V

2154 Mots
V Comme les deux frères n’attendaient plus que Saint-Victor et Lia Félix, sans oublier le Polonais Charles-Edmond et sa femme Julie, ils dirent, à un moment où la conversation mollissait, « Que font-ils, on n’attend plus qu’eux pour passer à table ? », car Rose avait fait savoir avec des mimiques anxieuses et quelque peu revendicatives que le repas était archiprêt, les deux couples arrivèrent avec deux minutes d’écart entre eux, Charles-Edmond et Julie battant dans l’exercice de la ponctualité Lia Félix et Saint-Victor. De toute façon, ils étaient en retard. On appelait à la française le Polonais Chojecki de ses prénoms, son patronyme étant trop difficile à prononcer pour des Parisiens. Réfugié en France, auteur dramatique, journaliste, Charles-Edmond n’exerçait pas encore la charge de bibliothécaire du Sénat que ses relations finiraient par lui procurer. Il était lié à la coterie du comte Walewski, ancien ministre des affaires étrangères, fils naturel de Napoléon Ier et de la comtesse Marie. Sa femme était une ancienne exquise grisette, très proche du milieu des actrices, où sa grande amie, Gisette Desgranges, la maîtresse de Dennery, souvent en mal d’elle la réclamait ouvertement dans son lit. Julie travaillait bravement dans la mode. Edmond et Jules appréciaient les Charles-Edmond. Leur union était encore libre, elle avait la souplesse et l’élégance des couples illégitimes et néanmoins nécessaires. Jules regrettait cependant que Julie ne fût pas polonaise elle aussi : il aimait l’accent de Charles-Edmond. Un jour qu’il avait entendu parler une femme polonaise dans une taverne proche de la gare du Nord à l’enseigne orientale, Au jardin de Babylone, il s’était mis à b****r instantanément. C’était un modèle — une blonde à la peau laiteuse et à la bouche rouge — qui posait pour les peintres. On l’appelait la Kristeva. Ce nom combinait en trois syllabes celui du dieu fait homme et de la première femme. Mais qu’avait-elle dit, qui avait déclenché chez Jules l’énergie foutatoire ? Un thé-citron. Rien que cela. Mais avec cet accent impossible à reproduire par écrit. Cependant si Julie, bien parisienne, ne s’exprimait pas avec ce divin accent slave, par ses mouvements et ses attitudes elle paraissait toujours s’offrir un peu à l’homme auquel elle manifestait une certaine sympathie. Elle aimait désorienter lorsqu’elle appuyait son sein contre la poitrine d’Edmond et de Jules et, comme par étourderie, leur effleurait les lèvres, sa bouche semblant par ailleurs s’appliquer uniquement sur leurs joues, dans un b****r fraternel et amical. Et chaque fois que cela arrivait, Edmond et Jules se sentaient allumés. Il n’était pas certain que Charles-Edmond se rendît compte du jeu émoustillant de sa charmante compagne. Tant mieux, du reste, car il l’eût sans doute priée de cesser d’affoler les sens de ses amis, ce qui eût été dommage, les amis préférant cette allure exquise de la femme inaccessible à son indifférence. Une femme défendue par les liens du concubinage et de l’amitié doit pourtant vous faire sentir que vous comptez un peu pour elle, ne fût-ce qu’en vous faisant regretter de n’être pas à vous. Julie, si elle ne pouvait séduire Jules, avait eu pourtant la gentillesse de faire son éloge auprès d’autres femmes disponibles, par exemple Alice Ozy, l’actrice des Variétés qui fut l’amante, entre tant d’autres, de Gautier, de Chassériau et du duc d’Aumale. Julie s’était entremise afin de faire rager Saint-Victor qui partageait alors les faveurs d’Ozy. Et Jules avait eu le plaisir de goûter à ce beau fruit mûrissant. Lia Félix ne put réprimer un ricanement lorsqu’elle entra dans le salon, en constatant la présence