NOUVELLE II – Le juif à Rome

1584 Parole
ABRAHAM, JUIF, admonesté par un sien ami nommé Jehannot de Chevigny, s’en alla de Paris à Rome, et voyant là la méchanceté des gens d’église, s’en retourna à Paris, là où néanmoins il se fit chrétien. NOUVELLE II Le juif à RomeEn laquelle se contient la libéralité et bonté de Dieu vers la foi chrétienne. La nouvelle de Pamphile fut récitée non sans avoir fait rire la compagnie, et toute louée des dames ; et après qu’elle eût été écoutée soigneusement et achevée de dire, la reine commanda à Mme Néiphile, qui était assise auprès Pamphile, qu’en disant une des siennes elle suivît l’ordre du passe-temps commencé ; laquelle, comme celle qui non moins était gracieuse que belle, joyeusement répondit que volontiers elle le ferait, et commença en cette manière : Pamphile nous a montré par sa nouvelle comme la bénignité de Dieu ne regarde point à nos erreurs, quand elles procèdent de chose que nous ne pouvons voir, et moi je vous veux montrer par la mienne combien cette même bénignité nous démontre de soi argument d’infaillible vérité, en soutenant patiemment les fautes de ceux qui devraient, de fait et de paroles, donner vrai témoignage d’icelle bénignité, faisant le contraire comme ils font, afin que nous suivions ce que nous croyons avec plus grande fermeté de cœur. Comme j’ai autrefois ouï dire, mes gracieuses dames, il y eut à Paris un grand et riche marchand faisant le train de draps de soie, nommé Jehannot de Chevigny, homme loyal, bon et droit, lequel avait singulière amitié à un très riche Juif, nommé Abraham, qui pareillement était marchand et homme de grande loyauté. Et voyant Jehannot la prudhommie et loyauté de ce Juif, il commença à avoir grande compassion que l’âme d’un tel homme de bien, si sage et si bon, allât à perdition par faute de foi ; au moyen de quoi amiablement le commença à prier qu’il laissât les erreurs de la foi judaïque et qu’il se retournât à la vérité chrétienne, laquelle il pouvait voir, comme sainte et bonne, toujours prospérer et s’augmenter là où, au contraire, il pouvait connaître la sienne diminuer et venir à néant. Le Juif répondit qu’il n’en croyait point de si sainte et si bonne comme était la judaïque, et qu’il était né en icelle et en icelle voulait vivre et mourir, et qu’il n’y a chose que de ceci le sût jamais démouvoir. Jehannot ne laissa pourtant que, après quelques jours passés, il ne lui réitérât semblables paroles, lui remontrant ainsi grossement, comme la plupart des marchands savent faire, par quelles raisons notre foi était meilleure que la judaïque. Et combien que le Juif fût en sa loi un savant homme, toutefois l’amitié grande qu’il avait avec Jehannot, ou par aventure les paroles lesquelles le Saint-Esprit mettait sur la langue de l’homme idiot l’émouvaient tellement que les remontrances de Jehannot commencèrent fort à plaire au Juif, qui toutefois, obstiné en sa croyance, ne se laissait convertir ; mais tout ainsi qu’il demeurait opiniâtre, Jehannot aussi ne cessait jamais de le solliciter tant que le Juif, vaincu d’une si grande et continuelle instance, dit un jour à Jehannot : « Or sus, Jehannot, il te plaît que je devienne chrétien, et j’en suis content, par un tel si que je veux premièrement aller à Rome et voir là celui que tu dis être vicaire général de Dieu en terre, pour considérer ses façons de vivre et ses mœurs, et pareillement de ses confrères les cardinaux ; et s’ils me semblent tels que par tes paroles et par eux je puisse comprendre que votre foi soit meilleure que la mienne, comme tu t’es efforcé de me montrer, je ferai ce que je t’ai dit ; aussi, s’il n’était ainsi, je demeurerai juif comme je suis. » Quand Jehannot entendit ceci, il fut dolent outre mesure, disant en lui-même : « J’ai bien perdu la peine qu’il me semblait avoir si bien employée, pensant avoir converti celui-ci : car s’il va à la cour de Rome et y voit la méchanceté et ordre de vie des prêtres, il ne faut pas croire qu’il se fasse jamais chrétien, mais plutôt s’il était chrétien, sans faute il s’en reviendrait juif. » Et se retourna vers Abraham et lui dit : « Eh, mon ami, pourquoi veux-tu entrer en ce travail et en si grande dépense comme ce serait d’aller d’ici à Rome ? outre ce que par mer et par terre à un homme riche comme tu es il y a tout plein de dangers, ne penses-tu pas trouver ici qui te donne baptême ? et si par fortune tu as quelques doutes en la foi que je te montre, où est-ce qu’il y a de si grands docteurs et savants hommes en icelle qu’il y a ici pour te pouvoir déclarer ce que tu voudras ou demanderas ? Par quoi il me semble que ce tien voyage est sans propos ; il te faut penser que tels sont là les prélats, comme tu les as vus ici, et encore sont-ils tant meilleurs à Rome, comme ils sont plus prochains du pasteur principal ; et par ainsi, si tu veux croire mon conseil, tu réserveras ce voyage à une autre fois, pour quelque pardon général, et je te pourrai, par