Barnier, depuis sa sortie dans la journée de la veille, n’avait point reparu à l’hôpital. Le matin, il rentra. Son pantalon était crotté jusqu’aux genoux, par de la terre mouillée, par la boue rouge des champs. On ne sut jamais où il était allé cette nuitlà. Il monta quatre à quatre l’escalier de la salle Sainte-Thérèse, et il alla, sans se sentir marcher, jusqu'au milieu de la salle. Les rideaux du lit de Romaine étaient tirés, la pancarte était enlevée… De la main il chercha à s’appuyer, et trouvant un bout de la grande table, il s’y assit, une jambe pendante. Derrière lui s’approchaient un bruit, des pas, la marche cadencée de gens qui portent quelque chose. Un chuchotement de terreur courut de lit en lit : La boite à chocolat ! la boite à chocolat ! Et deux infirmiers qui portaient un brancard couvert le frôlèrent en passant. Les deux hommes posèrent le brancard au pied du lit. Ils ôtèrent et mirent à terre, à côté, le couvercle bombé et recouvert d'une toile cirée brune aux dessins de canne tressée. Les rideaux du lit jouèrent sur leurs tringles. Sur le lit, une forme longue gisait étendue, enveloppée dans un grand drap noué en haut et en bas du gros nœud qu'on fait au coin d’une nappe. Un homme prit le nœud du haut, un homme prit le nœud du bas ; et ils s'avancèrent vers le brancard : ce qui était dans le drap, soulevé par les deux bouts, coula vers son milieu avec un fléchissement horrible. Le couvercle retomba avec un bruit mat ; et les deux hommes, respirant comme après un effort, s’éloignèrent avec une espèce de sifflement de satisfaction. Leur pas, balancé par le fardeau lourd, diminua, s’éteignit, mourut. Barnier resta sans bouger. Il continuait à regarder au même endroit avec des yeux qui n’avaient pas l'air de voir. Le lit vide était à jour. Deux rideaux jetés sur la couronne laissaient pendre leurs deux bouts sur les côtés. La couverture, rejetée sur te barreau de fer du pied du lit, retombait sur le carreau sans un pli. Un oreiller, des draps en tas étaient par terre. Au-dessus de la toile brune et rude d’un sommier, audessus du bleu cru d’un matelas aplati en galette, il y avait un matelas de dessus passé et tout usé de lessive, presque blanchi : le soleil qui le fouettait de côté y montrait le creux d’un corps.
Il y avait ce soir-là une grande animation dans la salle de garde où les internes rendaient un dîner aux externes. On discutait en prenant le café, et tout le monde criait à travers la première fumée des pipes qui s’allumaient. Au moment où la bouteille d’eau-de-vie, circulant de mains en mains pour le gloria, passait au dessus de la tète de Barnier, Barnier, qui n’y touchait jamais, la saisit et remplit à moitié sa tasse vide. — Les sœurs ?… les sœurs… avec cela, — disait en ce moment une petite voix aiguë à l’autre bout de la table, — je te dis que j’ai eu une maîtresse qui est allée accoucher à l'hôpital… Eh bien ! elles ne la changeaient pas… elles la laissaient pourrir dans son linge !… Tout ça parce que ça n’était pas une femme mariée… voilà comme elles sont avec leur charité ! Et puis, tu n’as qu’à voir dans une salle la différence qu’elles font entre les malades qui se confessent et les autres… C’est très-beau, je ne dis pas, mais on fait ça plus beau que ça n’est, les sœurs… Mon Dieu, il y a des infirmiers et des filles de garde qui les valent… et on n’en parle pas tant. — Oh ! oh ! — firent quatre ou cinq voix. — Allons dis-le tout de suite, vas-y carrément : la sœur de charité est une blague ! j’aime mieux ça… — dit Barnier. Et il reprit en posant sa pipe sur sa soucoupe : —Tiens, tu nous fais poser… C’est trop bête de blaguer ces femmes-là… et de les blaguer ici. Est-ce que nous ne les connaissons pas aussi bien que toi ? Est-ce que nous ne les voyons pas à l’œuvre ? En as-tu vu ici qui aient laissé une femme pourrir, comme tu dis, parce qu’elle n’avait pas son acte de mariage ?