I
GRÉGOIRE GÉRAUD ET ANTOINE TOULON, LES DÉTECTIVES PRIVÉSGrégoire Géraud avait acheté son officine de détective privé dans les années 80, en mai 1981 exactement, il se souvenait de la date précise, puisqu’elle coïncidait avec l’élection de François Mitterrand, son champion d’alors. Il s’était consumé en de vagues études, faisant plusieurs premières années en fac à Rennes et à Nantes, mais n’en terminant aucune, plus préoccupé à l’époque par les plaisirs de la vie privée que par ceux de la vie professionnelle.
Il était tombé par hasard sur une annonce où l’on proposait un stage chez un détective privé au Croisic. Ce dernier, Romuald Couturier du Bois de Brenadan, issu d’une famille d’ancienne noblesse, ne trouva pas mieux que de mourir dans le mois qui suivit et sa famille proposa à Grégoire de reprendre le cabinet pour une somme symbolique. Ce fut donc tout à fait par hasard qu’il embrassa cette profession.
Les bureaux se situaient dans une maison bourgeoise, dans les vieux quartiers, du côté de la rue de la Petite Chambre où les témoignages du passé sont nombreux. Non loin, dans la rue du Pilori ou de Saint-Christophe, on rencontre encore des maisons à pans de bois. Cette ville le rassérénait, mélange de milieu marin par le port et le traict, avec possibilités de départ, et de milieu rural où les sentiers agricoles fleurissent encore, nombreux, où l’on peut se perdre sans être perdu.
Il entama son activité dans les années où les divorces commençaient à fleurir, comme si le socialisme, libéralisant notamment la télévision, libérait également les mœurs. Il surfa avantageusement sur la vague libertaire et les affaires devinrent bien vite florissantes. Il embaucha sans hésiter une secrétaire et il dégota un associé à qui il demanda une participation – ils entraient à parts égales dans l’affaire.
Antoine Toulon, l’associé en question, sortait d’une “crise de foi” et, de curé défroqué, il sauta à pieds joints dans la profession tant décriée de détective privé. Il y trouva paix et ravissement, le malheur des autres lui fit oublier le faux pas – il appelait ça le grand écart – qu’il avait commis avec – surtout contre – Dieu et, rapidement, il se demanda pourquoi il n’avait pas rompu ses vœux plus tôt. Il avait trouvé une location à Kervalet, un village paludier sur la commune de Batz-sur-Mer, et sa gentillesse plut immédiatement aux autochtones, ravis d’accueillir un nouvel habitant.
Il entama concomitamment une relation particulièrement amicale avec son mentor, Grégoire Géraud, qui lui apprit tout du métier, comme il l’avait appris lui-même sur le tas. Les deux collègues, compères, souvent complices, se complétaient à merveille et leurs deux personnalités si différentes intéressaient les clients qui devinrent de plus en plus nombreux et venaient de plus en plus loin.
L’officine se situait dans une rue discrète du Croisic et une petite plaque, tout aussi discrète, indiquait ce que l’on trouvait derrière la lourde porte en bois de chêne : une courette qui menait à des bureaux modernes et extrêmement vitrés. À droite, une sonnette et cette inscription : « Enquêtes et recherches en tous genres. »
Les clients étaient reçus par une secrétaire plus plus – Grégoire disait : XXL – Mérieux, dont le prénom, Martine, avait dû se perdre dans les arcanes de sa vie, au service de Grégoire Géraud et d’Antoine Toulon depuis les années prospères. Cette dernière était dotée d’un solide tempérament et d’une connaissance parfaite de tous les dossiers. C’est d’ailleurs elle qui gérait bon nombre de difficultés que les deux autres n’avaient pas le temps, ou l’envie, d’affronter.
Elle vivait à l’année dans le camping de la Pierre Longue, nommé ainsi à cause d’un menhir, prouvant une très ancienne occupation du site, non loin de la côte sauvage, dans un fourgon aménagé et n’aurait changé de logement pour rien au monde. Mirta, son “amie”, venait souvent la rejoindre, quand elle pouvait se libérer de son travail très prenant. Elle était restauratrice d’art à Quimper, dans une rue piétonne, tout près de la cathédrale. Elle disposait là d’un loft en location où elle passait le plus clair de son temps au grand dam de Mérieux qui souhaitait qu’elle se délocalise en Loire-Atlantique.
C’était l’époque où l’on débattait – se battait parfois – pour savoir si le 44 devait être rattaché à la Bretagne, ce qui se comprenait historiquement. On débattait – et se battait – également pour l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les opposants et partisans avançant chacun des arguments « irréfutables ».
Ce fut donc dans ces milieux fortement identitaires et très attachés aux traditions, bretonnes notamment, aux terroirs et à la défense du patrimoine que… deux affaires, très différentes et étonnantes, occupèrent les détectives Grégoire Géraud et Antoine Toulon…