II.-1

2180 Parole
II. Quand ils furent tout près de l’auberge, ce dont K s’aperçut à un certain coude de la route, il constata à son grand étonnement qu’il faisait déjà complètement nuit. S’était-il donc absenté si longtemps ? Cela n’avait pourtant duré qu’une heure ou deux d’après ses calculs. Et il était parti le matin ! Et il n’avait pas eu faim ! Et le jour n’avait cessé, jusqu’à l’instant précédent, de garder la même clarté, la nuit n’était venue que maintenant. « Courtes journées, courtes journées », se dit-il, et il descendit du traîneau et se dirigea vers l’auberge. Il fut heureux de voir, en haut du petit perron, l’aubergiste qui l’éclairait en brandissant une lanterne. Se souvenant subitement du voiturier, il s’arrêta ; il l’entendit tousser quelque part, dans le noir. Après tout il le reverrait ! Ce ne fut qu’une fois près de l’aubergiste, qui le salua humblement, qu’il aperçut deux hommes plantés chacun d’un côté de la porte. Il prit la lanterne de la main de l’aubergiste et les éclaira tous deux ; c’étaient les hommes qu’il avait déjà rencontrés et qu’on avait appelés Arthur et Jérémie. Ils saluèrent comme des soldats. Se souvenant de son service militaire, heureuse époque, K. se prit à rire. – Qui êtes-vous ? demanda-t-il en promenant ses regards de l’un à l’autre. – Vos aides, répondirent-ils. – Ce sont les aides, confirma l’aubergiste à voix basse. – Eh quoi ! demanda K., vous êtes mes anciens aides, ceux que j’ai fait venir, ceux que j’attends ? Ils répondirent affirmativement. – C’est bien, dit K. au bout d’un instant, vous avez bien fait de venir. D’ailleurs, ajouta-t-il après une autre pause, vous arrivez en retard, vous avez été bien négligents. – La route était longue, dit l’un d’eux. – La route était longue, répéta K., mais je vous ai vus revenir du Château. – Oui, dirent-ils sans plus d’explications. – Où sont les instruments ? demanda K. – Nous n’en avons pas, dirent-ils. – Les instruments que je vous ai confiés, dit K. – Nous n’en avons pas, répétèrent-ils. – Ah ! quels êtres vous faites ! dit K., entendez-vous quoi que ce soit à l’arpentage ? – Non, dirent-ils. – Mais si vous êtes mes anciens aides, vous connaissez forcément le métier ! dit K. Ils se turent. – Allons, venez, dit K. et il les fit entrer devant lui dans la maison. Ils s’attablèrent donc tous trois en silence autour des verres de bière, à une toute petite table, K. au milieu, les aides à sa droite et sa gauche. Il y avait une autre table, entourée de paysans comme le soir précédent. – On a du travail avec vous, déclara K., comparant leurs visages ainsi qu’il l’avait souvent fait ; comment m’y prendre pour vous distinguer ? Vous ne différez que par vos noms ; à cela près vous vous ressemblez comme… – il hésita un instant, puis continua involontairement – vous vous ressemblez comme des serpents. Ils sourirent. – Les autres nous distinguent pourtant bien ! dirent-ils pour se justifier. – Je le crois, dit K., j’en ai été moi-même témoin, mais je ne vois qu’avec mes yeux, et ils ne me permettent pas de vous distinguer. Je vous traiterai donc comme si vous ne faisiez qu’un, je vous appellerai tous deux Arthur, c’est bien le nom de l’un d’entre vous ? Le tien peut-être ? demanda-t-il à l’un des deux. – Non, dit celui-ci, je m’appelle Jérémie. – Peu importe, dit K…, je vous appellerai tous deux Arthur. Si j’envoie Arthur quelque part vous devez y aller tous deux, si je donne un travail à Arthur vous devez le faire tous deux, cette méthode a pour moi le gros inconvénient de m’empêcher de vous employer en même temps à des besognes différentes mais en revanche elle me permet de vous rendre tous deux responsables de tout ce que je vous chargerai de faire. Répartissez-vous le travail comme vous l’entendez, cela m’est indifférent, tout ce que je vous demande c’est de ne pas vous rejeter les responsabilités l’un sur l’autre, vous ne faites qu’un pour moi. Ils réfléchirent et dirent : – Cela nous serait très désagréable. – Évidemment, dit K., évidemment, il ne peut en être autrement, mais je maintiens mes ordres. Depuis un moment il voyait rôder autour de la table un paysan qui, finissant par se décider, alla