III

2187 Mots
IIILa nuit répandait une ombre complète dans le fumoir où don Ruiz de Sorrès, à demi étendu dans un fauteuil, songeait, les paupières closes, la cigarette entre les lèvres. L’entrée de son père ne l’enleva pas à cette nonchalante attitude. Don Pedro dit avec surprise : – Pas de lumière ? Dors-tu, mon cher ? – Aucunement. Je pense... à bien des choses. – À la belle Jeanne Parvy, peut-être ? Un rire d’ironie s’échappa des lèvres du jeune homme. – Jeanne Parvy ? Oh ! c’est le moindre de mes soucis ! Jamais une femme n’occupera sérieusement ma pensée, je vous l’affirme. – Pas même celle qui sera demain ta fiancée ? – Pas même celle-là. Je la trouve charmante, vous me dites qu’elle l’est plus encore que ne le laisse voir son portrait. Tant mieux. Mais quant à être amoureux, ceci est une autre affaire. – Qui sait ! Don Ruiz répliqua avec une nuance d’impatience hautaine dans la voix : – Mais oui, je le sais, puisque « je ne veux pas » tomber dans ce piège qui rend faibles les plus forts. Avant toute chose, je tiens à conserver mon entière indépendance. Or, les exemples que je vois autour de moi me démontrent que l’amour en est le plus grand ennemi. Là-dessus, le jeune homme sonna un domestique pour demander de la lumière. Don Pedro dissimula un sourire. Il songeait : « Rosario lui fera sans doute changer d’avis. Je ne suis pas inquiet sur ce point-là. » Il s’assit en face de son fils et prit un cigare. Puis il demanda : – As-tu revu Manuel Ferrago, depuis la soirée chez dona Francisca ? – Oui, je l’ai croisé avant-hier, sur le boulevard. Il a feint de ne pas me voir. Ce garçon a une mine de fourbe, très déplaisante. – Comme son père... Ah ! si, comme je le crois, il est le complice de dona Hermosa, quel plaisir nous aurons à le combattre, Ruiz ! Les prunelles du jeune homme étincelèrent, tandis qu’il répétait d’un ton ardent et farouche : – Oui, quel plaisir ! Le fils de l’infâme Ferrago, de l’assassin de ma mère ! À ce moment, la porte s’ouvrit, laissant apparaître don Cristobal Ajuda. Il annonça, dès le seuil : – Je viens vous apprendre une importante nouvelle, señores. – Entre, Cristobal, dit don Ruiz, et raconte-nous cela. Sa main désignait un siège au mayordomo, puis lui montra la boîte de cigares. – Sers-toi... La piste que tu suivais a-t-elle abouti à un bon résultat ? – Très bon, señor. Sans avoir vu encore dona Hermosa, le Castor-Franc et moi sommes à peu près assurés de son existence, et de sa présence à Paris. « Vous savez que tous deux, depuis quelques jours, surveillions les abords de la maison où demeurent les Ferrago, oncle et neveu, ainsi que Trinidad Barral, pupille du vieux don Ramon. Or, nous avions appris ainsi que la jeune fille avait une femme de chambre mexicaine, une métisse du nom d’Oliva. Cette fille avait été la camériste, la confidente, l’âme damnée de dona Hermosa, comme vous nous l’avez appris naguère, don Pedro... L’hacendero inclina affirmativement la tête. – En effet. Il est même possible qu’elle ait joué un grand rôle dans la plupart des combinaisons criminelles de sa maîtresse. – En tout cas, elle me paraît servir maintenant d’agent de liaison entre celle-ci et les Ferrago, ainsi que vous le montrera, señores, la suite de mon récit. « Hier soir, donc, vers dix heures – nous n’avions fort heureusement pas encore abandonné notre poste de surveillance – Oliva sortit du logis des Ferrago et s’en alla du pas d’une personne que rien ne presse. Nous la suivîmes à distance raisonnable. Craignait-elle d’être épiée ?... C’est possible, car elle fit beaucoup de tours et de