Chapitre 4 : Windstein

3316 Mots
Chapitre 4 : Windstein Une cloche tinta lugubrement dans le lointain, appel qui fut aussitôt réverbéré par les amas de rochers entre lesquels notre charrette s’était enfoncée en cahotant. Un brouillard léger flottait dans l’air et tamisait la lumière argentée de la pleine lune. D’infimes gouttelettes nacrées virevoltaient devant l’œil béant qui nous surplombait. Le glas - car je reconnus immédiatement la lente sonnerie - résonnait sinistrement à nos oreilles. Notre monture ralentit sa course. Inquiète, tu me demandas : - Arrête, veux-tu… arrête ! Qu’est ce que c’est ? Que se passe-t-il ? Pour quelles raisons cette cloche sonne-t-elle ? En pleine nuit, ce n’est pas possible… Il doit s’être passé quelque chose… ! Je les ai en horreur, ces cloches, ajoutas-tu en guise d’explication. Les parois rocheuses qui nous enserraient semblaient se rejoindre face à nous en un pincement douloureux. Tout alentour, les pierres émettaient de singuliers cliquetis métalliques en se contractant sous l’effet du refroidissement. - Les rochers ! Ils semblent s’ébouler après notre passage ! murmuras-tu soudain, angoissée. - N’aie pas peur, ce n’est qu’une illusion due à l’obscurité. Tu n’as rien à craindre avec moi… Nous sommes ensemble et je te protège. Tu es fatiguée, voilà tout… - Serre-moi dans tes bras… Partons d’ici au plus vite, cet endroit me fait peur ; d’ailleurs, je ne le reconnais pas ! Mon cheval, un moment immobilisé, s’ébranla au signal que je lui lançai. L’insaisissable tintement continua à nous poursuivre, à moins qu’il ne nous précédât… - Il a dû arriver malheur quelque part ! - Oui, sans doute. Raison de plus pour ne pas traîner ici. Tu n’as pas froid ? - Non, mais j’ai peur des esprits qui rôdent dans ces parages. Cet endroit est lugubre à souhait, et d’ailleurs je n’y passe jamais ; il doit s’agir du Hexenecke… Hâtons-nous de sortir d’ici au plus vite ! Là, droit devant nous, à la sortie du goulet, devait se trouver Windstein, un hameau qui avait récemment fait parlé de lui, puisqu’il avait été investi par une b***e de brigands à la tête desquels se trouvait un certain Lindenschmidt. Ceux-ci avaient pillé et rançonné les pauvres habitants, si bien qu’une expédition punitive avait dû être organisée afin de mettre un terme à leurs exactions. Ce Lindenschmidt, un chevalier en rupture d’avec la société, avait été mis cent fois au ban d’infamie. Même s’il n’avait pu être capturé, on aurait pu espérer qu’il ne sévirait plus dans la région avant longtemps. Que n’avais-je pensé à tout cela avant de m’engager dans ce lieu déserté et d’y amener mon plus cher trésor ! Mais il était maintenant trop tard pour regretter cette folle équipée… Une odeur de fumée stagnait sur l’espace dégagé que nous atteignîmes enfin. Notre chariot gémissait de tous côtés, comme s’il cherchait à exprimer à sa façon ses craintes et ses appréhensions. Le chemin fit une boucle pour contourner d’imposants amas rocheux : les ruines du château de Windstein. Des éboulis, puis un espace bleuté semé de sapins touffus, noires arrêtes fichées droites dans le sol. Un tronc tout ébouriffé, balancé au beau milieu de l’étroit chemin. Brusquement, un cri, un ordre : - Halte-là… ! Des silhouettes armées de gourdins et de flambeaux accouraient vers nous… - Retenez le cheval, vous autres ! - Descendez ! Où donc allez-vous comme ça au milieu de la nuit ? - Que nous voulez-vous ? questionnai-je effrayé. Ce fut là tout ce que j’arrivai à balbutier. D’instinct, je cherchai à protéger Arabella. - Descendez, et plus vite que ça ! Il nous fallut obéir en vitesse. Nous étions cernés par une dizaine d’hommes aux visages dissimulés par des chapeaux ou des cagoules. Déterminés, ils s’étaient disposés en hâte autour de notre charrette, attendant les ordres de leur chef, ce grand personnage efflanqué qui se tenait à quelque distance. - Ouvrez-moi tout ça ! lança ce dernier. - Toi, garde les