… Ah ! voilà le grand reproche : elles embêtent les malades avec le bon Dieu… D’abord, elles ne les embêtent pas tant que ça, nous le savons tous… Et puis, après ? Quand elles mettraient un peu de paradis dans une salle d’hôpital… Qu’est ce que tu veux y mettre, toi ? de la philosophie comparée ? Parbleu ! j’ai lu Voltaire aussi bien que toi, je ne fais pas le cagot… mais je trouve stupide qu’on mette ses opinions dans ces choseslà… Comment, n… .. ! voilà des femmes qui renoncent à tout, qui vivent nuit et jour dans un hôpital, qui travaillent comme des manœuvres, qui vieillissent dans tout de ce qu'il y a d’abominable ! des femmes qui passent leur vie à consoler des agonies, à embrasser la mort… et sans avoir, pour se soutenir, ce que nous avons, nous : la vie du dehors, le zèle de la science, l’avancement, l’ambition d’un nom ou d’une fortune, une carrière devant nous… Ah ! sacristi ! si tu ne trouves pas ça assez beau !… prendsmoi n’importe qui, dans la rue, tiens ! et mets-le dans une salle d’hôpital à voir une sœur faire ce qu’elles font toutes, mettre ses mains à des plaies où il y a des vers… il ôtera son chapeau, parce que devant des dévouements comme ça, mon cher, on a beau faire l’homme fort, et ne pas vouloir s'incliner… le cœur salue… quand on a un… — Diable ! tu t’échauffes Barnier ! — reprit la voix aigre. — Après ça, mon cher, c’est tout simple que tu t’animes… Ça t’est personnel, cette question-là… Tu as tes raisons pour les défendre, les sœurs… — Des raisons ?… lesquelles ? — dit Barnier, en vidant d’un Irait l’eau-devie de sa tasse. — Ne fais donc pas l’enfant… Tu les connais aussi bien que moi… Nous sommes entre camarades… il n'y a pas à faire de mystère. — Quand tu auras fini… — dit Barnier qui mit son menton dans sa main. — Voyons ! Ta parole d’honneur, que tu ne fais pas du roman depuis un an avec la mère de ta salle, la sœur Philomène ? Barnier haussa les épaules : — Je te croyais bête, Pluvinel, mais pas tant, vrai ! — Après ça, toi, tu n’es peut-être pas pincé, je n’en sais rien… mais pour la sœur… — Laisse-moi donc tranquille ! — Pour la sœur, elle est prise… Tu lui as tourné la tête à cette pauvre fille… C’est très inoccupé, l’imagination de ces femmes-là… — Pluvinel, — dit Barnier, qui porta à sa bouche sa tasse vide, — tu es ivre… — Pourquoi ?… parce que j’ai vu… ce que tout le monde a vu… la sœur tourner autour de toi comme un papillon autour d’une chandelle, et te regarder avec des yeux… enfin, tout le grand jeu des femmes quand elles sont dans ces positions-là… Ce n’est pas la peine de faire une tête comme ça : je te raconte des choses qui sont de notoriété publique à l’heure qu’il est… Il n’y a que toi qui n'en parle pas… Ça court les filles de garde ! — Tu dis… la sœur ? Et au milieu de l'ivresse et du sang qui commençaient à monter à la tête de Barnier, il se fit comme une lumière soudaine dans sa mémoire. Toutes sortes de choses inaperçues, des riens qui avaient glissé sur son attention pendant la maladie de Romaine, s’éclairaient et lui apparaissaient comme les choses passées qui dévoilent leur sens. — Eh bien ! y es-tu, maintenant ? — Non, — répondit Barnier, qui reprenant la bouteille sur la table, se reversa de l’eau-de-vie dans sa tasse. — Ah ! tu n’y es pas… Décidément, mon cher, c’est de la discrétion… Mes compliments… — Pluvinel ! — cria Barnier, — Pluvinel… tu es un mauvais homme ! — Et, changeant de ton, il se mit à rire en le regardant par-dessus sa tasse qu’il vidait à petites gorgées. — Messieurs… — commença une voix. — Taisez-vous donc là-bas ! voilà Pichenat qui fait la blague d’une leçon de clinique du célèbre organopathe au lit du malade… — Messieurs, — criait Pichenat, assis au fond de la salle, auprès du lit vide, dans la pose de l’éminent docteur au chevet d’un malade, — je le demande aux animistes, aux solidistes, aux vitalistes, aux organicistes, aux intro-chimistes, aux iatromathématiciens, à tous les iatro ! Monsieur Bélard, examinez le sujet… Une douleur de l'os frontal, ou plutôt de l'os temporal, voilà ce dont il se plaint… Eh bien ! monsieur Bélard, vous l’avez ausculté ? Mais comment l’avez-vous ausculté ? Voyons, auscultez encore… Asseyez-vous, messieurs, qu’on apporte des bancs… Et voilà comme vous auscultez, monsieur ? Mais vous sautez, vous venez de sauter trois centimètres ! La rate du malade a un centimètre de plus sur tous les côtés… C’est de là que part une irradiation inconnue… Un centimètre de plus sur tous les côtés !