de Lagier. Elle le transforma magistralement en rire bienveillant, mais sa consœur de la Porte-Saint-Martin ne s’y trompa pas. Elles s’embrassèrent néanmoins selon la coutume des théâtreuses avec une affection qui trompa, sinon tout le monde, du moins Léonce Jacquelain, Lagier poussant l’audace jusqu’à fourrer sa langue dans la bouche de Lia avant de s’en écarter. — Oh ! mais tu veux me faire dégueuler ? dit Lia avec une surprenante douceur. Saint-Victor fut peiné par cette réplique qui sentait si fort le théâtre des bas-fonds et des coulisses crasseuses. Elle lui rappelait trop combien sa femme et cette Lagier appartenaient à un monde si différent du sien. — Je n’ai pas peur de la grêle, dit Lagier. L’allusion à la peau trouée de petite vérole de Lia fit mouche. L’actrice et son compagnon se turent, pétrifiés. Toute allusion à sa peau grêlée rendait Lia folle de rage. Il ne s’agissait pas que les deux actrices en viennent aux mains. Et Saint-Victor les croyait capables de cela. La seule façon de les désarmer, c’était d’enchaîner, de changer de tableau comme au théâtre. Saint-Victor, en familier des lieux, entraîna Lia vers la salle à manger au prétexte d’en admirer la grande tapisserie xviiie siècle couvrant largement l’un des murs, et la table artistement mise. — Tu vaux mieux qu’elle, tu le sais, m’amour, dit-il à voix basse. Si nous étions chez nous, je la ferais jeter dehors. — Chez nous ? Elle n’y entrera jamais ! — Bien sûr. Proche de la quarantaine, Paul de Saint-Victor collaborait à La Presse et au Pays. On le disait épris de beau style, ce qui était assez naturel pour un fils d’hélléniste distingué. Ce qui l’était moins, c’était qu’il se fût épris de la cadette de Mlle Rachel au point, sans l’avoir épousée, de lui faire un enfant, la petite Claire, dont Edmond était le parrain. L’amour avait emporté tous les préjugés. Le couple avait lui aussi la liberté d’allure des amants qui ne sont pas doublement enchaînés par le maire et le curé. Edmond et Jules aimaient Saint-Victor. Un peu moins Lia qu’ils jugeaient pourtant une excellente femme. Car c’était aussi une actrice consommée, sans le génie de Mlle Rachel morte depuis peu et que ses sœurs ne remplaceraient jamais. On pardonne tout au génie, moins au talent qui n’est que la résultante d’une somme d’habiletés. Les actrices… Ils se méfiaient de cette espèce, quoiqu’elle les attirât, et qu’il y en eût de très surprenantes, surtout au xviiie siècle. Cependant, il leur semblait que les chroniques de leur ami marquaient moins depuis qu’il s’était lié à la Félix. Mais après tout, se disait Jules, dans ses bons moments, est-ce la faute de Lia si Saint-Victor est moins exigeant envers lui-même et de plus en plus indulgent pour le goût du public ? Quoi qu’il en soit, les deux frères se félicitaient de ne pas être les esclaves d’une femme et du feuilleton comme la plupart de leurs amis, à l’exception de Flaubert dont ils se sentaient les plus proches. Léonce, qui s’estimait déjà au Parnasse, considéra avec sang-froid Charles-Edmond et Saint-Victor, pour ne rien dire de leurs compagnes. Il mettait les moindres écrivains très au-dessus des journalistes, fût-ce les plus cotés. Il ne connaissait pas encore Paris. Charles-Edmond et Julie, c’était le théâtre et la mode. Saint-Victor et Lia, le haut journalisme littéraire et le théâtre. Très bien. Pas de quoi s’affoler. Il n’avait d’yeux que pour Flaubert et les curieux écrivains qu’étaient les Goncourt, tout en appréciant d’être, grâce à Lagier, de cet aréopage. Edmond avait cru bien faire en lui présentant Saint-Victor comme l’ancien secrétaire de Lamartine, en 1848. Léonce avait comiquement levé un sourcil, comme si