J’avais planté en moi le décor imaginé par Alessandro Magnasco. Celui-ci était constitué d’arcades bordant une vaste cour, où la superposition d’un groupe de cinq arcatures dressées en arrière-plan accentuait encore une impression d’élévation sublime. Latéralement s’étalaient d’autres arcades qui s’ouvraient sur de confuses et obscures galeries. D’une telle scène ne pouvaient que surgir de toutes parts d’innombrables personnages qui s’en iraient bondir au devant de moi comme pour assaillir leur proie… J’ignorais encore que cette toile allait désormais servir de toile de fonds à mes pires cauchemars, et qu’il me faudrait tenter de toutes mes forces de m’en échapper…
Au centre de la scène s’étalaient chariots et charrettes abandonnés avec leur cargaison de bétail humain prêt à être mené à l’équarrissage. Quelques rares chevaux, nerveux et impatients, surmontés de personnages vociférant ordres et injures :
" Par ici, vous autres ! "
" Non, toi, vas par là, avec les autres… ! "
Tout autour de cette masse grouillante se tenaient des gardes prêts à intervenir pour mater toute tentative de rébellion.
Dans le fond, fendant l’enfilade des colonnes, était tendu ce câble qui soutenait une lourde masse… Un être humain ! Un prisonnier suspendu dans l’air, attaché par les poignets ! Mais peut-être avais-je mal interprété ce détail de la peinture ? Il ne devait sans doute s’agir là que d’une volumineuse charge qu’un individu, tendu comme un arc, s’efforçait de hisser à l’étage… Ce n’était qu’une peinture, après tout !
Arabella D. m’écoutait attentivement. Je l’informai que je disposais déjà des poèmes de deux autres femmes qui s’étaient montrées intéressées par mon projet. L’édition de ce recueil s’annonçait comme le témoignage des aspirations de ces femmes nouvelles que portait le courant humaniste renaissant.
Le regard scintillant d’Arabella D. me scruta avec intérêt. Emporté par la défense du projet, je lui expliquai les différentes étapes qui devraient mener à la réalisation du recueil. Cette opération nécessitait pas mal d’argent, et comportait certains risques. J’aurais à engager des apprentis et à acquérir les matériaux indispensables à l’impression des textes : rames de papier de bonne qualité, polices de caractères mobiles, et panneaux de bois destinés aux illustrations et lettrines, tant il est vrai que ce genre d’ouvrage ne se concevait pas sans une illustration de bonne facture.
Arabella D. suivait attentivement mes paroles et semblait intéressée en dépit d’une instinctive réserve, réserve qui s’apparentait sans doute davantage à une saine circonspection : plutôt jolie, Arabella D. se savait l’objet de bien des convoitises depuis qu’elle avait perdu son mari décédé accidentellement peu de temps auparavant, et elle n’était pas sans ignorer les multiples dangers qui pouvaient guetter à tout moment une femme esseulée.
C’est à ce moment qu’arriva Ida L., une amie d’Arabella habitant au village, et qui prit aussitôt part à la discussion. L’exaltation montant, des rêves s’échafaudèrent. Une vivifiante chaleur humaine nous unit le temps d’un rêve qui prenait forme sous nos yeux. Ida L. était une jolie femme, libre de son cœur, et c’est cette liberté qui fascinait Arabella D., comme je le compris ultérieurement. Ida L. s’intéressa à son tour aux propositions que j’énonçais dans une sorte de rêve éveillé. Elle exerçait à cette époque un ascendant non négligeable sur Arabella. D’emblée, une franche camaraderie se noua entre Ida et moi, nous unissant par l’entremise de mon projet dans le même sentiment d’amitié pour Arabella D., ce qui allait servir mes intérêts et renforcer mes espoirs d’aboutir ! Arabella D. ne se fit pas prier lorsque je lui demandai à voir ses écrits et, devant mon intérêt, s’offrit même à me les confier afin que je pusse les examiner plus en détail. Pressé par le temps, je promis à Arabella D. de me manifester à nouveau dès que des éléments nouveaux – essentiellement financiers – se feraient jour et que j’aurais lu ses textes.
C’est le cœur rempli d’espoir que je me remis en selle et parcourus d’une traite, en dépit de l’heure avancée, la distance qui me séparait de Wissembourg. Quoiqu’un impénétrable massif forestier me séparât de mon domicile, j’éventrai la forêt profonde et m’y engloutis voluptueusement, l’esprit totalement embrumé par des rêves nouveaux. A chacun de mes pas, l’horizon reculait, et un panorama immense s’ouvrait à présent devant mes yeux écarquillés.
J’arrivai chez moi au cœur de la nuit noire et j’allai immédiatement me coucher. Fermant les yeux, c’est en rêves que je visitai mes projets nouveaux. Je me sentais riche d’une confiance retrouvée.
La journée du lendemain se passa en travaux absorbants, et j’en oubliai sur le moment mes chères utopies. Pourtant, insidieusement, les visages d’Arabella D. et d’Ida L. m’apparurent au détour de quelque besogne routinière. La persistance de ces images inattendues fut pour moi comme une révélation.
Le surlendemain, je me surpris à vouloir à tout prix revoir cette Arabella D. Les intonations sinueuses de sa voix s’étaient déjà inexorablement infiltrées en moi. Mais cet irrésistible appel ne finirait-il pas par m’envahir jusqu’à l’obsession ? Foin de tergiversations ! Je balayai avec mépris toutes ces objections et avalai goulûment la distance qui me séparait de Lutzelhardt. Je ne songeais plus qu’aux poèmes d’Arabella D., si gracieusement nimbés de sentiments délicats. Ils magnifiaient idéalement l’atmosphère que je voulais développer dans mon recueil. Ses élégies exprimaient l’essence même de l’amour courtois, cette sorte d’amour qui ne se gagne qu’au prix d’une âpre lutte contre l’animalité dont est marqué le destin de chaque être humain. Elles célébraient la conquête laborieuse d’une improbable humanité au travers de cette sorte d’amour raffiné qui était de mise à présent dans les cours les plus distinguées. Les circonvolutions des sentiments s’y déployaient en de subtils méandres au sein desquels l’âme amoureuse s’épanchait en sanglots mélancoliques, soupirant après l’être aimé, objet de toutes ses pensées. Un florilège de sentiments précieux fleurissait dans ces lignes auréolées de pudeur et de tendresse. Semblables textes allaient indubitablement connaître la faveur de la noblesse, et c’est bien ce qui rendait l’entreprise si impérative et si excitante à mes yeux.
Quelle ne fut donc pas ma déception en découvrant qu’Arabella D. était absente. J’avais parcouru tout ce chemin pour rien. Une voisine m’informa qu’Arabella D. était partie pour travailler quelques jours chez des connaissances établies à Haguenau. La mort dans l’âme, je me résolus à lui laisser un laconique message que je confiai à sa voisine, lui promettant que je repasserais dès que possible. J’étais à peine rentré chez moi que je m’en voulus d’avoir cédé à la déception, et que je me promis de ne pas provoquer les choses. Arriverait ce qui devait arriver !
Pourtant, lorsque l’occasion me fut enfin donnée de revoir Arabella D., je m’empressai de me détourner de mon itinéraire habituel et me précipitai fiévreusement jusqu’à Lutzelhardt. J’eus le bonheur de l’y retrouver alors qu’elle s’apprêtait à monter au château où elle était attendue pour s’occuper des enfants. Elle me reçut néanmoins fort chaleureusement, et j’eus le temps de lui exposer en toute franchise ce que je pensais de ses textes.
- J’ai beaucoup apprécié vos écrits. Je vois d’emblée que ces sentiments, vous les avez vécus intensément et qu’il s’agit d’émotions que vous avez vous-même éprouvées. Cela correspond totalement à ce que je recherche et vos élégies s’intégreront parfaitement aux textes dont je dispose déjà. A vrai dire, je suis très agréablement surpris et je vous propose d’en reparler plus à notre aise lorsque nous nous reverrons. Je pense que mon projet peut désormais devenir le vôtre également, car je dispose maintenant de suffisamment de textes pour pouvoir envisager de passer à la réalisation du recueil, et je n’attends plus que les fonds nécessaires. Nous en reparlerons bientôt si vous le voulez bien…
Les yeux d’Arabella D. me fixaient intensément. Son visage semblait soudainement s’épanouir devant moi, même s’il gardait toujours sa part de mystère. Son rire fusa comme pour marquer toute la satisfaction qu’elle éprouvait déjà à l’idée de travailler en collaboration avec moi. Pourtant, c’est à mon insu que se tissait déjà lentement en moi ce lien sournois qui allait bientôt me retenir captif…
La séduction naturelle d’Arabella D. agissait à l’instar d’un élixir fielleux autant que redoutable. Un élixir que je m’empresserais d’avaler et dont je ne tarderais pas à ressentir tous les effets… Dès à présent, le regard hypnotique d’Arabella D. scrutait en moi les effets pernicieux de son charme puissant. Intrigué, je n’osai approfondir notre entretien et me promis de revenir la voir quelques jours plus tard. Je parvins in extremis à m’imposer un minimum de circonspection afin de réfléchir aux propos que nous avions échangés. En réalité, j’étais troublé jusqu’aux tréfonds de moi-même et je redoutais par-dessus tout de perdre ma précieuse liberté. Je fus néanmoins fort soulagé d’entendre Arabella D. me proposer de nous revoir à son retour, cinq jours plus tard, chez elle, à Lutzelhardt.
La séparation agit sur moi comme un puissant catalyseur et c’est impatiemment que j’attendis notre nouvelle rencontre. Je retrouvai Arabella D. d’humeur enjouée et contente de me revoir. Nous avions établi entre nous un climat de confiance et d’estime favorable au dialogue, lequel ébauchait déjà les prémisses d’une relation plus personnelle. Ce jour-là, Arabella D. se montra tout d’abord encline à un certain rapprochement puis, comme si elle se sentait soudainement confuse, elle se retira en elle-même, rejoignant sans doute son univers empreint de mélancolie. Après quoi elle prétexta quelque obligation, et remit la suite de notre entretien à la semaine suivante. Nous nous quittâmes quelque peu hésitants quant à la nature réelle de nos sentiments. S’agissait-il encore bien d’une simple amitié, alors qu’il nous apparaissait clairement que nous tentions vainement de contenir nos sentiments ?
Une fois encore, l’attente me parut interminable ; l’image d’Arabella D. me poursuivait bien que je me défendisse d’en être tombé amoureux. Ce sentiment me paraissait d’autant plus insensé que nous ne nous connaissions pas encore vraiment. J’étais pour ma part fermement résolu à laisser le temps agir et tentai de m’absorber dans mon travail.
Nous nous retrouvâmes enfin à la date convenue et il me fut bien difficile de maîtriser mon impatience. Je me précipitai chez elle, inquiet de la retrouver enfin et pressé de me rassurer ; l’inconstance des femmes était une fatalité dont j’entendais bien ne pas être victime.
Arabella D. m’apparut sous un jour nouveau et inattendu : taquine, elle semblait vouloir exciter en moi quelque démon caché qui m’était encore inconnu. Cette singulière attitude scella notre entente et nos rapports adoptèrent le ton de la familiarité. La promenade que nous fîmes aux abords du village acheva de nous rapprocher. Nous bavardâmes gaiement tout en plaisantant. Arabella s’efforçait de ramener les choses à un jeu purement sentimental, alors que pour moi elles se limitaient la plupart du temps à des considérations affectives ou mentales. Aimes-tu… ? N’aimes-tu pas… ? Ces questions-là constituaient ses préoccupations majeures. Ce petit jeu auquel elle excellait créa vite entre nous une sorte d’intimité factice à laquelle il me fut difficile de me soustraire. Assurément, Arabella arriverait bien à me conduire là où elle entendait me mener en dépit de mes velléités de résistance, car elle possédait cette science de la séduction capable d’asservir tout homme sur lequel elle avait jeté son dévolu. Au fil de la conversation, Arabella précisait ses idées. Subitement, elle résolut de passer à l’attaque. Alors que nous étions assis l’un à côté de l’autre, elle me demanda sans détours :
- Comment trouves-tu mon amie Ida ? Elle est très belle et très attirante, n’est-ce pas ? Elle plaît à tous les hommes ! C’est fou ce qu’elle paraît jeune ! Et toi, tu n’aurais pas envie d’aller avec elle, toi aussi … ?
J’étais abasourdi ! N’aurais-je pas, moi aussi, envie d’aller avec Ida L. plutôt qu’avec elle, Arabella ? Cette question resta un moment suspendue entre nous. Je retenais mon souffle, attendant qu’Arabella en formulât la suite, cette suite qui m’était immédiatement venue à l’esprit. Les choses en étaient-elles donc déjà là ? Nul doute qu’à cet instant précis, Arabella savait déjà pertinemment bien à quoi elle escomptait en venir, tant il est vrai que j’avais instantanément capitulé devant pareilles avances et qu’un véritable « coup de foudre » s’était produit en moi, me laissant pantelant et déchiré. Parler de l’amour courtois tout en s’adonnant aux facéties de l’amour me semblait une hérésie abominable et était bien éloigné de mes desseins, fussent-ils les plus inconscients. J’hésitais. Les yeux d’Arabella cherchèrent à m’ébranler et à me forcer jusque dans mes derniers retranchements. Sûre de son pouvoir, elle tendait habilement ses filets, prête à me cueillir. Pour elle, tout cela n’était qu’un simple jeu, facile à mener, facile à interrompre…
Alors que nous nous promenions sous les frondaisons des arbres majestueux bordant son hameau, s’éleva une longue et plaintive mélopée. Arabella sembla fascinée et comme transportée.
- Ecoute cette chanson… Elle est triste, triste comme la vie, tu ne trouves pas ? Tout passe ici bas… Tout finit par passer, par lasser et par casser ! Est-ce bien cela la vie ?
Je restai pétrifié. « Est-ce bien cela la vie ? » Une chape de plomb venait de s’abattre sur mes épaules. Etait-il Dieu possible qu’une femme aussi resplendissante émit des propos aussi désabusés ? Les yeux d’Arabella restèrent perdus dans l’immensité, allant des arbres aux nuages et s’y abandonnant avec perplexité. L’appel du rêve n’avait-il pas saisi nos chevelures folles pour nous tirer hors de la réalité ? Arabella, aux longs cheveux imprégnés de magie sylvestre, et moi, les cheveux ébouriffés rendant mon visage halluciné.
De lentes circonvolutions de notes graves inondaient nos corps. Arabella frissonna d’émotion, subjuguée par l’intensité du rêve qui se déployait en elle. A mon tour, je fus emporté par les accents fantastiques de ce chant dont je ressentais intimement l’ampleur. L’un et l’autre nous nous rejoignions dans cette vénération mystique de la beauté. Avec attendrissement, j’observai le frémissement léger qui parcourait ses lèvres en même temps qu’apparaissaient deux sillons parallèles à la base de son front.
La voix égrainait une sorte de chant expiatoire aux accents vénéneux et terrifiants. Arabella en était émue aux larmes. Brusquement, elle se ressaisit :
- Viens ! Partons vite, car cette chanson m’effraye. Elle est tellement sinistre… Allons nous en d’ici, je t’en prie !
En disant cela, Arabella tentait visiblement d’échapper à quelque péril qu’elle n’arrivait pas à identifier. Une ombre s’était subitement projetée sur son visage, et ses mains s’agitaient nerveusement. Ignorant tout de son passé – ses relations avec Klothar – je restai pantois devant sa soudaine détresse que rien n’avait laissé présager. Mes bras l’entourèrent spontanément et je compris alors combien cette femme m’était devenue jour après jour plus chère. Mes mains s’attardèrent à la réconforter tendrement. Nos regards se croisèrent et nos cœurs s’emportèrent mutuellement. Du plus profond de nous-mêmes, nos âmes se reconnurent d’instinct. L’espace d’un bref instant, nos visages et nos corps se confondirent.
Pourtant, nous nous retirâmes l’un de l’autre hâtivement, comme si nous étions nous-mêmes surpris de l’ivresse qui nous avait brusquement saisis. Je songeai à part moi que ni le temps, ni l’endroit ne convenaient à un tel rapprochement et demeurai rêveusement perdu dans mes pensées. Il me fallait encore attendre…
- Allons voir le soleil se coucher sur les ruines de Fleckenstein. C’est l’endroit le plus merveilleux pour admirer un tel spectacle, proposai-je.
- Si tu veux. Je n’ai pas souvent l’occasion de pouvoir profiter d’une charrette pour battre la campagne. Et puis, quoi de plus merveilleux qu’un coucher de soleil ! Cela me fera du bien de m’éloigner d’ici…
Nous nous ébranlâmes sur le champ, longeant les ravines et escaladant les monts escarpés. Chemin faisant, j’eus tout loisir de regretter mes hésitations. Je sentais confusément combien j’avais besoin d’une circonstance sortant de l’ordinaire afin de me décider à déclarer ma flamme à Arabella.
- Si tu savais combien je suis lasse de ce pays, et pourtant à quel point j’y suis attachée. Voir d’autres gens ! C’est cela qui me conviendrait ! Je me sens si seule ici, loin de tous ceux que j’aime. J’aurais tant apprécié de vivre dans une de ces grandes cités afin de pouvoir y rencontrer d’autres gens à qui parler, acheva-t-elle en soupirant. Ah, mon bon Monsieur, que la vie est mal faite ! La vie telle qu’on la vit n’est décidément jamais celle que l’on espérait vivre !
Ses yeux scrutèrent le ciel en flammes. Un étrange vague à l’âme s’était abattu sur Arabella, qui la plongeait dans une sorte d’hébétude, le regard perdu dans le lointain. Dans ma poitrine, mon cœur battait la chamade. Vite ! Vite ! Il me fallait arriver au plus vite à Fleckenstein ! Là-bas, j’en étais sûr, se produirait l’événement que je pressentais : là-bas, enfin, j’arriverais à lui déclarer mes sentiments !
Sans plus attendre, nous nous mîmes en chemin.