détours avant d’atteindre le but de sa course, un hôtel de modeste apparence, rue Denfert-Rochereau. À cette heure, la porte était encore ouverte. La camériste disparut à l’intérieur... Nous nous mîmes alors à faire les cent pas pour guetter sa sortie. Mais comme, au bout de plus d’une heure, elle n’avait pas encore reparu, nous résolûmes de cesser pour le moment cette surveillance, après tout probablement inutile, car il était vraisemblable qu’Oliva sortirait seule de l’hôtel, à pareille heure, et que nous ne serions pas mieux renseignés qu’auparavant sur la personne qu’elle y allait voir. – Cette personne serait dona Hermosa ? dit l’hacendero. Oui, peut-être as-tu raison, Cristobal. Elle se cache là, sous un faux nom probablement... Mais il nous faudrait une certitude. – Nous l’aurons, don Pedro. Ce matin, le Castor-Franc est retourné sur les lieux. Il a remarqué un appartement à louer en face de l’hôtel, et, après une visite sommaire, l’a arrêté en passant un bail de trois ans, comme le voulait le propriétaire. Cela reviendra un peu cher, car le loyer annuel est de quatre mille francs, mais... Don Pedro eut un geste d’indifférence. – Peu importe... Donc, le chasseur a loué cet appartement, d’où il compte surveiller les allées et venues de la señora. Mais au cas où celle-ci se cloîtrerait, pour plus de sûreté ? – Nous y avons pensé, señor. Voilà pourquoi j’ai retenu une chambre dans l’hôtel. Dona Hermosa ne me connaît pas. D’ailleurs, afin qu’elle ne puisse reconnaître en moi un compatriote, je me grimerai. Puis je m’installerai à l’hôtel... et, caramba ! je finirai bien par savoir si elle y est, oui ou non ! Don Pedro frappa sur l’épaule de son mayordomo. – Très bien, Cristobal ! Tu es un homme précieux. Il importe beaucoup que nous soyons fixés sans tarder au sujet de l’existence de cette femme. Dans peu de temps don Ruiz épousera sa cousine Rosario et il m’étonnerait fort que dona Hermosa ne cherche pas un jour ou l’autre à leur nuire. Nous devons donc exercer sur elle une sévère surveillance pour déjouer ses projets. Quant aux Ferrago... Je pense que tu feras bien de leur régler leur compte plus tard, Ruiz ! – Vous pouvez vous fier à moi pour cela, mon père... Quand commences-tu ta vie d’hôtel, Cristobal ? – Demain matin, don Ruiz. Je me suis informé, en retenant la chambre qu’on me destinait, quels étaient mes voisins, « parce que, ai-je ajouté, tout en glissant une pièce de monnaie dans la main du garçon, je tiens essentiellement à la tranquillité, et je ne regarderais pas à payer davantage pour être assuré de la trouver ici ». Aussitôt, mon guide m’apprend que j’aurai des voisins assez calmes... mais si je veux être mieux encore, il me sera loisible, le lendemain, de demander la chambre n° 10, toute proche de celle occupée par une vieille dame des plus paisibles, qui ne reçoit presque jamais personne, en dehors de deux parents que leurs occupations ne laissent libres qu’assez tard dans la soirée. Ces gens-là se montrent aussi tranquilles qu’elle-même, car on n’entend, paraît-il, de leur conversation qu’un vague chuchotement. Don Ruiz se mit à rire. – Eh ! eh ! cette vieille dame ? – Oui, n’est-ce pas, vous vous dites aussi qu’il y a là peut-être une bonne piste, don Ruiz ? Les parents qui viennent la voir... eh bien, c’est Oliva... et puis sans doute l’un des Ferrago. – Probablement. Tu as bien amorcé l’affaire, Cristobal. Il faut maintenant ne pas te laisser dépister par cette habile créature. – Je prendrai toutes mes précautions en conséquence... Et maintenant, señores, j’ai encore une communication à