Les murs de pierre du conseil tremblaient sous le vent hurlant de la nuit, comme si la tempête elle-même venait se mêler aux décisions des anciens. Le château d’Aelrion, perché sur la falaise, semblait s’accrocher désespérément aux rochers, défiant l’océan bouillonnant en contrebas. À l’intérieur, dans la grande salle aux voûtes gothiques, l’air était chargé de poussière, d’encens et d’une tension presque palpable. Les torches crépitaient, projetant des ombres dansantes qui rendaient l’atmosphère plus inquiétante encore. Chaque silhouette se découpait comme une menace dans la pénombre.
Au centre, autour d’une grande table ovale de chêne noirci par le temps, les anciens s’étaient réunis. Sept figures, toutes enveloppées dans des robes brodées de fils d’argent et de symboles oubliés, discutaient à voix basse. Le silence pesant n’était rompu que par le grincement occasionnel des vieilles charpentes ou le craquement des torches. Chaque décision prise dans cette salle avait des conséquences irréversibles, et ce soir-là, l’avenir de leur peuple dépendait d’une seule mesure, terrible et nécessaire : le sacrifice.
Maël, le plus jeune du conseil, était assis au bout de la table, les mains crispées sur le bois froid. Son visage, encore marqué par l’innocence de la jeunesse, trahissait sa peur. Les autres le regardaient avec une sévérité presque surnaturelle, comme si le temps lui-même pesait sur ses épaules. Il savait ce qu’on attendait de lui. Le choix qui allait être fait ce soir allait non seulement sceller le destin d’un innocent, mais aussi celui de tout le royaume.
« Nous n’avons pas d’alternative », murmura Arathor, l’ancien le plus respecté et le plus craint, sa voix résonnant dans l’immense salle comme un écho funeste. « Depuis des mois, les récoltes s’assèchent, les rivières s’obscurcissent et la maladie ronge nos enfants. Les forces qui nous protègent depuis toujours nous ont avertis… mais nous avons refusé d’entendre. »
Il leva une main ridée, et le silence se fit. Même le vent, furieux dehors, semblait retenir son souffle. Arathor se pencha en avant, et ses yeux, noirs comme une nuit sans étoiles, scrutèrent chacun des anciens. « Nous avons consulté les signes, interprété les rêves et étudié les étoiles. Tout converge vers un seul verdict : un sacrifice doit être accompli. »
Un murmure parcourut la table. Certains anciens baissèrent la tête, tandis que d’autres resserrèrent les doigts autour de leur sceptre. Le mot « sacrifice » résonnait dans la salle comme un glas. Maël sentit son estomac se nouer. Il savait que parler serait inutile, mais il ne pouvait s’empêcher de lever la voix.
« Et qui… qui sera choisi ? » demanda-t-il, la voix tremblante.
Un silence glacial répondit. Puis, d’un geste lent et solennel, Arathor fit signe à Lyris, l’ancienne chargée des rituels, de parler. Sa voix s’éleva, douce mais implacable.
« Le choix ne peut pas être arbitraire », dit-elle. « Il doit être pur, précis et conforme aux anciens pactes. Depuis la nuit des temps, notre peuple a toujours offert à l’ombre ce qu’elle exigeait. Si nous échouons, la malédiction s’abattra sur nous tous. »
Maël sentit une sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Il avait entendu parler de ces pactes, de ces anciennes promesses que nul ne devait trahir. Mais l’idée de sacrifier un être vivant, de le livrer à l’inconnu, le répugnait. Pourtant, il savait que ces anciens, qu’il admirait et craignait à la fois, ne faisaient jamais de choix à la légère.
« Il nous faut un candidat qui porte la marque de l’ombre », continua Lyris. « Un enfant de la lignée royale, pur de cœur, mais vulnérable. La prophétie l’a annoncé : c’est l’unique moyen de sauver nos terres. »
Un frisson parcourut Maël. Il avait entendu ces rumeurs depuis l’enfance. Les histoires racontaient que le sang des innocents pouvait calmer les forces sombres, mais que le prix à payer était toujours élevé. Dans le conseil, personne ne souriait. Le poids de cette décision pesait sur eux comme une montagne.
