Chapitre III-1

2004 Mots
IIIJ’ai raccompagné Murielle jusqu’à la maison. Notre ami Keran Sheridan* vient de quitter le port de plaisance de Concarneau et vogue vers son Irlande natale sur son nouveau voilier. Nous savons qu’il s’écoulera de longues semaines, voire d’interminables mois, avant que nous ne revoyions dans la baie les lignes profilées du “Christelle”. Parce qu’il faut tenter d’oublier cette séparation et positiver, quelle que soit la situation, je me dis que le soleil généreux est bien agréable et me met du baume au cœur. Il ne manquerait plus qu’il pleuve pour qu’un début de déprime m’assaille ! Ma voiture remisée sur la place de l’Office de Tourisme, je me dirige sans me presser vers le commissariat. Je ne suis pas d’humeur travailleuse ce matin. Derrière le guichet de l’accueil, l’ADS (adjoint de sécurité) me salue respectueusement. Puis, aussitôt, il m’annonce que le commandant Bernier est hospitalisé à Quimper au CHU de Cornouaille et m’espère dans sa chambre, dans les plus brefs délais. Je ne suis pas enchanté d’entamer ma journée par cet entretien, mais pas moyen d’y échapper. Tel un employé modèle, ce que pourtant je ne suis absolument pas, je fais demi-tour sans monter jusqu’à mon bureau. Vingt minutes plus tard, je me gare sur le parking de l’hôpital dans lequel justement travaille Murielle, mon “amoureuse”. Montant directement au deuxième étage, au service cardiologie, je me rends au bureau infirmier où une charmante jeune femme m’oriente vers la chambre du commandant. Je parviens devant la porte de la chambre en question quand une infirmière en sort, encore plus mignonne que la première. À moins que ce ne soit la blouse blanche qui m’interpelle ! S’il s’avère que le port de l’uniforme émoustille la gente féminine, l’infirmière nue sous sa blouse est sans doute le fantasme numéro un des hommes. Faudra que je dise à Murielle de se mettre en tenue de travail, un de ces soirs… La belle brune laissant la porte ouverte, je m’efface pour la laisser passer. Me décochant un sourire à damner un saint, elle s’éloigne en poussant un petit chariot métallique qui supporte un foisonnement d’instruments de toutes sortes. Me découvrant, Daniel Bernier abandonne l’article du journal dans lequel il allait se plonger. Il fait mine de se lever du fauteuil dans lequel il est assis, avant de finalement y renoncer, comme si cela était au-dessus de ses forces. À peine amaigri depuis notre dernière rencontre, il est pourtant, selon moi, capable de ce modeste effort. — Bonjour, Commandant. Restez assis, je vous en prie. — Oh, Maxime ! Ce que vous m’avez manqué ! Quel bronzage ! Vous avez une mine superbe. Vous êtes resplendissant de santé et d’énergie. Un instant, j’ai envie de me pincer pour m’assurer que je ne rêve pas. Pareil accueil n’est pas dans les habitudes de l’individu, même s’il a adopté le même scénario il y a peu à mon retour du Chili. Du reste, une lueur dans ses prunelles indique qu’il est tout aussi attentif à ma réaction qu’au rôle qu’il s’est attribué. Comme je ne suis pas à un mensonge près et que je déteste jouer les utilités, je me glisse dans la peau d’un personnage de ma composition. — Moi aussi je me languissais de vous, Commandant. Durant mon absence, combien de fois me suis-je retenu alors que je m’apprêtais à vous téléphoner. Il a fallu que je me fasse violence pour ne pas céder à cette irrépressible envie de vous joindre. Non pas pour vous donner de mes nouvelles, bien évidemment, mais pour m’enquérir de votre santé. Maintenant que je me tiens en face de vous, je constate que vous vous portez comme un charme. — Vous êtes gentil, Maxime. Mais où donc étiez-vous passé ? En demandant cela d’une voix qui se veut caverneuse et curieusement feutrée, il a adopté l’air suspicieux du gars à qui on ne la fait pas. Si je me base sur son attitude de chien battu, il donne à penser qu’il a compris que son avenir se limite à quelques jours, au mieux à quelques semaines. Je le fréquente depuis mon affectation à Concarneau, il y a neuf mois de cela, soit suffisamment longtemps pour ne pas tomber dans le panneau. J’élude sa question et embraye sur un mode réconfortant : — Allons, Commandant ! Nous avons besoin de vous. Vous devez vous ressaisir. — Je sais, mon petit, je sais. Mais je me sens si faible… Où