Edmond avait évoqué les mânes de quelque poète du xve siècle. Jules installa les convives. Edmond présenta Maria comme une cousine de Bar-sur-Aube. — Sans elle, nous eussions été treize, dit-il. D’où l’absolue utilité de sa présence. Il cela ses autres qualités, qui relevaient effectivement de leur vie privée. Il avait placé malicieusement Gautier face à Saint-Victor, la plume du Moniteur universel face à celle de La Presse où la première s’était activée longtemps, en espérant que de ce vis-à-vis naîtrait quelques étincelles d’esprit. Mais sans trop y croire. Saint-Victor, quoique plus jeune, paraissait encore plus vaincu que Gautier par la domination du feuilleton sur son intelligence. Il n’osait pas choquer le sens commun. À force de prendre des précautions avec le public, il se montrait aussi diplomate avec ses amis. Le champagne fut servi. Jules veilla à ce que Estelle et Judith n’en fussent pas privées. Leur mère protesta que c’était leur donner de bien mauvaises habitudes. Désormais, elles en réclameraient à la maison à tous les repas. Elle les connaissait, ces filles. Le ménage, qui était pauvre, réservait le champagne aux grandes occasions. — C’en est une, puisque vous êtes là, dit Jules. Et il indiqua du doigt que la quantité versée ne risquait pas de leur tourner la tête. Enfin, les sœurs Gautier purent trinquer comme les autres. Jules, qui était assis à côté de la plus âgée, Judith, l’entendit maugréer à voix basse contre sa mère et en des termes assez irrespectueux dans une aussi jolie bouche. Il en conçut une sorte d’attendrissement. Sa première impression avait été la bonne. En ce moment où elles luttaient, eût-on dit, pour rester enfants, alors que par en dessous, déjà, se levait la femme, les jeunes filles Gautier étaient adorables. Troublantes, elles le troublaient, et il ne se cachait pas de préférer leur compagnie à celle des adultes. Que l’on ne se méprenne pas pourtant : chez les préadolescentes, ce qui l’attirait était l’absence de sexualité exprimée, seulement sous-jacente, qui faisait de ces jeunes filles des êtres à part, tant par leurs comportement, attitudes et mimiques, que par leurs propos à la fois libres et innocents. Période unique dans la vie d’un être de s**e féminin, qui ne se reproduirait jamais plus. Jules imagina un lieu spécial, entre le bordel et le couvent, où on réunirait les plus belles pour passer ses soirées à les écouter et à les observer. Rien de plus. Il était assis entre Estelle et Judith qui savouraient leur champagne à petite gorgée, et il pensa à cet Anglais de Paris qui lui avait dévoilé ses goûts les plus dépravés. Comme il eût aimé, ce rosbif, caresser les cheveux des deux sœurs avant de les flageller et de leur enfoncer des aiguilles dans les fesses ! — Qu’est-ce que les bourgeois s’imaginent ? questionna subitement Gautier comme s’il se réveillait. Ils croient que je vends un volume cent mille francs ! Ah ! vraiment, c’est à vous dégoûter ! Pourquoi voyageons-nous en troisième, hein ? Pour venir de Neuilly, nous avons pris des troisièmes. N’est-ce pas, Ernesta ? Et j’ai publié quinze volumes ! Tenez, Edmond, resservez-moi un peu de cet excellent champagne. Edmond regarda Maria. Elle saisit la carafe la plus proche et versa le breuvage encore pétillant au poète. Gautier lui porta un toast et but. — Alors comme cela, dit le jeune Léonce Jacquelain, votre voisine de palier a été assassinée ? La question de l’Éliacin gantois prit tout le monde au dépourvu. Jules sursauta. À part Gautier et sa famille, personne n’était au courant. Et l’on n’en avait pas encore parlé à table. — Vous êtes diantrement bien informé, dit-il. Vous débarquez de Gand et vous savez