Chapitre 2

1071 Mots
Il ne restait que vingt jours avant que le verdict ne tombe sur son père. Vingt jours pour réunir de quoi le sauver. Après cette échéance, il serait conduit derrière les barreaux. L’idée d’un investisseur revenait sans cesse la hanter, même si écouter les belles paroles de M. Bertone l’écœurait. Elle sortit son téléphone, parcourut les numéros et s’arrêta sur un nom : Théodore, suivi de « mari ». Trois ans de mariage, et pourtant il l’appelait si rarement qu’elle n’osait composer son numéro qu’en cas d’extrême nécessité. Cette fois, elle n’avait plus d’issue. Elle appuya sur « appeler », écrasa sa cigarette encore allumée dans un coin du placard, puis se rinça la bouche pour effacer l’amertume qui alourdissait sa voix. Il ne devait pas s’en rendre compte — il l’aurait critiquée sans ménagement. À peine la sonnerie retentit-elle qu’une voix féminine répondit : — Bonjour, qui est au téléphone ? Clara tressaillit. Elle s’attendait à Théodore, pas à une inconnue parlant avec aisance, comme si répondre pour lui était devenu naturel. La gorge serrée, elle articula : — Allô ? Un bref silence suivit, puis la femme reprit, posée : — Oui ? Qui cherchez-vous ? Clara se força à poursuivre : — Je voudrais parler à Théodore Raman. — Monsieur Raman est en réunion, dit l’autre, d’un ton presque familier. Puis-je connaître votre nom ? Je ne le trouve pas dans ses contacts. Le souffle coupé, Clara raccrocha aussitôt. Ses doigts tremblaient tellement que le téléphone glissa et se fracassa au sol. Elle le ramassa ; l’écran fissuré lui renvoya l’image de sa propre rupture. Les larmes montèrent, silencieuses, envahissant son visage. Trois ans de vie commune… Trois cycles de saisons partagés, et son numéro n’était même pas enregistré. Était-ce si compliqué ? La voix de cette femme, à l’aise et sûre d’elle, lui glaça le sang. Théodore l’avait toujours tenue à distance. L’avait-il trahie ? Leur mariage était régi par un contrat clair : en cas d’adultère, il perdait tout. Elle avait voulu croire en lui, mais cet échange avait ouvert une brèche profonde. Le vide entre eux, déjà présent, s’agrandissait. Elle se surprit à se demander quel jour on était. Dimanche ? Serait-il seulement chez eux ce soir ? Peu importe. À 17 h 30, en quittant le travail, elle passa au supermarché acheter quelques légumes. Elle savait cuisiner, héritage de sa mère, mais depuis que leur mariage s’était réduit à une entente formelle, elle n’y mettait plus de cœur. Théodore ne rentrait qu’une fois par semaine, comme prévu. Quand il était là, ils préparaient ensemble le repas ; sinon, elle commandait quelque chose. Ce soir, elle s’était remise aux fourneaux par distraction. La musique du salon emplissait l’appartement. Elle ne remarqua pas qu’on frappait. Absorbée par le poisson qu’elle découpait, elle s’exclama soudain : — Zut ! La lame avait dérapé. Son doigt se couvrit de sang. Une main attrapa la sienne et la glissa sous l’eau froide. Elle releva la tête : Théodore. Ses gestes étaient précis, presque attentionnés. La chaleur de ses doigts contrastait avec le jet glacé. — La prochaine fois, laisse le poissonnier enlever les arêtes, dit-il doucement en lui posant un pansement. Elle baissa les yeux, gênée : — J’étais pressée… j’ai fait n’importe quoi. Théodore retroussa ses manches, révélant des bras étonnamment fins. — Ce soir, je m’occupe de tout. — Mets un tablier, répondit-elle en attrapant celui accroché trop haut pour elle. Elle arrangea sa cravate et ajouta : — Avec une chemise blanche, une tache d’huile serait impossible à nettoyer. Il la fixa brièvement avant d’enfiler le tissu. Elle était restée près de lui, appuyée contre l’encadrement, l’observant. Elle le trouvait distingué, cultivé, et même lorsqu’il coupait des légumes, il conservait cette élégance distante. — Qu’est-ce qui t’a fait revenir aujourd’hui ? demanda-t-elle. Selon leur accord, il rentrait chaque dimanche, sauf voyage. Elle l’avait déjà vu la veille. Pourquoi revenir ? — On est dimanche, répondit-il sans lever la tête. Elle sentit son cœur se serrer. Sans ce contrat, serait-il là ? — Et l’appel de ce matin ? demanda-t-elle encore. — Mon assistante m’a dit que quelqu’un me cherchait. En regardant mon portable, j’ai compris que c’était toi. Assistante ? Quelle assistante s’autorisait à prononcer son prénom avec autant d’aisance ? — Je voulais juste savoir si tu revenais, murmura-t-elle. Une pensée lui revint : pourquoi son numéro n’était-il jamais enregistré ? Elle se sentit étouffer et préféra quitter la cuisine. Dans le salon, elle feuilleta son téléphone sans but, lassée des réseaux. Elle ouvrit Google et se perdit, jusqu’à ce que les questions affichées la frappent : Pourquoi mon mari n’a pas enregistré mon numéro ? Son assistante l’appelle par son prénom, que penser ? Les réponses étaient froides : Il te trompe. Fouille son portable, accumule des preuves, prépare ton divorce. Au moins, tu obtiendras plus d’argent. Elle esquissa un sourire amer. Théodore arriva avec un plat fumant. — On mange. — J’arrive. Elle rangea son téléphone à la hâte. Le dîner se déroula dans un silence pesant. Elle l’observait en coin, la tête pleine de pensées. Une fois débarrassé, il fit la vaisselle, se douchait, puis se coucha. Quand elle posa un masque sur son visage, il dormait déjà, tourné dos à elle. Elle sentit entre eux une frontière invisible. Son regard glissa vers son téléphone sur la table de nuit. L’hésitation ne dura pas. Elle le prit, entra le code qu’elle connaissait encore. L’écran s’ouvrit. Elle fouilla, d’abord sans conviction : mails professionnels, notes sans intérêt. Dans les messages, elle tomba sur un SMS déjà lu : « Théodore, merci pour aujourd’hui. Si j’ai un moment, je t’invite à dîner. — Marian Julesson. » Assistante ? Ou quelqu’un d’autre ? Elle resta figée. S’il n’y avait rien, pourquoi garder ce message ? Elle referma l’appareil, observa son mari endormi. Elle se blottit contre lui ; aussitôt, il repoussa sa main et s’éloigna encore. Une froideur brutale lui transperça la poitrine. Hier, il la désirait. Aujourd’hui, elle n’avait même pas le droit de l’enlacer. Ne restaient-ils que la routine et ses besoins ? Elle se surprit à penser qu’une fois les problèmes de son père réglés, elle demanderait le divorce. Quatre ans, c’était assez. Elle était épuisée d’attendre. Dans l’obscurité, incapable de dormir, elle sentit de soudaines douleurs lui vriller le ventre, par vagues, comme un avertissement que son corps murmurait en silence.
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