Silence. Chacun semblait mesurer l’ampleur de ce qui allait être décidé. Arathor frappa de son sceptre sur la table, un bruit sec et métallique qui résonna comme un coup de tonnerre.
« Nous ne pouvons plus hésiter. Nous avons retardé l’inévitable. Le conseil doit voter. Celui qui sera choisi… » Il marqua une pause, laissant le silence s’étirer. « …sera offert demain, au lever du soleil. »
Maël sentit son cœur s’arrêter. Demain. Demain, un enfant mourrait pour sauver le royaume. Il baissa la tête, incapable de soutenir le regard des autres. Mais dans un coin de son esprit, une question persista : « Et si ce sacrifice n’était pas nécessaire ? Et si… il existait une autre voie ? »
Mais le doute était un luxe que les anciens ne pouvaient se permettre. Lyris reprit la parole, ses yeux brillant d’une lueur inquiétante.
« Nous avons étudié toutes les alternatives », dit-elle. « Nous avons tenté les invocations, consulté les oracles, observé les étoiles… rien n’a fonctionné. La seule certitude que nous avons est que l’ombre réclame un prix. »
Arathor hocha la tête, solennel. « Le temps des discussions est révolu. Nous ne sommes pas ici pour céder à la peur ou à la pitié. Nous sommes ici pour protéger notre peuple. »
Un des anciens, un homme au visage émacié et aux yeux perçants nommé Velric, prit la parole, sa voix tremblante mais ferme. « Nous ne pouvons pas ignorer la voix de nos cœurs. Si nous choisissons un enfant innocent, que diront nos descendants ? Que dirons-nous aux dieux lorsque nous les rencontrerons ? »
Arathor le fixa intensément. « Les dieux ne jugent pas ceux qui protègent leur peuple. Les dieux ne pèsent pas la compassion contre la survie. Ils observent seulement si nous avons fait ce qui était nécessaire. »
Le débat fit rage pendant ce qui sembla être des heures, chaque ancien pesant le pour et le contre. Certains parlaient de la cruauté du sacrifice, d’autres de l’inéluctabilité de la prophétie. Les mots, lourds et terrifiants, semblaient s’accrocher aux pierres de la salle, refusant de se dissiper. Maël restait silencieux, écoutant chaque argument, chaque voix, chaque frémissement de conscience.
Finalement, Arathor leva à nouveau la main. Le silence revint, plus profond et plus oppressant que jamais. « La décision est prise. » Sa voix n’était qu’un souffle, mais elle fit trembler les murs. « Demain, au lever du soleil, le sacrifice sera accompli. »
Une vague de chuchotements parcourut la salle. Certains anciens baissèrent les yeux, d’autres serrèrent les poings, visiblement en lutte avec eux-mêmes. Maël sentit une douleur sourde dans sa poitrine. Il savait que rien ne serait plus jamais pareil. La décision avait été prise, irréversible. L’ombre allait recevoir son dû, et le royaume serait sauvé… mais à quel prix ?
Quand la réunion se termina, chacun sortit dans la nuit glaciale, laissant Maël seul dans la grande salle. Les torches brûlaient encore faiblement, projetant des ombres tremblantes sur les murs. Il s’approcha de la table, posa sa main sur le bois noir et murmura pour lui-même :
« Il doit y avoir une autre voie… Il doit y avoir un moyen de sauver le peuple sans verser de sang innocent. »
Mais dans le silence de la salle vide, seules ses paroles résonnèrent, se perdant dans les voûtes sombres. Le conseil avait décidé. Demain, le sacrifice aurait lieu. Et Maël comprit que, dans ce monde de ténèbres et de secrets, la lumière était souvent une lueur fragile, vacillante, prête à s’éteindre à tout instant.
Alors qu’il quittait la salle, le vent de la tempête s’engouffra dans les couloirs, portant avec lui le murmure des forces anciennes, celles que nul ne pouvait dompter totalement. Maël sentit un frisson parcourir son échine. Demain, l’histoire de son peuple allait changer à jamais. Et dans l’ombre, le prince invisible attendait.