Le bureau avec baie vitrée-1

2230 Mots
Le bureau avec baie vitrée I « Ça y est, Maman est morte cette nuit, à trois heures seize. » C’est le message qui m’attendait ce matin sur mon Smartphone à sept heures, quand le réveil a sonné. J’avais très bien dormi. J’ai pensé à Martine qui aurait pu m’appeler tout de même. Maman est morte et je dormais. Quand je le dirai à Martine, elle me répondra : « Et qu’est-ce que ça aurait changé que je t’appelle ? Tu aurais fait quoi de plus ? Tu es à plus de cinq cents kilomètres. Tu aurais tourné en rond, en attendant le matin. Là, tu as dormi, tu es reposée, tu peux prendre la route, ou le train, réfléchis parce que les routes sont bonnes, mais à cette saison, ça peut vite changer. Et là, à huit heures, tu peux appeler ton grand patron, tu lui diras que ta mère est morte et que tu dois partir, lui, il dira “Sincères condoléances et bien sûr, bien sûr, allez-y”, alors que si t’avais appelé en disant : “Je suis sur la route”, il aurait dit pareil, mais il aurait pas aimé être mis devant le fait accompli, à cause de toutes tes réunions prévues qu’il aurait dû annuler, alors ça sert à rien que je t’appelle à trois heures du matin pour t’annoncer que Maman est morte, il valait mieux ce matin ». Et je ne répondrai rien parce qu’elle a raisonnablement raison. J’appelle Martine. II Maman est morte à trois heures seize. Martine m’explique. Le médecin a appelé à onze heures, le soir, pour dire que la fin arrivait. Le taux de saturation ou je ne sais quoi, n’était pas bon, qu’elle respirait de plus en plus mal, qu’ils allaient injecter quelque chose pour la calmer. Martine a dit le nom du produit, en disant « Tu sais bien. » J’ai dit « Oui ». Je ne connais pas le produit et je ne me souviens plus du nom. Maman s’est endormie, elle était calme et elle est morte ensuite. Doucement comme on dit. Maman était âgée sans être vieille et je suis orpheline. Ça, je ne le dis pas, Martine ne comprendrait pas. Martine dit : « Cela n’a pas été douloureux pour Maman. » Qu’est-ce qu’elle en sait Martine si c’est douloureux ou pas ? Et puis, ça m’énerve cette façon qu’elle a, Martine, de dire « Maman » pour parler de ma mère. Ce n’est pas sa mère à elle tout de même, c’est sa belle-mère. Martine est l’épouse de mon frère, Jean-Paul. Martine n’est pas la fille de ma mère, même si ma mère disait toujours : « Martine, c’est ma deuxième fille ». Et Jean-Paul, alors, il devenait quoi ? Il n’était plus son fils, ce n’était plus mon frère ? Lui, il ne disait rien, il souriait, ça ne le gênait pas, vraiment pas. Maman me disait : « Mais voyons Isabelle, c’est une façon de dire ». Oui, mais de dire quoi, Maman ? III Martine dit : « Maman est morte » et ce n’est pas sa mère, mais c’est elle qui s’en occupait depuis de longs mois, depuis que Maman avait d’abord eu besoin d’aide, puis qu’elle avait eu besoin qu’on l’aide, qu’elle avait commencé à ne plus bien savoir les heures, la gazinière, reconnaître les voisins, l’année, le monde qui va, les petits enfants, aller à la boulangerie, comprendre le journal… À la fin, elle ne se reconnaissait plus tout à fait elle-même. Martine s’en occupait, et moi je suis à cinq cents kilomètres, expression commode pour dire que je ne suis pas là, que je n’étais pas là. C’est Jean-Paul, mon frère, qui habitait à côté de Maman, qui était présent, c’est Martine, sa femme, qui s’en occupait, allait la voir le matin, le soir, faisait ses repas, vérifiait les médicaments, parfois la lavait. Une douche. Jean-Paul, le fils, lui faisait les courses, l’emmenait chez le médecin, bricolait dans la maison, discutait avec la dame de compagnie, parfois. C’est Martine qui supervisait, qui s’occupait de Maman. Le pire, c’est qu’elle s’en occupait bien. Très bien. Je sais. Je suis à cinq cents kilomètres moi. Et puis Maman est allée dans une maison de retraite. Et Martine, et Jean-Paul ont continué à être présents. Moi, j’ai réussi. J’ai un poste important dans une entreprise importante et cotée. Je travaille mille heures par semaine, j’ai une grosse voiture de fonction, j’ai un bureau avec baie vitrée, j’ai des portables, j’ai des adjoints de direction, j’ai des actions, j’ai des responsabilités, j’ai des opportunités, j’ai de l’argent. J’ai de l’argent et je paie. J’ai payé la dame de ménage de Maman, qui lui faisait aussi dame de compagnie, j’ai payé les travaux pour rendre la maison de Maman accessible quand elle avait du mal à marcher, j’ai payé la salle de bain adaptée, j’ai payé la deuxième garde-malade quand il fallait quelqu’un tout le temps, j’ai payé la maison de retraite si bien située avec du personnel en nombre et tellement gentil et souriant. J’ai