étiez-vous donc passé ces derniers temps ? J’ai remué ciel et terre pour obtenir de vos nouvelles. Quel acteur ! S’il continue ainsi, je pressens qu’il va finir par insinuer que son pépin cardiaque est de ma faute. Il va pour reprendre la parole et axer la conversation à sa guise, mais je ne lui laisse pas l’initiative malgré le respect dû à son âge et surtout à son grade. Au contraire, même ! Pour éviter qu’il ne m’interroge plus avant sur la nature de mon escapade, je lui livre la même explication qu’avant mon départ pour Sesnara. — Je ne peux toujours rien vous dire, Commandant. Il en va de l’intérêt de l’État. Si cela ne dépendait que de moi, je vous mettrais dans la confidence. Mais je ne peux pas parler. Je possède toujours sous la peau une puce électronique. Elle est placée sur une partie de mon anatomie que la décence m’interdit d’exhiber, sinon je vous la montrerais. Elle enregistre mes paroles et faits et gestes à l’intention de ceux qui l’ont installée. Si je venais à divulguer le secret entourant mon absence, ma vie et la vôtre seraient en danger. Plus tard, peut-être… Enfin, nous verrons. Mais parlons plutôt de vous, Commandant : comment vous sentez-vous ? Il m’observe un instant, se demandant si je le prends pour un imbécile avec cette histoire de puce électronique ou si je suis moi-même un déséquilibré. Puis il lance du bout des lèvres : — Je me sens las. Je suis épuisé… Chaque jour, je sens la vie me fuir un peu plus. — Il faut vous battre, Commandant ! Avant d’entrer, j’ai croisé le médecin et il m’a confié que rarement il a vu un patient se remettre aussi vite que vous. Selon lui, après une nécessaire période de repos, vous pourrez reprendre le travail et donner le meilleur de vous-même. — Je ne le crois pas, mon cher Maxime. C’est d’ailleurs pour cela que je voudrais savoir ce que vous avez fabriqué ces deux dernières semaines. Mieux vaut que vous me le disiez maintenant, mon petit : demain, je serai peut-être mort. — Bien sûr que non, Commandant ! Pour répéter la formule du médecin, vous pétez la forme ! Promis, je vous raconterai tout plus tard. En attendant, reposez-vous. Je vais d’ailleurs vous laisser dormir. Il pose sur moi un regard agacé et inquisiteur, ne sachant trop si je me moque de lui en lui suggérant de se coucher à dix heures du matin ou si je l’imagine plus mal en point qu’il ne l’est réellement. Je ne suis pas aussi bon comédien que lui, mais je choisis dans la gamme dont je dispose un sourire empreint de compassion à faire pâlir de jalousie un élève du cours Florent. Comme je vais pour sortir, il objecte d’un ton abrupt : — Attendez, Moreau ! Me retournant lentement, je note le passage du « mon cher Maxime » et autre « mon petit » à un « Moreau » moins amical. Déçu de ne pas avoir apaisé sa curiosité et se doutant que je le mène en bateau, il use de mon nom de famille et non plus de mon prénom. En une fraction de seconde, il a gommé yeux vitreux et lèvres tombantes pour son visage habituel. Sur un ton froid et distant, il jette : — Durant mon absence, je vous somme d’assumer ma fonction. Par chance, nous n’avons pas d’affaire nécessitant de dispositions ou de qualités particulières. Si cela était, j’exige d’en être averti immédiatement. — Entendu, Commandant ! Sans lever un sourcil, il ignore mon assentiment et poursuit : — Tous les matins, vous viendrez ici m’exposer l’activité du commissariat et les difficultés rencontrées. Je saurai, depuis ce lit d’hôpital, vous aiguiller. En quelque sorte, je serai votre tête et vous serez mes jambes. — À vos ordres, Commandant. Ma servilité le comble d’aise, même s’il sait qu’elle est forcée. On ne se quitte pas bons copains. Je ne suis pas dans ses papiers et il ne cherche plus à masquer son antipathie à mon encontre. Antipathie n’est peut-être pas le terme adéquat ; disons que Daniel Bernier désapprouve mes manières de faire et le secret qui couvre mon emploi du temps depuis plus d’un mois. En effet, après le dénouement de l’affaire Lamingue-Segrais-Parda*, j’ai disparu de la circulation pendant trois semaines. Certes, j’épuisais mes congés de l’année précédente, mais le commandant n’est pas dupe et soupçonne du croustillant là-dessous. Puis après une demi-journée de boulot, j’ai à nouveau pris la poudre d’escampette. Bénéficiant d’une