon frère et ses amis rient aussi. Kyria me jauge, satisfaite.
« Si tu bougeais un peu plus, t’aurais pas ce corps mou et tu tomberais moins. »
Puis, déjà détournée : « Alors, on fait quoi ce soir ? »
Au milieu de leurs éclats de voix, je me demande si quelqu’un me verra un jour autrement que comme un poids inutile.
Chute de la huitième année
« Reviens ici ! » Une fille brune fonce devant moi, tirant Jessa par le bras. Les talons de Jessa la ralentissent, sa jupe trop courte la force à calculer chacun de ses pas. Deux autres suivent, plus préoccupées par leur allure que par la course.
Je n’ai pas compris comment tout a dégénéré. Elles revenaient d’un voyage, se sentaient intouchables. Elles règnent sans violence ouverte, avec des sourires aiguisés.
En tant que fille du Bêta, on m’a appris à maintenir l’ordre, même quand cela implique de protéger ceux qu’on méprise. L’image passe avant tout.
Je me place entre Jessa et la fille qu’elles poursuivent.
« Pourquoi tu t’en prends à elle ? »
Jessa chancelle.
« Elle m’a mis une mauvaise note ! » crache Kyria. « Elle devait m’arranger. Elle l’a fait exprès. »
Kyria tente de me pousser.
« Ça ne te regarde pas. »
« Tu l’as intimidée pour ça ? »
Elle ricane. « Je suis au-dessus d’elle. Je ne lui dois rien. »
« Le rang n’excuse pas tout. »
Je tiens bon. Elle me contourne à peine, maladroite malgré ses airs de guerrière.
« Fais attention, » murmure-t-elle. « Personne ne veut de toi. »
Elle s’éloigne, son trio reformé.
Ses mots me brûlent plus que ses coups. Je rentre chez moi, espérant avoir gagné un peu de temps pour l’autre fille. Cette année sera longue. Mon objectif : rester invisible jusqu’au départ.
Automne de la neuvième année
SLAM.
La douleur explose à l’arrière de mon crâne. Je glisse le long des casiers, prête à encaisser.
« Bon début de semaine… » souffle-je.
« Dégage. » Kyria me gifle. Le sang perle à ma lèvre, ses faux ongles lacérant la peau. Les rires fusent. Cette fois, elle ne m’a même pas poussée elle-même : elle a demandé à un autre de s’en charger.