bras levés, sinon il t’en cuira… et toi, la Dame, approche ici et n’aie pas peur… Viens, que je te voie ! N’aies pas peur, te dis-je, je ne te ferai pas de mal, sauf si tu m’y forces… Lindenschmidt, car c’était bien lui, fit un signe impératif à Arabella qui s’avança lentement. Deux hommes se jetèrent sur elle et lui dérobèrent sa bourse et ses colliers. Lindenschmidt intervint : - Mais, pardieu, nous avons de la belle marchandise ce soir ! fit ce dernier en ricanant alors qu’il approchait une torche du visage d’Arabella. - Si je t’enjoins de m’embrasser, le feras-tu ? poursuivit-il insolemment en saisissant Arabella par le menton. Arabella rejeta violemment la tête en arrière pour se dégager, et m’appela à son aide en me cherchant du regard. Mais j’étais déjà immobilisé par trois solides gaillards et tenu en respect, leurs armes pointées sur moi. - Couche-toi ! me fut-il intimé. Révolté à l’idée de livrer Arabella aux mains de ces rustres, je ruai pour tenter de me dégager de leur emprise, mais fus violemment projeté à terre et plaqué au sol par des bras et des pieds qui m’écrasèrent et me privèrent de toute possibilité d’intervenir. Les brigands en profitèrent pour me dépouiller de tout ce que je portais sur moi : argent, papiers officiels et arme. - Embrasse-moi, la belle… Tu es un beau brin de fille, pardieu ! Que fait donc une belle Dame comme toi avec un couard comme celui-là, je me le demande bien. Regarde-le ton chevalier servant, il n’est même pas capable de prendre ta défense et de te protéger, fit l’odieux brigand à mon intention. Suis-moi plutôt, et sois ma reine ! Nous chevaucherons ensemble et je partagerai mes richesses avec toi ! Je tentai vainement de me débattre et d’échapper à l’étau qui m’enserrait jusqu’à m’étouffer. Arabella ne soufflait mot. Fièrement, elle releva la tête et repoussa lentement ses agresseurs, puis vint se planter rageusement devant Lindenschmidt et le dévisagea hardiment. - Embrasse-moi, toi si tu l’oses ! lança-t-elle en guise de défit. - Ben ça alors ! Tu es vraiment une princesse, toi ! Faite pour commander ! Alors dans ce cas… Lindenschmidt, témérairement, fit un pas en avant afin de se rapprocher d’Arabella. Puis, brusquement, il saisit ses longs cheveux et l’immobilisa. Arabella hurla de douleur, mais lui la tira en arrière par la chevelure, la forçant à relever la tête et à lui présenter sa bouche. Sans attendre, ce pendard lui fit violence pour parvenir à l’embrasser et, dès qu’il le put, plaqua ses lèvres contre les siennes. J’étais épouvanté. Arabella eut beau gémir et se tordre dans tous les sens, force lui fut de capituler et de s’abandonner. Atterré, je détournai les yeux. Mais l’instant d’après, elle rejetait la tête en arrière et éclatait d’un rire nerveux. Durant toute la scène, je gigotai comme un beau diable et tentai désespérément de me redresser. Mes cris de colère et d’impuissance durent cependant sembler bien lamentables. Mon humiliation s’ajoutait à celle d’Arabella qui, néanmoins, parvint à garder toute son arrogance en dépit de la violence qui venait de lui être faite. Fièrement, elle fit face à son tourmenteur… Quant à moi, étendu à même le sol, je vociférais de terribles imprécations à l’adresse de Lindenschmidt. - Je te maudis, infâme voleur ! lui hurlai-je rageusement. - Une fameuse sauvageonne, ma foi ! commenta cyniquement Lindenschmidt. Et il plaqua à nouveau sa bouche sur celle d’Arabella, tout en lui tenant fermement le menton. A mon grand étonnement, Arabella fit mine de coller voluptueusement ses lèvres aux siennes sans chercher à lui opposer la moindre résistance ! J’étais stupéfait. Le b****r se prolongea, ostensiblement. Tout en souriant dédaigneusement, l’infâme scélérat, une fois repu, ironisa : - Tu me plais, toi. Reste avec moi et tu auras la vie sauve… Couché sur le ventre et me débattant comme un diable, je tentai de me relever pour m’interposer, mais un des brigands me