payé et je suis à cinq cents kilomètres et je ne suis pas venue voir Maman depuis des mois. Jean-Paul venait voir Maman chaque semaine et Martine lui lavait encore son linge. Oui, bien sûr, à la maison de retraite, Les Œillets blancs, le linge des résidents était lavé, mais Maman ne voulait pas que son linge soit lavé par des étrangers, pourtant si disponibles et si souriants, mais pour le linge, c’est Martine. Pour tout le reste, Maman s’en moquait, qu’un étranger l’essuie aux toilettes, la lave, lui change les couches la nuit, pas grave ! Mais pour laver le linge, pas question, fallait que ce soit Martine et Martine disait : « C’est rien du tout, si ça lui fait plaisir. » Moi, je suis dans mon bureau à baie vitrée, je travaille à cinq cents kilomètres. IV Maman est morte à trois heures seize. C’est précis. Je dormais. Jacques, mon mari, dormait aussi. À sept heures, je lui ai dit : « Maman est morte. » Il a dit : « Ah… C’est sans doute mieux pour elle. » Il a bu son café. « Tu vas y aller ? » Étrange, sa question. Est-ce une façon de me demander à quelle heure je pars pour aller voir Maman ou se pose-t-il réellement la question de savoir si je vais y aller ? Se pourrait-il que je n’y aille pas ? Quelle image a-t-il de moi pour penser que je pourrais rester ici, ou du moins, aller au travail, aujourd’hui ? Je le regarde. Il me sourit. « Bon courage, moi, aujourd’hui, je ne peux absolument pas me libérer, je te rejoins dès que je pourrai. » C’était donc une façon de me dire que lui, ne viendrait pas. Cela me rassure en quelque sorte. Jacques aussi a réussi. Quand on a réussi, on ne peut pas se libérer facilement. C’est cela réussir. Maman est morte. J’appellerai le DRH à la boîte pour l’informer, par principe, une autorisation d’absence qui ne se demande pas vraiment, qui se donne sans rien dire. « Bien sûr, bien sûr, mes condoléances. » Je sais pourtant que j’aurai des mails dans la journée pour savoir comment j’ai prévu de négocier le contrat Ramson and Co ou le détail des statistiques du mois dernier. Cela voudra dire qu’il faut que je revienne vite au bureau avec baie vitrée. J’ai réussi dans mon travail. Je suis dans mon dressing. Je dois choisir des vêtements. Faut-il mettre du noir ? Est-ce que cela se fait encore ? J’ai des robes noires, robes de soirée, robe à volant. J’ai du noir, mais pas look enterrement. C’est comment le look enterrement ? Du sobre et du noir. Je n’ai pas cela. Je prends mon pantalon noir, un chemisier blanc, un gilet rouille. Cela devrait aller. Bien à plat dans la valise. D’autres vêtements. Pour combien de jours ? Je prends un livre. Nécessaire de toilette. Serviette. Crème de jour, crème de nuit. Parfum. Maquillage ? Maquillage, oui. Valise pleine pour quelques jours. Je suis submergée d’objets d’existence. J’emmène aussi l’ordinateur de travail. À trop vouloir emmener, on n’est plus nulle part. J’embrasse Jacques. « J’y vais, je t’appelle quand je suis arrivée. » « Sois prudente. » V Je me suis arrêtée sur l’aire d’autoroute des Ailes blanches. J’ai fait le plein et j’ai acheté un sandwich au thon, tomate, œuf dur. Bouteille d’eau pétillante. Un café sans sucre. Je n’ai pas pu m’empêcher de passer au bureau avant de partir, m’excuser que ma mère était morte, qu’il fallait que je m’absente, mais qu’on pouvait me joindre, que je regarderais mes mails. « S’il y a une urgence, faites-moi un texto. » J’avais pris des CD pour le voyage, mais j’ai écouté la radio et puis le silence. Je me suis souvenue : les vacances en Bretagne et ma mère qui tricotait sur la plage ; la boîte à biscuits avec Venise en relief sur le couvercle ; son tablier de cuisine où il était écrit «Je suis la patronne » ; ma mère qui vient me chercher au lycée dans sa 4 L orange ; quand elle écoutait Histoires extraordinaires à la radio et qu’il fallait se taire ; le balai pour balayer la cuisine, le balai pour la véranda, celui pour le reste de la maison et surtout ne pas les confondre ; sa tarte aux fraises tellement délicieuse et son rôti de porc aux pruneaux immangeable, mais personne n’osait lui dire ; sa broche avec perles qui venait de sa grand-mère ; parfois ses silences incompréhensibles ; l’écharpe Hermès que mon père lui avait offerte pour son anniversaire, luxe inimaginable à la maison ; le départ en retraite et le tableau horrible, cadeau de ses collègues, qu’il a fallu pourtant accrocher au mur et que Papa a négocié que ce soit dans le couloir qui mène au garage ; les livres dans la bibliothèque qu’il ne fallait pas déranger; son doigt qui passait instinctivement sur l’appui de fenêtre pour vérifier la poussière ; son sac à main toujours rangé sur la troisième marche