vous faire. Il s’agit d’un nouveau domestique engagé tout à l’heure par moi, pour remplacer Benito, subitement tombé malade. Je me suis adressé à une agence de placement, qui m’a envoyé un homme d’une cinquantaine d’années, muni de certificats excellents. L’un d’eux – le premier en date – est signé « comte de Chantelaure ». Don Pedro eut un mouvement de surprise. – Comte de Chantelaure ? Cet homme a été au service du père de Rosario ? – Oui, señor. Voici ce qu’il m’a raconté : orphelin, il avait été placé de bonne heure comme domestique dans son pays natal, la Franche-Comté. Puis, un jour, ayant entendu parler des richesses du Mexique, il s’avisa d’émigrer. Sur le même bateau que lui se trouvait le comte Arnaud de Chantelaure, qui s’en allait aussi chercher fortune là-bas. Les deux Comtois firent connaissance, au cours de la traversée. Arrivés au but, ils décidèrent de tenter la chance ensemble. Tous deux connurent donc le même insuccès ; mais quand M. de Chantelaure eut épousé dona Paz de Ojeda, il garda près de lui Ludovic Saget comme valet de chambre. Cet homme ne le quitta pas, depuis lors, jusqu’au moment où le comte et sa seconde femme partirent pour le Mexique. Ludovic reçut alors de son maître un certificat fort élogieux, mentionnant sa parfaite honnêteté, ses habitudes de travail et de ponctualité, etc. – Il ressort de ce que tu me dis là qu’il se trouvait à la Maison des Dames, au moment de la maladie et de la mort de dona Paz ? – Évidemment, señor. – Oui, cet homme peut nous être utile, un jour ou l’autre. Il a pu voir, ou du moins soupçonner bien des choses... A-t-il paru savoir que j’étais parent de la première comtesse de Chantelaure ? – Oui, il le savait. Mais il n’a fait aucune réflexion à ce sujet. Il semble d’un caractère peu communicatif ; d’ailleurs, sur chacun de ses certificats, on note « sa grande discrétion ». – Eh bien, engage-le, Cristobal. Je le répète, il peut quelque jour nous être utile. Tâche seulement de savoir, peu à peu, ce qu’il pense de dona Hermosa. Puis aussi fais-le tenir en surveillance pendant quelque temps. Car il ne faudrait pas qu’il fût un espion de cette femme, habilement introduit jusque chez nous. – Vous avez raison, señor. Je ferai comme vous le dites. – Bien. Un mot encore. Comme je te l’annonçais tout à l’heure, don Ruiz va prochainement épouser sa cousine. Demain, nous nous rendons là-bas, afin que tous deux fassent connaissance et que les fiançailles soient conclues. Dans un mois, le mariage sera célébré, au couvent de Sainte-Colette. Don Ruiz ramènera ensuite sa femme ici. Or, j’ai décidé de donner comme suivante à dona Rosario ta fille Clara. Une vive satisfaction éclaira le visage du mayordomo. – C’est une grande joie pour moi et pour ma fille, señor... une joie et un honneur ! Je vous en remercie du plus profond de mon cœur. Il était en effet pénétré de sincère reconnaissance, l’excellent Cristobal. Sa famille, depuis plus de deux siècles, était au service des Sorrès, et jamais vassaux n’avaient été plus étroitement inféodés à leurs suzerains, plus fanatiquement dévoués que ces Ajuda, traités avec un mélange de familiarité et de despotisme et qui trouvaient tout naturel que le maître disposât d’eux et des leurs, comme bon lui semblait. Ainsi venait d’agir don Pedro à l’égard de Clara. Cristobal en éprouvait la plus franche satisfaction, car il voyait là une preuve de la haute bienveillance de l’hacendero et de l’estime dans laquelle il tenait la fille de son fidèle mayordomo. Il n’eut donc rien de plus pressé que d’aller, en quittant le fumoir, informer