tordit le bras, m’empêchant d’esquisser le moindre geste. Durant tout ce temps, le reste de la troupe s’activait à vider le maigre contenu de notre chariot. - Vous plaisantez, j’espère, Monsieur ? rétorqua ironiquement Arabella. C’est pourtant vrai que c’était bien agréable ce b****r ! Une formidable bourrade vint la projeter aussitôt sur le sol. - Ne t’avise plus jamais de m’en conter, la belle. Sinon, la prochaine fois que nous nous verrons, je réglerai ton sort et celui de ton compagnon par la même occasion… Maintenant cela suffit, je suis fatigué et n’ai aucune envie de m’embarrasser davantage de vous deux. D’ailleurs, je vois que vous n’avez guère de biens précieux à nous offrir, aussi, pourquoi m’encombrerai-je de vous… ? Eh, vous autres, rossez-moi ce piètre amant… Quant à toi, fière c***n… Et Lindenschmidt de saisir fermement le poignet d’Arabella, la forçant à se relever et à exposer publiquement son visage scintillant de larmes. Cet immonde scélérat prenait plaisir à l’humilier en l’exhibant à ses comparses mais, lorsqu’il vit les doigts d’Arabella tout couverts de bagues d’argent, il se ravisa subitement et, d’un geste convulsif, se détourna en se protégeant le visage, puis lança ses ordres : - Suffit… ! Laissez-les ! Quant à nous, fit-il à l’adresse d’Arabella, nous nous retrouverons ! Allez, maintenant disparaissez ! Filez avant que je ne me ravise ! Les brigands s’éloignèrent, laissant Arabella sécher ses larmes et nous abandonnant à notre triste sort, pantelants et dérisoires face à notre bonheur brisé. Nous nous blottîmes dans les bras l’un de l’autre, et sanglotâmes longuement, tout étonnés de nous retrouver indemnes. - Excuse-moi, je t’en prie. Excuse-moi. Je ne pouvais rien tenter pour te délivrer… ! Pardonne-moi… ! Je ne voulais pas… ! Je… Arabella enfouit son visage contre ma poitrine, et s’abandonna dans mes bras. Que devait-elle penser de la misérable protection que j’avais vainement tenté de lui offrir ? Par quel tour de force était-elle parvenue à faire plier ce renégat qui ne rêvait que d’infâme domination et d’odieuse soumission ? Ces questions vinrent - je ne m’en aperçus que plus tard - insidieusement ternir l’image de pureté que je m’étais faite d’Arabella. N’avait-elle pas cédé sous mes propres yeux aux pulsions les plus viles d’un ignoble tourmenteur ? N’avait-elle pas tenté d’user de ses charmes pour duper ce maudit pendard ? Qui, de l’un et de l’autre, s’avérait en définitive le plus roué des manipulateurs ? " Je te désire, je te repousse ! Je te veux, je te rejette ! Je te prends, je te renie…! " A ce jeu-là, y aurait-il jamais autre chose que des perdants ? Une ombre fugitive passa sur son visage. J’y vis l’ombre du doute auquel renvoyait son éternel questionnement sur elle-même, cette interrogation sans fin qui remettait constamment sur le métier l’ouvrage en cours, et agitait tout son être d’une sorte de frémissement. Ce dernier était semblable à la morsure du froid sur des terres de labours, tantôt violemment illuminées et réchauffées par l’astre du jour, tantôt sournoisement assombries et refroidies par l’astre de la nuit. Terres sillonnées sans relâche par d’énormes nuées qui roulaient mollement vers de lointaines étendues à couvrir et à recouvrir, encore et toujours. Couvrir et recouvrir, sans cesse dissimuler. Mais dans quel but tout cela ? Je rivai mes yeux aux tiens, Arabella, y cherchant désespérément une solution à cette nouvelle énigme, car je voulais coûte que coûte te conserver auprès de moi, pour le meilleur comme pour le pire. Mais voilà : consciente de ta faiblesse, tu sanglotais silencieusement, car tu réalisais soudain combien tu m’avais blessé et peut-être même trahi. Quant à moi, je te pardonnerais quand même. Aveuglément ! - Il ne faut pas m’aimer… murmuras-tu comme en songe. - Non, je t’aime ! Je t’aime comme tu es ! Je veux pouvoir continuer à t’aimer… ! - Il ne faut pas m’aimer… ! répétas-tu dans