couverture des services secrets français, j’ai réalisé un travail particulier, à l’opposé de ce que l’on attend d’un représentant de la loi. Je me suis ensuite adjugé quelques jours de repos en compagnie de Murielle et Keran pour me remettre de mes émotions. * J’ai roulé doucement pour effectuer les vingt kilomètres qui séparent Quimper de la Ville Bleue, surnom de Concarneau en clin d’œil aux filets que les marins teintaient en bleu pour pêcher la sardine. Un peu comme si je souhaitais retarder au maximum ma reprise de travail. Je monte sans entrain l’escalier menant à l’étage de mon bureau ; fidèle à mon TOC je compte chacune des vingt marches réparties en quatre volées et vais saluer les lieutenants. Ils sont tous les trois présents dans le bureau qu’ils partagent. — Alors, les gars ! Quoi de neuf ? Ils se consultent du regard avant que le Marseillais, Luc Pallas, ne me renseigne de son accent chantant : — Bé, à vrai dire, rien de terrible. Le train-train. — Tu sais que le patron est à l’hosto ? interroge David Fournot. — Oui, je sors à l’instant de sa chambre. J’y pense, avez-vous revu le baron de Vitreux de Barnac ? Tous trois répondant par la négative, je ne m’appesantis pas sur le sujet. — Au fait, les gars : je ne vous ai pas remercié pour votre coup de main de la semaine dernière à Lorient. Sans votre aide, je mangerais des pissenlits par la racine à l’heure qu’il est. Des sourires complices se dessinent sur les visages des officiers de police. Il n’est pas utile de se perdre en longues phrases pour comprendre qu’ils ne regrettent rien et savent que j’aurais agi de façon semblable dans des circonstances analogues. — En guise de reconnaissance, j’aurai quelques bricoles à vous offrir ce soir après le boulot. Et pour couronner le tout, je vous invite, vous et vos épouses ou petites copines du moment, au resto, le samedi d’après. J’espère que vous serez disponibles, car j’ai réservé une table au restaurant “La Coquille”. Plateau de fruits de mer, homard ou turbot seront au menu, même s’il sera possible de commander autre chose. — À La Coquille ! s’enthousiasme Luc. Ça ne se refuse pas. David Fournot dit qu’il sera en vacances mais que, comme il ne bouge pas, il sera présent, tandis que Frédéric Gaubert, le plus jeune, ajoute : — Pour l’instant, je suis célibataire, mais je ne désespère pas de venir accompagné. — Le contraire m’étonnerait. — Au pire, je mangerai pour deux. Sa boutade nous fait d’autant plus rire qu’on le sait capable de cette prouesse. — Je te reconnais bien là ! On est d’accord pour samedi d’après ? Ah, pas un mot au patron : il serait vert de jalousie. — Pas de danger ! répond Pallas. — Et je ne veux pas entendre parler de corruption de fonctionnaire ! Si je vous invite à une tablée gargantuesque, c’est parce que vous l’avez mérité. Ayant gagné mon bureau, je m’empresse d’adresser un coup de fil à l’Hôtel de l’Océan. Le silence du baron m’étonne. La réceptionniste m’apprend qu’il a quitté sa chambre le lendemain de mon départ pour le Chili. Hélas, il n’a laissé ni message ni coordonnées. De plus, il a réglé ses nuitées en liquide. Je téléphone ensuite à mon copain Yves Perrot, en poste à Nantes. — Salut, ma poule ! Comment vas-tu ? Mon interpellation enjouée le ravit. Il reprend sur le même mode : — Bien. Et toi ? Dis, je n’avais plus de tes nouvelles depuis un bon mois. — J’étais sur un gros coup, je n’ai pas eu une minute à moi. — Ça a marché ? — Impec ! Par la suite, j’ai soldé mes congés et je suis parti en vacances. — Quelle destination ? — Je te raconterai plus tard. Bon, on ne va pas rester papoter sur le compte des contribuables ! Je voudrais savoir comment cela s’est goupillé dans le pays nantais ? — D’enfer ! Le capitaine Doiron a appréhendé une cinquantaine de personnes. Il faut avouer que le carnet que tu lui as remis contenait toute une liste de noms, ce qui lui a facilité la besogne. — Parfait… Ici, l’instruction suit son cours. Je finirai sûrement par rencontrer Doiron un de ces jours. J’ai reçu une copie de son rapport, mais je n’ai pas eu le temps de le lire. Remercie-le si tu le croises. — Je n’y manquerai pas. — À part cela, as-tu l’occasion de venir à Concarneau ? — Pas vraiment. Mais je peux la provoquer, cette occasion.
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