déjà… ? — J’attendais madame Lagier devant chez vous, n’osant entrer sans elle, si bien que j’ai assisté à l’e********t du corps et au petit attroupement qui se forme toujours dans ces cas-là. Les gens bavardaient… — Et que disaient-ils ? — Qu’une jeune fille avait été violée et égorgée par son père… — Rapide, la vox populi ! — Mais fichtrement inexacte, dit Edmond. Flaubert s’écria : — Mais voyons, parlez, les bichons ! Ne gardez pas tout pour votre prochain roman ! — Je les connais, ils attendaient que l’on fume pour tout raconter, dit Charles-Edmond. — Un crime dans une maison bourgeoise. Nous en sommes là, dit pensivement Saint-Victor. — Oh moi, dans La tour de Nesles, j’ai l’habitude. Je suis Marguerite de Bourgogne, vous savez, dit Lagier. — Moi, je ne supporte le crime qu’au théâtre, dit Lia. Et encore dans les tragédies de Racine, parce que ça ne se voit pas. — Voilà bien de l’hypocrisie, dit Lagier. — Qui était la malheureuse héroïne de ce drame ? dit Julie. — Cette question vous honore, dit Gautier. On ne pense jamais aux victimes. — Et aux petites, dit Ernesta. — Mais maman, dit Judith, moi j’aimerais bien que monsieur Jules nous raconte l’histoire de la dame qui n’était pas sage. Tout à l’heure, il a fait des mines et il n’a pas tout dit. — Chère enfant, c’était par égard pour votre mère et vous, dit Jules. — Maman ne veut jamais qu’on s’amuse, dit Estelle. — Elles sont grandes, vous pouvez y aller. Elles ont l’âge de ma Salammbô, et laissez-moi vous dire qu’à Carthage, à part les prêtresses de Tanit… — Et à Thèbes ? Vous croyez qu’à Thèbes ? Allons donc ! dit Gautier, qui voulait rappeler à Flaubert l’antériorité de son roman égyptien sur celui que son ami et néanmoins concurrent s’apprêtait à faire publier. L’Égypte est éternelle, ajouta-t-il. Allez contempler l’obélisque de la Concorde, cet obélisque que nous avons mis deux ans à ramener à Paris alors qu’à l’époque de sa première érection — excusez-moi, mesdames ! —, on les plantait le long des avenues comme nous faisons, nous, avec les réverbères. Vous parlez d’un progrès ! — D’accord ! Mais nierez-vous que Carthage… Ses suffètes, Tanit, Baal et Astarté… Carthage, la rivale de Rome, dont j’ai vu les ruines, Delenda Carthago est… D’ailleurs qu’ai-je voulu faire ? Eh bien quelque chose de pourpre, n’est-ce pas… De pourpre… Edmond interrompit la polémique naissante : — Messieurs, revenons en 1862 après J.-C., rue Saint-Georges, sous Napoléon III, empereur des Français. — Rue Saint-Georges ! clamèrent Saint-Victor et Charles Edmond. Le crime de la rue Saint-Georges… Une fille de joie assassinée… Demandez le Petit Journal ! — D’accord, si j’ai la permission des dames, dit Jules. Ernesta céda, sa résistance emportée par la clameur des autres. Jules raconta en détail ce dont il avait été le témoin, taisant cependant, par égard pour Ernesta, sa vision de la fourche de la pauvre Cruz. Et il termina son récit par cette pointe à Flaubert : — Vous avez voulu la couleur pourpre, eh bien il y en a un, ce soir, qui a travaillé dans le vermeil ! — Merveille ! dit Gautier. — C’était donc une horizontale, dit sérieusement Léonce Jacquelain. — Oh combien ! dit Jules — D’ailleurs, c’est ainsi qu’elle a fini, horizontalement, dit Edmond. — Vous connaissez une autre manière de finir ? dit Saint-Victor. — Horizontalement et la tête en bas, dit Jules. Comme une martyre chrétienne. — Il y a ceux qui meurent debout, dit Flaubert. Regardez mes mercenaires. Oh ! si je n’étais pas maintenant si lié avec Michel Lévy, je donnerais cinquante pages de plus sur la bataille du Macar. — À la guerre comme à la guerre, dit Charles-Edmond.
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