… Messieurs, je vous le dis sincèrement, je suis un homme indispensable, je le sais, et vous le voyez… Si je mourais demain… Mais l’auscultation sans moi, ce serait le monde sans le psychatôme ! Créons des mots, messieurs, créons des mots : ça ressemble à des idées ! Ah çà ! et le malade qui était l’autre fois dans ce lit-là ? le pauvre homme que nous avons eu la douleur de perdre ?… On ne m’a pas prévenu… C’est incroyable… Un cas si extraordinaire !… si malheureux… On ne m’a pas prévenu pour la nécropsie !… Mais c’est inouï… on manque d’égards à un organopathe comme moi !… La fin de la parodie se perdit dans le bruit que tous faisaient. Les santés portées dans chaque groupe, les tournées de petits verres montaient peu à peu les têtes. Sur la table, où s'était trouvé un jeu de cartes, on se mettait à jouer sur parole des sommes fabuleuses. Un externe, qu'on s’était amusé à griser, commençait à être, comme on disait, parfaitement réussi. Deux internes très graves causaient bas dans un coin avec tant d’effusion qu’à tout moment on les voyait ôter leurs lunettes pour en essuyer les verres sur leurs genoux, contre le drap de leurs pantalons. Un autre se chantait à lui-même la chanson traditionnelle des internes de Bicêtre : Dans ce Bicêtre où je m'embête Loin des plaisirs que je regrette, Pauvre reclus, j'ai souvent médité Sur la vieillesse et la caducité… Barnier un peu affaissé, appuyait ses coudes sur la table. Il avait dans les yeux des battements, dans le visage, près de la bouche, les tressaillements de nerfs de l’ivresse, et il mâchait plutôt qu’il ne fumait un bout de cigare, en buvant dans sa tasse où il s'était versé de l’eau-de-vie encore une fois. — Comme tu bois, ce soir… Qu’est-ce que tu as ? — lui dit Malivoire. — Moi ? rien… j’ai soif, — répondit Barnier d’un ton bref ; et ses yeux étant tombés sur le jeu, il se mit à regarder, sans ouvrir la bouche, les cartes qui allaient et venaient, et les joueurs qui à chaque partie gagnaient tous les deux en même temps. Au bout d’une demi-heure il se trouva à côté de Pluvinel, et comme s’il se réveillait : — Voyons, Pluvinel, lui dit-il, ce que tu m’as dit… tu es sûr, hein, Pluvinel ? Alors c'est… c’est vrai que la sœur… a un sentiment ? Pluvinel pour toute réponse haussa les épaules. Alors Barnier lui passant la main autour du cou, le rapprocha de lui, et se penchant, il lui dit en mots coupés : — C’est que, vois-tu… je veux te demander à toi… parce que toi tu as dû t’arrêter à ces pensées-là… Tu as des passions plus vieilles que nous tous, toi… tu as ça sur la figure… Eh bien ! je veux que tu me dises… si ça ne t’est pas arrivé… tu sais, quand on a de ces idées… qui vous font travailler les sens dans la tête… de penser… à une religieuse ? Un corps sacré… une robe bénie… je ne sais pas quoi d’inconnu qui fait peur comme la robe du prêtre… et qui attire comme la robe de la femme… J’ai vu des images, dans des livres, de religieuses comme cela où il y a un homme à genoux… c’est dans je ne sais plus quoi, un livre bête… N’est-ce pas que tu es comme moi, Pluvinel ? Il y a du sacrilège dans ces amours-là qui tentent… Et le voile… et tout !… Ah ! c’est du vrai fruit défendu, ça ! — et les yeux de Barnier s’allumèrent. — Eh bien ! après ? — dit Pluvinel. — Après ?… c’est l’heure de sa ronde… et nous allons voir… — Et Barnier se leva. — Allons ! Barnier, reste donc ici… tu es gris… reste donc ici… tu vas faire quelque bêtise…