Prologue

411 Mots
ProloguePar une nuit glacée de l’hiver 1981, quatre jeunes firent une folle virée sur la surface gelée de Mistik Lake. Leur voiture slaloma d’abord entre des cabanes de pêcheurs – renversant l’une d’elles au passage, aux dires de plusieurs témoins oculaires –, puis dérapa vers le centre du lac dans un crissement de pneus avant de briser la glace et de couler à pic. Il y eut une seule survivante : notre mère, Sally. Guidée par la lumière des phares braqués vers le ciel, elle réussit à se frayer un chemin dans l’eau noire. Quand, le souffle coupé, elle émergea enfin à la surface, le poids de ses vêtements gonflés d’eau l’aspira vers le fond. Tant bien que mal, elle trouva la force de se hisser sur la glace. Elle était sauvée. Elle ne dut sa survie qu’à deux détails : sa tenue extravagante – l’absence de manteau en plein hiver – et le fait que deux vitres, couvertes de givre, avaient été baissées avant que la voiture ne s’éloigne de la rive. C’était un miracle, tout le monde s’accordait à le dire. Notre mère avait seize ans à l’époque ; elle vivait dans une ferme, un peu en dehors de Mistik Lake, petite ville canadienne de six cent quatre-vingt-dix-sept habitants d’ascendance écossaise, française, islandaise et ojibwa pour la plupart. Tous furent touchés par la tragédie. Des obsèques collectives furent organisées pour Tracy Lavallee, Gordon MacDonald et Peter Palsson. Notre grand-tante de Toronto, Gloria Thorsteinsson, qui avait toujours été très proche de notre mère, prit l’avion pour être auprès d’elle, de papi Jon et de mamie Louise, et pour les soutenir dans cette épreuve. Un an après l’accident, papi Jon vendit la ferme, qui était dans la famille depuis deux générations, et s’installa à Winnipeg avec mamie Louise et notre mère. Après ce drame, il n’y aurait en toute logique plus eu aucune raison de retourner à Mistik Lake, mais les choses se sont passées différemment. Quand notre mère était petite, tante Gloria avait fait construire un chalet surplombant le lac. Notre mère continua à aimer cet endroit et, le jour où elle épousa notre père, elle lui prédit qu’il l’aimerait aussi. Mistik est un mot cree qui signifie « bois ». Dans la torpeur de l’été, de longs rubans de brume courent parfois sur l’eau du lac juste avant le lever du jour. Lorsque le soleil les a dissipés, c’est au tour des chênes, des peupliers et des bouleaux qui bordent la rive de lancer des reflets dans un jeu d’ombre et de lumière ; tout est si calme et si paisible qu’on en viendrait presque à oublier qu’un lac peut causer tant de malheurs. Première partie Hiver
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