aventure, faire compagnie. » À quoi le Juif répondit : « Je crois, Jehannot, qu’il soit ainsi comme tu dis, mais, pour te le faire court, je suis du tout délibéré, si tu veux que je fasse ce de quoi tu m’as tant prié, d’y aller ; autrement je n’en ferai rien. » Jehannot, voyant son vouloir, lui dit : « Or va en la bonne heure », et pensa en lui-même qu’il ne se ferait jamais chrétien s’il avait une fois vu la cour de Rome : toutefois, n’y perdant aucune chose, ne s’en soucia autrement. Le Juif monta à cheval et, le plus tôt qu’il put, s’en alla à Rome ; là où, quand il fut arrivé, fut reçu honorablement de ces autres Juifs qui demeuraient à Rome, et, durant le temps qu’il y séjourna, sans dire à personne pourquoi il y fut allé, commença cautement à regarder la façon de vivre du pape, des cardinaux, des prélats et de tous les courtisans ; et s’apercevant de soi-même, comme homme qui était moult avisé, et encore étant informé de quelqu’un, il trouva que du plus grand au plus petit, sans aucun frein ni remords de conscience ou de honte, tous péchaient déshonnêtement en luxure, et non seulement en la naturelle, mais en la sodomitique, tellement que le crédit des putains et des garçons n’était pas petit à qui voulait obtenir quelque grand-chose que ce fût ; et, outre tout ceci, il les connut véritablement gourmands et ivrognes, et plus serviteurs de la panse, comme bêtes brutes après la luxure, que d’autres choses. Et encore, regardant plus avant, il les vit tous si avares et convoiteurs d’argent qu’ils vendaient et achetaient à purs deniers comptant non seulement le sang humain, mais, en bon langage, celui des chrétiens, et pareillement les choses divines, de quelque qualité qu’elles fussent ou à qui elles appartinssent, fût-ce à sacrifices ou à bénéfices ; et de ce ils en faisaient plus grandes marchandises, et y en avait plus de courtiers qu’il n’y a en Paris de draps ou d’autre chose, ayant à la simonie manifeste donné nom de négociation et à la gloutonnerie nom de sustentation, quasi comme si Dieu n’eût connu, non seulement la signification des vocables, mais aussi l’intention des méchants cœurs, et qu’il se dût laisser tromper sur les noms des choses, comme font les hommes. Lesquelles choses, avec plusieurs autres qui sont de taire, furent si grandement déplaisantes au Juif, comme à celui qui était homme modeste et sobre, qu’il lui sembla en avoir assez vu et délibéra de s’en retourner à Paris ; ce qu’il fit. Et incontinent que Jehannot sut qu’il était de retour, croyant plutôt tout autre chose que de le voir jamais chrétien, il le vint visiter et se firent grande fête l’un à l’autre. Et après qu’il se fut reposé quelques jours, Jehannot lui demanda ce qui lui semblait de notre saint père le pape et des cardinaux, et généralement de tous les autres courtisans. À qui le Juif promptement répondit : « Mal, que Dieu leur donne à tant qu’ils sont, car je te veux bien dire que si j’ai bien su considérer tout ce que j’ai vu et entendu, je ne pense point avoir vu en aucun qui soit prêtre nulle sainteté, dévotion, bonne œuvre ou exemple de bien vivre ou d’autre bonne chose ; mais m’a semblé de voir la luxure, l’avarice, la gloutonnerie et semblables choses, et pires encore, si pires peuvent être en aucun, en si grande recommandation d’eux tous que je répute plutôt cette cour de Rome une forge d’opérations diaboliques que divines ; et à ce que je puis comprendre il me semble que votre pasteur, et par conséquent tous les autres, pourchassent tant qu’ils peuvent, avec toute sollicitude, engin et art, de réduire à néant et de chasser du monde la religion chrétienne, là où ils doivent être son fondement et support. Mais pour ce que je vois que ce qu’ils pourchassent n’advient point, mais au contraire que votre foi augmente et tous les jours devient plus claire et luisante, je connais évidemment que le Saint-Esprit est vrai fondement et support d’icelle, comme de la plus vraie et sainte que nulle autre. Pour laquelle chose là où j’étais dur et rétif à tes admonestements et ne me voulais faire chrétien, je dis maintenant de cœur ouvert que, pour chose du monde, je ne laisserais de me faire chrétien. Allons donc à l’église, et là, selon la vraie coutume de votre sainte foi, fais-moi baptiser. » Jehannot, lequel attendait assurément contraire conclusion à celle-ci, quand il l’eut ainsi ouï parler, fut le plus content homme du monde, et s’en allèrent à Notre-Dame de Paris, là où ils prièrent les prêtres de céans de donner baptême à Abraham, lesquels, voyant qu’il le demandait, soudainement le lui donnèrent. Et Jehannot fut son parrain, qui le nomma Jehan ; et après par savantes gens le fit parfaitement endoctriner en notre foi, laquelle en peu de temps il apprit, et depuis fut grand homme et de bonne vie.
Lettura gratuita per i nuovi utenti
Scansiona per scaricare l'app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Scrittore
  • chap_listIndice
  • likeAGGIUNGI