trouver l’un des aides et voulut lui parler à l’oreille. – Pardon, dit K. en se levant et frappant la table du poing, ces deux hommes sont mes aides et nous sommes en conférence. Nul n’a le droit de nous déranger. – Oh ! pardon, pardon, dit peureusement le paysan en retournant à reculons vers ses amis. – Faites surtout bien attention à ceci, dit K. se rasseyant : ne parlez à personne sans que je vous le permette. Je suis ici un étranger et, si vous êtes mes anciens aides, vous êtes des étrangers aussi. Étrangers tous les trois nous devons nous tenir les coudes ; allons, tendez-moi vos mains ! Ils les tendirent immédiatement, avec trop de docilité. – Allons, bas les pattes ! dit K., mais rappelez-vous mon ordre. Maintenant je vais aller au lit et je vous conseille d’en faire autant. Nous avons perdu un jour de travail, il faudra commencer demain de très bonne heure. Procurez-vous un traîneau pour monter au Château et soyez ici devant la porte à six heures. – Bien, fit l’un. Mais l’autre : – Tu dis « bien », et tu sais pourtant que ce n’est pas possible. – Paix, dit K., vous voulez sans doute commencer à vous distinguer l’un de l’autre ? Mais le premier dit alors aussi : – Il a raison, c’est impossible, nul étranger ne doit entrer au Château sans une permission… – Où demande-t-on cette permission ? – Je ne sais pas, peut-être au portier. – Eh bien ! adressons-nous à lui, appelez-le au téléphone immédiatement, et tous les deux. Ils coururent à l’appareil et demandèrent la communication, – comme ils se pressaient aux écouteurs ! Ils paraissaient d’une docilité ridicule ! – Ils demandèrent si K. pourrait venir le lendemain au Château avec eux. K. entendit de sa table le « Non » qu’on lui répondit. La réponse était d’ailleurs plus complète, elle ajoutait : « Ni demain ni une autre fois. » – Je vais téléphoner moi-même, dit K. en se levant. Sauf au moment de l’intervention du paysan, K. n’avait été que peu remarqué, mais sa dernière déclaration éveilla l’attention de tous. Tout le monde se leva en même temps que lui et, malgré les efforts de l’aubergiste qui cherchait à les refouler, les paysans se groupèrent en demi-cercle autour de l’appareil. La plupart étaient d’avis qu’on ne répondrait rien à K. Il dut les prier de rester tranquilles et leur dire qu’il ne leur demandait pas leur avis. On entendit sortir de l’écouteur un grésillement tel que K. n’en avait jamais perçu au téléphone. On eût dit le bourdonnement d’une infinité de voix enfantines, mais ce n’était pas un vrai bourdonnement, c’était le chant de voix lointaines, de voix extrêmement lointaines, on eût dit que ces milliers de voix s’unissaient d’impossible façon pour former une seule voix, aiguë mais forte, et qui frappait le tympan comme si elle eût demandé à pénétrer quelque chose de plus profond qu’une pauvre oreille. K. écoutait sans téléphoner, il avait posé le bras gauche sur la boîte de l’appareil et écoutait dans cette position. Un messager l’attendait, il ne savait depuis quand ; l’homme était là depuis si longtemps que l’aubergiste finit par tirer K. par la veste. – Assez ! dit K. sans aucune retenue, et sans doute même devant l’appareil, car quelqu’un se fit entendre alors au bout du fil. – Ici Oswald ; qui est à l’appareil ? cria une voix sévère et orgueilleuse ; l’homme avait, sembla-t-il à K., un petit défaut de prononciation qu’il cherchait à pallier par un redoublement de sévérité. K. hésitait à se nommer ; il était désarmé en face de ce téléphone, l’autre pouvait le foudroyer ou raccrocher le récepteur et K. n’aurait alors réussi qu’à gâcher une possibilité peut-être très importante. Son hésitation impatienta l’homme. – Qui est à l’appareil ? répéta-t-il et il ajouta : – J’aimerais bien qu’on ne téléphonât pas tant de là-bas, on vient encore de le faire à l’instant. K. ne s’inquiéta pas de cette observation et déclara, pris d’une résolution subite : – Ici, l’aide de monsieur l’arpenteur. – Quel aide ? Quel monsieur ? Quel arpenteur ? K. se souvint de l’entretien de la veille. – Demandez à Fritz, dit-il sèchement. À sa grande surprise, cette réponse fit de l’effet. Mais, plus encore que de cet effet, il s’étonna de