de l’escalier ; ses lunettes de soleil à écaille ; le tapis où il ne fallait pas marcher avec ses chaussures et quand Maman a vomi dessus ; quand elle a découvert les capotes dans le bureau de Jean-Paul, mon frère, planquées derrière le dictionnaire d’anglais ; quand elle m’a demandé si je prenais la pilule ; le plâtre sur lequel on avait dessiné quand elle s’est cassé le tibia en tombant de l’escalier ; la chèvre qui a mangé son chapeau de paille en vacances ; les rideaux qu’il fallait impérativement laver la première semaine d’avril, les chocolats à la menthe le dimanche soir ; la robe rouge dont elle a parlé pendant des semaines sans jamais oser l’acheter ; sa joie quand elle a rencontré Martine pour la première fois ; le ticket de loto le samedi soir posé sous le pot en terre cuite ramené du Maroc ; les magazines de décoration feuilletés nonchalamment puis classés ensuite avec soins ; les coups de fil interminables à sa sœur Carole ; le secrétaire avec le tiroir fermé à clef et la clef perdue ; la préparation du plan de table pour le mariage de Jean-Paul et Martine qui a mis Maman dans un tel état que mon père est allé dormir une nuit à l’hôtel « parce que tout de même faut pas exagérer, c’est juste un plan de table de mariage toute cette histoire » ; le catalogue de la Redoute, saison après saison ; la mort de Papa, et Maman qui n’a pas pleuré ; la radio toujours allumée ; le silence de Maman quand on l’a emmenée à la maison de retraite… Maman est morte. VI Il ne reste que quelques kilomètres et je ralentis de plus en plus. Je me cale derrière un poids lourd. Je ne le double surtout pas. Je ne veux pas arriver. Pas trop tôt. Je ne veux pas avoir le temps de discuter. J’avais proposé de prendre une chambre d’hôtel, mais Martine a dit : « N’importe quoi ! Tu dors à la maison. La chambre d’Emma est libre. » Emma est leur fille, elle est en Australie pour ses études, comme les enfants d’aujourd’hui, elle ne viendra pas à l’enterrement bien sûr, alors je peux m’installer dans sa chambre. Même si j’aurais préféré un hôtel anonyme où j’aurais pu regarder la télé en zappant sans cesse et m’endormir épuisée, les yeux rougis d’irritation. Là, il y aura l’odeur de la famille, des souvenirs qui ne sont pourtant pas les miens. Il y aura des photos, des bibelots, un chapeau ou un bonnet au portemanteau et cela me sera connu sans être familier. Jean-Paul, mon frère, lui aussi sera de cette proximité distante, quand il est aisé de parler de mille choses, mais jamais de l’essentiel. Nous parlerons de Maman, des affaires à ranger, le notaire, l’hôpital, la dame de ménage, mon travail, Emma, leur fille, Guillaume, leur fils, tout ce mouvement qui nous tient vivant, travail, famille et ceux qui sont partis. VII Je pose mon doigt sur la sonnette. J’entends des pas, je vois à travers la vitre au verre brouillé un mouvement sombre. La porte s’ouvre. Martine. Son sourire triste parfaitement adapté, un pull noir tricoté maison, sans doute par Maman. « Te voilà ! », Bien sûr me voilà, qu’est-ce que ça veut dire tous ces gens qui me demandent si je serai là, à la mort de Maman. Je sais bien que ce n’est pas la question, que Martine dit cela comme tout le monde le dit en ouvrant la porte à un invité attendu. Je suis donc une invitée attendue, cela doit-il me rassurer ? Martine m’embrasse. Pas ces bises que l’on se fait en collant les joues sur les joues de l’autre et en faisant une bise dans le vide, non, Martine, elle, elle colle ses lèvres sur la joue de l’autre et lui fait un vrai b****r. Elle est sincère, Martine, franche, aimable. Pourquoi je n’aime pas Martine ? Parce que Maman l’aimait, l’aimait trop ? Parce que je suis jalouse tout simplement ? Pourquoi moi, qui me veux tellement détachée. J’embrasse Martine en collant ma joue sur sa joue et j’embrasse le vide. « Tu n’as pas eu de soucis ? Ça roulait bien ? Pas trop de monde au péage de Saint Martin ? Tu as faim ? Tu veux un café ? Ou un jus de fruits ? Où as-tu mis ton sac ? Un sucre ? Tu veux prendre une douche ? Ton travail, t’as pu t’arranger ? Tu veux des serviettes de toilette ? Tu veux aller voir Maman maintenant ? Jacques pourra venir ? Veux-tu un rendez-vous chez le coiffeur ? Tu veux un petit biscuit ? » Je voudrais être dans une chambre d’hôtel. Je bois pourtant ce café sans sucre, avec un petit biscuit. Je sors mon sac du coffre de la voiture, je le dépose dans la chambre d’Emma, la fille de Jean-Paul et Martine, fille australienne le temps des études, des serviettes de toilette sont posées sur le lit, je me regarde dans un miroir accroché au mur, c’est vrai que je suis décoiffée.
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