un souffle. - Je t’aime… ! hasardai-je maladroitement. - Fuyons tant qu’il est temps encore… Je t’en prie, soupiras-tu pleine de lassitude. - Tu as raison. Fuyons avant que ces salauds ne regrettent de nous avoir laissé la vie. Nous avions été spoliés de tout ce que nous avions emporté et étions encore à quelques distances de Lutzelhardt. Je suggérai de nous rendre, dès le lendemain, chez l’usurier juif d’Obersteinbach. Nous nous remîmes en chemin et c’est transis que nous arrivâmes enfin à Lutzelhardt. J’aidai Arabella à rallumer du feu dans l’âtre, et nous nous réchauffâmes en contemplant les flammes. Je lui pris les mains pour y déposer d’ardents baisers et, ce faisant, mon regard se posa sur les bagues qu’elle portait à chacun de ses doigts. Ces bagues rutilantes avaient déjà retenu mon attention, mais jusqu’ici je ne les avais regardées que comme des talismans impies, gages de l’admiration éhontée de ces anciens amants, même s’il ne me déplaisait pas de voir Arabella parée de ces bijoux, telle une idole païenne. Cette fois-là pourtant, je lui baisai les mains et je pris la peine de regarder plus attentivement chacune des bagues. La plupart étaient ornées de signes cabalistiques. Leur signification demeurerait un mystère même après avoir questionné Arabella à leur sujet : elle préférait garder le silence sur leur origine… Toute la fortune d’Arabella s’étalait-t-elle donc sur ses doigts ? Je n’arrivais pas à comprendre la raison pour laquelle Lindenschmidt et sa b***e avaient si soudainement renoncé à s’emparer de tels bijoux. Mais foin de tout cela ! L’important n’était-il pas que nous étions elle et moi sains et saufs ? Le lendemain matin, nous ralliâmes Obersteinbach où un usurier juif de mes connaissances me procura l’argent qui nous faisait défaut. Notre vagabondage pouvait recommencer de plus belle. - Il faut absolument qu’on aille voir ma sœur aujourd’hui, m’annonças-tu à brûle-pourpoint. Gerda, la sœur d’Arabella, s’était réfugiée provisoirement chez un couple d’amis de Tannenbrück, à quelque distance à peine d’Obersteinbach. Elle espérait là-bas échapper à un mari dément qui avait tenté de la tuer à deux reprises. Gerda vivait dans le dénuement le plus complet avec sa jeune enfant, complètement livrée à elle-même, et s’efforçait désespérément de fuir l’emprise de ce tourmenteur. L’intervention in extremis d’Arabella avait permis de les sauver et de les préserver des violences qu’elles subissaient quotidiennement. Il fallait à présent permettre à Gerda de s’installer temporairement à Lutzelhardt et lui procurer quelque argent pour vivre. La journée se passa sur les chemins à collecter les quelques objets disparates qui composeraient le nouveau ménage de Gerda et à les acheminer jusqu’à Lutzelhardt. Un travail de lavandière lui serait assigné dès le lendemain au château. Le soir venu, nous nous retrouvâmes tous les quatre chez Arabella, face à l’âtre où brûlait un feu vif dont les flammes en forme de langues se liaient et se déliaient inlassablement. Nous savourions notre bonheur retrouvé. Gerda, fourbue, alla se coucher dans un coin sombre où nous avions apprêté une couche de foin fleurant bon les senteurs de l’été. - Bonsoir les amoureux ! fit-elle avec envie. Je songeai à part moi que désormais il me faudrait apprendre à partager l’affection d’Arabella, tiraillée entre Gerda et sa fille, sans compter ses amies et connaissances, ce qui représentait pas mal de monde. A qui donc appartenait en définitive le cœur d’Arabella, dans la mesure où il était susceptible d’appartenir à quelqu’un ? Je chassai promptement de mon esprit cette question pourtant essentielle, préférant ne rien savoir plutôt que de perdre celle en laquelle j’avais fondé tous mes espoirs. Le lendemain matin, Johannes L., un ami clerc attaché à la circonscription ecclésiastique de Niederbronn, se présenta chez « nous » dûment mandaté par mes soins, afin de discuter des actes qui invalideraient le mariage de Gerda et de son mari. Je tenais absolument à rendre ce service à Gerda, dans l’espoir inavoué de complaire à Arabella. Johannes fut immédiatement conquis par la profonde compassion qui émanait d’Arabella, aussi se plut-il à s’attarder en notre compagnie et à se réchauffer à la chaleur de notre amour. Je remarquai combien il semblait sensible à la beauté d’Arabella et les regards insistants qu’il lui lançait finirent par attiser ma jalousie. Ce cruel tourment me rattrapait une fois encore, si bien que je me demandai si ce n’était pas le comportement-même d’Arabella qui générait cette pénible maladie. Nous conviâmes Johannes à partager notre repas, repas au cours duquel il me glissa à l’oreille ces quelques mots qui me heurtèrent vivement : - Cela doit être bien avec Arabella… ! énonça-t-il crûment. Je gardai le silence, agacé par l’impudicité de tels propos. Arabella, était-elle à ce point capable d’avilir le cœur de ceux qui l’approchaient ? Le doute me saisit. Provocante, toi, Arabella ? Certes, tu devais l’être, mais pouvais-je t’en tenir pour responsable sachant que ton être tout entier n’était qu’un merveilleux appel à se fondre en toi ? Pour ta part, tu n’avais pas besoin de tendre tes lèvres pour boire à satiété la vie de tous les hommes qui s’empressaient autour de toi. Répondant à l’appel silencieux que tu leur lançais, ils accouraient et venaient laper le sel de la vie dans le creux de tes mains, s’enivrant de ta beauté, en échange de quoi tu t’abreuvais de leur vie, à leur insu. Johannes L. nous quitta et nous retrouvâmes notre harmonie passée. Il fut bientôt temps pour moi de regagner Wissembourg. A nouveau, je devais me résoudre à m’éloigner d’Arabella, non sans quelque inquiétude quand même : je la sentais tellement fuyante et insaisissable, toujours prête à m’échapper et à s’en remettre à quelque nouveau venu dans l’espoir insensé d’exister. Mentalement, je parcourus le chemin précis qu’emprunteraient ses pas pour la capturer à nouveau dans mes filets, imaginant mille ruses pour la cerner et la garder à moi. Aux aguets, je suivis la montée de cette vague déferlante, car je le savais, le désir allait me submerger et m’engloutir à nouveau, pour finir par me noyer et me rejeter inexorablement. Je repensai à cette gravure que j’avais vue chez un client. Elle représentait une femme esseulée sur quelque rivage marin. Son corps nu, telle une vague laiteuse, offrait ses courbes aux mouvements infinis du ressac qui lui griffaient la peau de zébrures sombres. Au cou, elle portait les marques d’une cruelle morsure… Dans le lointain se devinait une forme menaçante enveloppée de voiles. Pour quelles raisons associai-je cette image à celle d’Arabella ? Présage funeste ? Intuition ? Je ne sais ! Je soupirai et te dévisageai avidement. De tes doigts, tu me taquinas nerveusement. Ton regard plongea dans mes yeux affolés, scrutant mes traits et me fouillant impitoyablement. Tu me passais au crible, comme si tu désirais examiner l’un après l’autre les contradictions inextricables dans lesquelles je m'étais empêtré. En fait, tu t’assurais de ton emprise… Trois jours passèrent dans l’attente intolérable de te revoir. Puis, ce furent nos retrouvailles, enfin ! Profitant d’une absence de Gerda et de sa fille, nous nous retrouvâmes et nous nous aimâmes d’un amour incandescent. Nous subissions de plein fouet les affres de la passion. Toute distance entre nous était devenue insupportable, et notre besoin insatiable de fusion nous projetait pantelants dans les bras l’un de l’autre. Nous passions le plus clair de notre temps à nous dévorer littéralement. Béatement, je caressais ma conquête et en savourais la possession. Arabella me le rendait bien, et son être entier s’abandonnait au plaisir. Pourtant, en son for intérieur, un désir nouveau se développait et grandissait insidieusement. Un désir qui exigerait, lui aussi, sa part de la vie : le prix du sang ! Je me jetai à corps perdu dans la vénération du visage d’Arabella. A un moment de fulgurance, ses yeux se fermèrent si étroitement qu’ils ne furent plus qu’une mince raie de lumière aveuglante. Sa bouche trembla d’un désir forcené. Arabella entrait dans cet état hypnotique où passion et transe se conjuguent intimement. Ayant plongé ses yeux dans les miens, elle masqua pudiquement son visage derrière le dense rideau de sa chevelure et l’enfouit au creux de ma nuque. Geste d’amour ô combien touchant, mais… Je ne remarquai pas immédiatement la discrète morsure qui s’en suivit. Pourtant, la lancinante douleur qui en irradiait, n’aurait dû laisser aucun doute à ce sujet... Un voile rouge s’abattit soudainement devant ses yeux mi-clos, alors qu’elle sombrait dans un magnétique brouillard empourpré de teintes vermeilles. Arabella buvait mon sang avec avidité, fermant les bras autour de mon cou dans une étreinte passionnée. Eperdu d’amour, je m’étais abandonné à elle, complètement subjugué, et en oubliait jusqu’au sens de la réalité. Mon pouls battait à tout rompre. J’avais perdu l’esprit et haletait la bouche ouverte et les yeux clos, perdu dans l’immensité écumante d’une mer en furie. " Il ne faut pas m’aimer ! " m’avais-tu avoué au creux de l’oreille. Ces paroles résonneraient longtemps encore dans ma conscience affolée. Avertissement ? Mise en garde ? Peu m’importait désormais : j’étais pieds et poings liés, livré à l’insatiable cruauté de mon bourreau ! "Prends garde à toi !" songeai-je inquiet. " Sous ses apparences, Arabella représente peut-être aussi quelque chose d’autre, quelque chose que tu ne devines pas encore, mais qui peut s’abattre sur toi à tout instant et t’emporter… " Mais j’étais déjà devenu totalement dépendant d’Arabella et incapable d’échapper à son emprise. Certes, j’avais découvert l’amour, mais celui-ci n’était-il pas porteur d’une terrible malédiction ? Mes velléités de révolte s’avéreraient désormais d’autant plus impuissantes face à cette sorte de contamination, que la plus grande confusion régnait alors en moi. N’avais-je pas épuisé toutes mes ressources à tenter vainement d’échapper à ce piège mortel ? J’étais tout à la fois subjugué et révolté : Arabella, toute à l’ivresse d’être aimée, n’avait-elle pas, à son insu, dévoilé ses véritables intentions à mon égard : n’entendait-elle pas en effet se servir de moi pour quelque autre dessein ? Je me faisais encore bien des illusions. Il était en fait déjà trop tard, et sa morsure n’allait plus tarder à produire ses funestes effets… Triomphante, Arabella prit appui sur mon torse et se redressa, rayonnante. Deux filets de sang s’écoulaient aux commissures de ses lèvres. Sans doute était-ce cela la passion amoureuse : s’aimer jusqu’à se tourmenter douloureusement ? J’ignorais encore qu’Arabella aspirait à cette sorte d’amour confinant à l’adoration exclusive, et qui n’admettait d’autre issue que la chute, l’irrémédiable descente aux Enfers… Je n’avais alors qu’une faible idée de ce qui venait de se produire, puisque je croyais naïvement que c’était un effet de quelque extase amoureuse si Arabella m’avait mordu aussi passionnément à la nuque. Je m’effarouchai quelque peu cependant de la douleur qui s’en suivit, mais j’étais encore bien loin de songer que c’était cela le prix du sang… Je tirai prétexte d’un important travail qu’il me fallait entamer au plus vite ; l’impression de différents textes religieux accaparait momentanément toute mon attention, et il m’était difficile de me concentrer sur autre chose que cette délicate tâche qui m’attendait chez moi. Nous nous quittâmes donc un peu brusquement. En vérité, je désirais retrouver la sérénité et la solitude de ma demeure. Sans m’en être rendu compte, j’emportais sur moi deux petites marques, les traces des canines qu’Arabella avait plantées dans la chair de mon cou…
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