la parfaite cohésion des services du Château. On lui répondit : – Je sais déjà. L’éternel arpenteur. Oui, oui. Et puis quoi maintenant ? Quel aide ? – Joseph, dit K. Le murmure des paysans qui bavardaient derrière lui le gênait un peu ; sans doute discutaient-ils l’exactitude de ses dires. Mais K. n’avait pas le temps de s’occuper d’eux, l’entretien l’absorbait trop. – Joseph ? demanda-t-on en réponse. Les aides s’appellent… – suivit une petite pause, Oswald devait demander les noms à un autre, –… s’appellent Arthur et Jérémie. – Ce sont les nouveaux aides, dit K. – Non, ce sont les anciens. – Ce sont les nouveaux, moi je suis l’ancien arpenteur qui a rejoint aujourd’hui monsieur l’arpenteur. – Non, cria-t-on. – Qui suis-je donc ? demanda K. sans se départir de son calme. Et au bout d’un instant la voix, qui était bien la même voix avec le même défaut de prononciation et qui semblait être pourtant une autre voix plus profonde et plus vénérable : – Tu es l’ancien aide. K., préoccupé du timbre de cette voix, faillit ne pas entendre la question : « Que veux-tu ? » qu’elle lui posa ensuite. S’il s’était écouté, il aurait raccroché. {ii} Devant l’urgence il demanda hâtivement : « Quand mon maître pourra-t-il venir au Château ? – Jamais », lui fut-il répondu. « Bien », dit K., et il raccrocha. Derrière lui les paysans s’étaient déjà fortement rapprochés. Les aides tâchaient de les maintenir à distance. Mais il semblait que ce fût simple comédie ; d’ailleurs les paysans, satisfaits du résultat de l’entretien, reculaient petit à petit. Ce fut alors qu’un homme, arrivant derrière eux, fendit leur groupe d’un pas rapide, s’inclina devant K. et lui tendit une lettre. K. la garda en main et considéra l’homme qui lui semblait le plus important pour le moment. Il ressemblait beaucoup aux aides, il était aussi svelte qu’eux, vêtu d’habits aussi collants que les leurs, il avait leur souplesse et leur agilité ; mais il était pourtant si différent. Ah ! si K. l’avait eu pour aide ! Il rappelait un peu la femme au nourrisson qu’il avait vue chez le maître tanneur. Ses vêtements étaient presque blancs, non pas en soie, – c’étaient des vêtements d’hiver pareils aux autres – mais ils avaient la finesse et la solennité de la soie. Son visage était clair, sa physionomie lumineuse, ses yeux prodigieusement grands. Son sourire était extraordinairement réconfortant ; il passait la main sur son visage comme pour chasser ce sourire, mais il n’y réussissait pas. – Qui es-tu ? demanda K. – Je m’appelle Barnabé, dit-il, je suis un messager qu’on te dépêche. Quand il parlait ses lèvres s’ouvraient et se fermaient visiblement et cependant avec douceur. – L’endroit te plaît-il ? lui demanda K. en indiquant les paysans pour lesquels il n’avait encore rien perdu de son intérêt et qui le regardaient bouche bée avec leurs lèvres boursouflées et leurs visages torturés ; leur crâne avait l’air d’avoir été aplati à coups de maillet et il semblait que les traits de leur visage se fussent fermés dans la douleur de ce supplice ; ils regardaient puis ne regardaient plus car leur regard se détournait parfois, errant, et s’attachait avant de revenir à quelque objet indifférent ; puis K. montra aussi les aides qui se tenaient enlacés, joue contre joue, et souriaient sans que l’on pût savoir si c’était humilité ou ironie ; il montra donc à Barnabé tous ces gens comme pour lui présenter une escorte d’individus qui lui eût été imposée par des circonstances spéciale ! », et attendit du messager – complicité qui lui tenait à cœur – que celui-ci le distinguât de cette escorte. Mais Barnabé – en toute candeur évidemment, cela se voyait, – laissa la question de côté comme un serviteur bien stylé qui ne répond pas à une phrase que son maître ne lui destine qu’en apparence ; il se contenta de jeter les yeux autour de lui par déférence pour la question, salua d’une poignée de main quelques paysans qu’il connaissait et échangea quelques paroles avec les aides, tout cela librement, fièrement et sans se mêler à eux. K. – évincé mais sans humiliation – revint à sa lettre et l’ouvrit. Elle disait :
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