de la bonne nouvelle Clara qui cette fois l’avait suivi à Paris. La jeune fille, assise dans sa chambre, brodait languissamment. Ses yeux avaient perdu leur éclat, sa beauté se fanait, ses mouvements n’avaient plus l’agréable vivacité d’autrefois. En ces neuf années, toutes ses illusions, tous ses rêves ambitieux s’étaient écroulés, devant l’inaltérable indifférence de don Ruiz. Quelque vaniteuse confiance qu’elle eût dans son charme, elle avait dû enfin se convaincre que jamais elle n’atteindrait au but rêvé. Le jeune hacendero n’avait même plus, pour elle, cette familiarité hautaine qu’autorisaient leurs rapports d’enfance. Sans doute, les avances coquettes de la jeune fille, auxquelles il ne voulait pas répondre, l’avaient-elles incité à cette attitude de plus grande froideur, et Clara, profondément mortifiée, atteinte à la fois dans son orgueil et dans sa passion, avait perdu peu à peu sa gaieté, son entrain. Elle refusait obstinément tous les partis dont on lui parlait, en répondant : – Je ne veux pas me marier. Son père s’était inquiété à la voir changer ainsi. Mais s’il s’entendait à débrouiller des affaires compliquées, le bon Cristobal ignorait la psychologie féminine. Que sa fille eût pour don Ruiz une humble adoration, c’était à ses yeux chose toute naturelle, car lui-même considérait son jeune maître comme un être à part, qu’il idolâtrait, dont tous les actes lui paraissaient la perfection. Mais on l’aurait fait sauter de stupéfaction en lui apprenant que Clara avait osé aspirer à être aimée de don Ruiz et à devenir sa femme. Non, il s’imaginait bonnement qu’elle serait heureuse et fière du choix de don Pedro, de la situation qu’il lui destinait près de sa future belle-fille... Et ce fut sans aucune préparation qu’il annonça la nouvelle à Clara. Elle tressaillit des pieds à la tête et devint si pâle que Cristobal s’en aperçut. – Eh bien, cela te fait un tel effet, niña ? Elle se raidit, par un subit effort sur elle-même, et esquissa un sourire. – Mais oui, mon père. Vous le savez, je suis devenue un peu nerveuse... C’est une grande bonté de la part de don Pedro... mais je ne sais trop si je pourrai... Ma santé est peu brillante, maintenant... mon caractère n’est plus enjoué comme autrefois. – Eh bien, il le redeviendra près de notre jeune señora ! Elle est toute jeune, elle doit être gaie. Tu auras là une sinécure, mignonne, et je suis persuadé que ta santé n’y trouvera que des avantages. D’ailleurs, tu ne peux refuser puisque don Pedro le veut ainsi. Elle dit, les lèvres tremblantes : – Non, en effet... Ce mariage... Quand aura-t-il lieu ? – Dans un mois, probablement. Don Ruiz doit partir demain avec don Pedro pour aller faire la connaissance de la fiancée. Il paraît qu’elle est adorablement jolie... Allons, bonsoir, niña. Tâche de bien dormir et prends meilleure mine. Il embrassa affectueusement la jeune fille et s’éloigna, persuadé que Clara, en dépit de ses objections, était au fond ravie de se trouver appelée à devenir la compagne, un peu la confidente peut-être de dona Rosario. Mais il aurait pensé tout autrement s’il avait vu la physionomie de sa fille, un instant plus tard. Affaissée contre le dossier de sa chaise, les traits crispés, les yeux pleins de révolte et de désespoir, Clara murmurait en serrant les poings : – Moi !... moi, être la suivante de « sa » femme !... de cette dona Rosario que je hais !... oui, que je hais déjà ! Non, cela ne peut pas être ! Il faudra que je trouve une raison... ou bien, alors, je deviendrai folle !
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER